Burkina Faso: 34 ans après son assassinat - Thomas Sankara, une mémoire immortelle

15 Octobre 2021

Cela fait 34 ans, jour pour jour, que le révolutionnaire burkinabè Thomas Sankara a été assassiné. Malgré sa disparition, sa mémoire demeure toujours vivace grâce aux actions et actes qu'il a posés pour le développement du continent africain de manière générale et particulièrement pour celui de son pays. Son idéologie, ses pensées sont aujourd'hui vivifiées par des panafricanistes. Anti-impérialiste, il a changé le nom de son pays, Haute Volta en Burkina Faso, pour rompre avec le passé coloniale. Il a lutté contre la corruption et a développé une politique qui ne dépend pas de l'aide extérieure.

15 octobre 1987 ! L'Afrique est encore secouée par le démon des coups d'Etat. Thomas Sankara, Président du Burkina Faso, a été assassiné avec douze autres personnes. A la tête du putsch, son « frère d'arme » et homme de confiance, Blaise Compaoré. La triste nouvelle, telle une traînée de poudre, se répand au Burkina et dans le monde. Un choc pour le peuple africain qui a perdu un espoir. Une personnalité qui a lutté et œuvré toute sa vie durant pour le rayonnement de la mère des continents par ses propres fils. Trente-quatre ans après son assassinat, Thomas Sankara demeure toujours une légende adulée au-delà des frontières africaines. Son souvenir reste vivace dans la jeunesse burkinabé mais aussi plus généralement en Afrique, qui en a fait une icône. Son héritage s'est répandu dans le continent et un peu partout dans le monde, ses théories soont toujours d'actualité. Cependant, son rêve de voir l'Afrique s'unifier reste encore chimérique. Thomas Isidore Noël Sankara laisse après plus de trente années un héritage intact qui a transcendé les générations. D'ailleurs, des leaders africains continuent de s'inspirer de lui. Au Burkina Faso, comme partout ailleurs en Afrique, des partis et des mouvements de la société civile se réclament aujourd'hui sankaristes.

Être sankariste aujourd'hui...

Lancé le 23 août 2013, le « Balai citoyen », une des organisations les plus actives du Burkina, se revendique fortement de Sankara. Il promeut une conscience citoyenne, pour contrôler l'action des élus et des pouvoirs publics, mais aussi impulser des actions d'amélioration ou d'entretien de l'environnement par les citoyens eux-mêmes et d'assistance sociale. « Sankara lui-même disait en mars 1983 qu'il y aura après lui des gens pour continuer son œuvre. Nous tenterons d'apporter notre pierre à l'œuvre qu'il a entreprise. Nous restons persuadés que la ligne révolutionnaire est la meilleure pour apporter des solutions durables à nos problèmes. La grille marxiste peut nous être utile en ce sens, sans pour autant être une panacée. Être sankariste, pour nous, c'est d'abord être formé politiquement. Être actif dans l'espace public de manière positive. C'est participer à la gestion de nos collectivités par des travaux d'intérêt commun, des prises de position critiques sur l'action des décideurs », expliquait le balai citoyen dans un entretien diffusé sur Cairn.info.

Un précurseur pour l'annulation de la dette

La Culture ne laissait pas indifférent Thomas Sankara qui, dès son accession à l'indépendance, s'intéressait au plus grand festival d'Afrique en l'occurrence le Fespaco (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou). Très proche des artistes et des cinéastes, il considérait le cinéma comme un facteur important de développement humain de l'éducation des peuples. D'ailleurs en 2015, le prix spécial Thomas Sankara a été créé pour honorer la mémoire de Sankara, qui fut un mentor du cinéma africain et rassembleur des cinéastes panafricains. Sa fameuse prédication selon laquelle « tuez Sankara aujourd'hui, demain naîtront des milliers de Sankara » se réalisa. « Ce qui reste de l'héritage de Thomas Sankara, c'est son idéal politique. Lequel consiste à dire qu'on peut se développer en comptant sur nos propres forces, qu'on peut faire la politique autrement, qu'on peut défendre les intérêts du peuple avec le peuple. En termes d'héritage au Burkina Faso, on peut considérer que la révolution est permanente. Il a changé le nom du pays qui est un héritage qu'il faut mettre à son héritage. Il y a aussi la question des langues. Il a réintroduit l'éducation des langues locales de l'école primaire et à l'université. Il voulait qu'on puisse adopter une ou deux langues locales », explique Luc Damiba, secrétaire général du mémorial Thomas Sankara. Aujourd'hui ses idées se répandent en Afrique du Sud, au Rwanda, mais aussi en dehors de l'Afrique, il y a le Venezuela et Cuba, ajoute-t-il. « Sankara impactait à travers le monde. L'autre héritage c'est la question de la dette. Sankara faisait partie des précurseurs qui ont demandé que la dette soit annulée. Aujourd'hui tout le monde demande que la dette soit annulée. C'est un héritage qu'il faut mettre à son actif ».

L'héritage politique, un grand échec

S'agissant des politiques, les sankaristes n'ont pas pu avoir une caution populaire pour diriger le Burkina, note M. Damiba. « On n'a pas eu un parti sankariste qui est arrivé au pouvoir parce que le système démocratique mis en place copie l'Europe et ne permet pas à ce que ces types de partis qui se fondent sur l'idéal Sankara, qui ne se basent pas sur des pratiques corruptives électoralistes, puissent arriver au pouvoir », poursuit-il. Il ajoute : « son héritage politique au niveau national a été jusque-là un grand échec. Même s'il y a quelques partis qui s'identifient aux idéologies de Thomas Sankara qui ont pu avoir des postes de députation, occuper l'espace de l'opposition ».

DE LA HAUTE VOLTA AU BURKINA FASO

La révolution démocratique populaire

Thomas Sankara n'a pas seulement changé le nom et les symboles de son pays. Il avait aussi et surtout initié des politiques pour changer le destin de ses compatriotes.

4 août 1984, une date inscrite dans les annales de l'histoire politique africaine. C'est le rendez-vous choisi par Thomas Sankara pour faire table rase de tout ce qui rappelle l'époque coloniale au peuple burkinabé. Il rebaptise la Haute-Volta en l'appelant Burkina Faso ou la « Terre des hommes intègres », le premier mot signifiant en langue moré intégrité, honneur, et le deuxième qui veut dire en dioula territoire, terre, patrie. Celui qu'on appelle le « Ché Guevara africain » pour ses idées révolutionnaires va également opérer des changements dans les hauts symboles de la République : Le drapeau de la Haute-Volta, composé de trois bandes (noire, blanche et rouge) est remplacé par deux bandes horizontales rouges et vertes frappées d'une étoile jaune à cinq branches au milieu. La devise « Unité, Travaille, Justice » devient « A la patrie ou la mort, nous vaincrons », une phrase qui est devenue aujourd'hui le cri de guerre de ceux qui se revendiquent panafricains.

Féministe avant l'heure

Thomas Sankara, féministe avant l'heure avait une politique sociale redessinée. Il redonne à la femme burkinabé la place qu'elle occupe dans la société. Convaincu qu'il était impossible de faire une révolution sans l'apport des femmes, il avait nommé certaines à des postes clés avant de prendre des résolutions qui avaient, à l'époque, déclenché le début de l'émancipation de la femme burkinabé. Il avait mis fin à la dot et au lévirat, interdit les mutilations génitales, les mariages précoces et instauré le salaire vital. « Nous devons donner à chaque femme un emploi, le moyen de gagner honnêtement et dignement sa vie. Le salaire de l'homme se partagera désormais avec sa femme et ses enfants au détriment de la bière », déclarait-il non sans indiquer que « la vraie émancipation, c'est celle qui responsabilise la femme, qui l'associe aux activités productives, aux différents combats auxquels est confronté le peuple. La vraie émancipation de la femme, c'est celle qui force le respect et la considération de l'homme ». Il avait lancé des campagnes d'alphabétisation à l'intention de la gent féminine. Mieux, il avait, à titre symbolique, instauré une journée du marché au masculin pour sensibiliser au partage des tâches ménagères.

Ecologiste dans l'âme

L'homme était également un grand défenseur de l'environnement. Un pur écologiste. Conscient que la protection de l'environnement était une urgence, Thomas Sankara s'était engagé dans la lutte contre la désertification. Il interdisait les feux de brousse, la divagation des animaux, la coupe de bois sauvage et faisait du reboisement une priorité. « Par famille, par village, par service, nous allons planter des arbres. Et cela, nous le rendrons obligatoire non seulement pour les Burkinabés, mais aussi pour tous ceux qui vivent ici... Planter un arbre fait partie des exigences minimales pour être et durer au Burkina », avait-il lancé dans un discours prononcé lors de l'inauguration de l'Inspection générale des eaux et forêts en avril 1985. Un autre domaine qui occupait une place centrale dans le discours du révolutionnaire : le sport. Considérant sa pratique comme une réconciliation de la santé du corps avec celle de l'esprit, il avait appelé tous les citoyens au sport. Ainsi, les lundis, toutes les couches de la société se retrouvaient dans la rue pour pratiquer le sport. Ce qui, selon Thomas Sankara, «aide à effacer toutes nos divisions conjoncturelles et pousse tout le monde à regarder la nécessité absolue d'unifier nos rangs pour mener à bien, chacun, sa mission».

THOMAS SANKARA

On l'appelait le « Che Guevara africain »...

Plus de trois décennies après sa mort tragique, le procès de l'assassinat de Thomas Sankara et de ses douze compagnons a été ouvert, le 11 octobre dernier à Ouagadougou. 14 personnes dont l'ancien Président Blaise Compaoré doivent être jugés pour attentat à la sureté de l'Etat, complicité d'assassinat et complicité de recel de cadavres. L'audience a été renvoyée jusqu'au 25 octobre prochain. Qui était celui qu'on appelle le « Che Guevara africain » ?

Fils d'un ancien combattant et prisonnier de guerre de la Seconde guerre mondiale, Thomas Sankara est entré dans la politique vers la fin des années 1970 et au début des années 1980. Ce, pour crier haro sur la mal gouvernance ponctuée de scandales financiers qui secouaient son pays. Militaire très engagé dans la politique, il a été nommé Secrétaire d'Etat à la Présidence de la République, chargée de l'Information du colonel Saye Zerbo, Chef de l'Etat de la Haute-Volta du 25 novembre 1980 au 7 novembre 1982. Une fonction qui ne l'enchantait pas. Il estimait que ce poste lui avait été donné pour le neutraliser. Le contrôler. D'ailleurs, il l'avait, dans un premier temps, décliné. Convaincu par ses parents, ses amis et la hiérarchie militaire, il était obligé de l'accepter par la suite. Après des mois d'exercice de cette fonction, il a décidé de quitter le Gouvernement mais sa démission n'a pas été acceptée. En avril 1982, se tient à Ouagadougou la conférence des ministres africains chargés du cinéma. En tant que ministre chargé de l'Information, il lui incombait d'organiser l'évènement. Et lors de cet évènement, après son discours, il s'est tourné vers le Président de la République et avait déclaré ceci : « Malheur à ceux qui bâillonnent le peuple et cherchent à leur imposer silence ». Un affront qui méritait une sanction exemplaire. Envoyé aux arrêts de rigueur, il a été déchu de son grade de capitaine. Le 7 novembre 1982, un nouveau coup d'État a été perpétré en Haute-Volta. Le médecin militaire Jean-Baptiste Ouédraogo est porté au pouvoir. Bien qu'il n'ait pas participé au putsch, Thomas Sankara a été nommé Premier ministre du Gouvernement d'un Conseil de Salut du peuple en janvier 1983. Une nomination qui marque son retour sur la scène politique. Il joue les premiers plans. Sankara était engagé sur les débats internationaux et faisait des interventions qui augmentaient son aura. Il s'était imposé et faisait de l'ombre à son président. Il était devenu le nouvel homme fort du pays grâce à son éloquence et son charisme. Ainsi, il ne s'entendait plus avec Jean-Baptiste Ouédraogo.

« C'est le peuple qui doit construire le pays »

Le 17 mai, il est limogé du Gouvernement et mis en résidence surveillée. Ce qui a créé des manifestations qui ont conduit à la destitution du Président Ouédraogo et le 4 aout 1983, Thomas Sankara devient le Président de la République de la Haute-Volta. Symbolisant le changement, il s'engage à donner un autre visage à son pays en prônant le développement endogène. Il travaille pour que les gens n'aient pas honte de leur réalité. Profondément anti-impérialiste, révolutionnaire et panafricaniste, il avait affirmé une africanité totale avant d'inviter son peuple au travail pour transformer la réalité. « On ne peut pas se développer sans mobilisation. C'est le peuple qui doit construire le pays », disait-il. Pour lui, il fallait rebattre les cartes. Il avait rompu avec le système de la France-Afrique en refusant de répondre à la convocation d'un sommet organisé par l'Elysée. Il développait la doctrine de la responsabilité en exhortant les africains à être maîtres de leur destin. Il disait les choses avec franchise et ne se refusait pas derrière les contorsions diplomatiques.

« C'est un homme, une vision et une méthode. C'est le dernier grand révolutionnaire africain. C'est quelqu'un qui sait se mettre en exemple. Il vivait comme un ascète. Il ne dépensait rien. Il avait réduit considérablement le niveau de vie de l'Etat. Il se mettait en exemple pour sa façon de vivre. Il ne dépensait pas l'argent inutilement », témoignait Bruno Jaffré, auteur de « Biographie de Thomas Sankara ». Visionnaire, l'homme était largement en avance sur son temps. De ce fait, Sankara dérangeait certaines classes qui avaient peur de perdre leurs privilèges. Ainsi, il a été assassiné le 15 octobre 1987.

ECONOMIE

L'autosuffisance comme crédo

Au pouvoir le 4 août 1983, Thomas Sankara s'engage dans la lutte contre la misère et la faim dans son pays. Il base sa politique sur l'autosuffisance alimentaire. Pour la réussir, il avait interdit l'importation des fruits et légumes. Ce, pour inciter les commerçants à se fournir dans les zones de production situées dans le Sud-Ouest du Burkina Faso.

« Dans certains pays, seulement 4% de la population réussit à nourrir toute une population de plus de 200 millions d'habitants et même à exporter et à constituer autour de l'agriculture une puissance économique ; Il n'est pas normal qu'ici, plus de 90% d'agriculteurs, de cultivateurs, de paysans, nous ne soyons pas encore en mesure de nous autosuffire », déclarait Thomas Sankara qui, grâce à sa politique, avait dû faire du consommer local une réalité. Les fonctionnaires sont incités à porter l'habit traditionnel : le Faso Dan Fani.

Ce pagne tissé est ancré, aujourd'hui, dans les valeurs de l'histoire culturelle et politique du Burkina Faso. Il se commercialise même à l'étranger. « Je reçois des commandes venant de plusieurs pays d'Afrique notamment le Sénégal, le Mali, la Guinée Conakry. Je peux même dire que le Faso Dan Fani est un vecteur de l'intégration africaine », confiait un commerçant à notre reporter, envoyé spécial au Burkina Faso.

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