Sénégal: Ndiaye Ciré Ba - « Être une Djalika, c'est être une femme pleinement africaine »

interview

Comptée avec Ndeye Binta Leye, alias Lalla, parmi les invitées d'honneur à la cinquième édition du Festival cinéma au féminin (Cinef), l'actrice sénégalaise revient sur la série désormais culte de A+ Maîtresse d'un homme marié, où son rôle ne passe pas inaperçu. Au Sénégal, « beaucoup de femmes se sont identifiées au personnage de Djalika » qu'elle y campe, comme elle le dit dans cette interview exclusive avec Le Courrier de Kinshasa. Par-delà, se réjouit-elle, « La série a permis de donner non seulement l'image que l'on voulait de notre pays, mais aussi de notre Afrique ».

Le Courrier de Kinshasa (L.C.K.) : Quelle place a Maîtresse d'un homme marié dans vos dix ans de carrière au cinéma ?

Ndiaye Ciré Ba (N.C.B.) : Le cinéma, je le pratiquais depuis quelques années bien avant, mais ce n'était qu'à l'étranger et peut-être dans la sous-région que nous étions connus. Mais avec Maîtresse d'un homme marié, comme on le dit, on est jamais prophète chez soi, l'on a eu une autre perception de nous. L'on a pu être connu dans notre propre pays, dans notre propre société ainsi que dans toute la sous-région et même maintenant à travers le monde. Quoique l'on puisse dire, cela a eu un très grand impact sur nos carrières, du moins sur la mienne, si je puis ainsi le dire. Maîtresse d'un homme marié a eu un très grand impact sur ma carrière au cinéma jusque-là. La série a permis de donner, non seulement l'image que l'on voulait de notre pays, mais aussi de notre Afrique. Le fait de s'assumer au naturel : avec la culture de notre continent, d'être Africaine, s'habiller comme telle, pouvoir être chic avec nos produits, nos Wax n'était pas un aspect vraiment mis en exergue avec les productions réalisées dans notre pays avant. Nous avons donc su damer le pion, s'imposer en tant qu'Africaines et fières de l'être. L'on a su vendre la destination de notre pays à travers la présentation réelle de notre culture grâce à cette production. C'est donc une expérience qui a impacté notre CV culturel et pour laquelle je rends grâce à Dieu.

L.C.K. : Comment Maîtresse d'un homme marié est-il perçu au Sénégal ? Et, en ce qui concerne votre rôle, la Sénégalaise s'identifie-t-elle à la Djalika soumise et meurtrie ou à celle qui se résout à quitter Birame, un époux violent, alcoolique, infidèle et de surcroît pas très à la hauteur de ses responsabilités familiales ?

N.C.B. : Par les retours que nous avons reçus, Maîtresse d'un homme marié a été très bien accueilli. L'on ne fait jamais l'unanimité, mais la majorité de la population l'a bien accueillie parce que la série parle vraiment du réel vécu de la société sénégalaise, et surtout des femmes. Qu'on veuille l'admettre ou non? tout y est. Que ce soit son côté pas très rose, même si tout n'est pas à exposer sur la place publique, celui de la femme soumise pour être dans les normes de la société est présent en Afrique. Le fait également de vouloir privilégier l'apparence à ce que l'on est réellement et ce que l'on veut faire entendre en tant que femme. C'est aussi une chose que l'on retrouve dans cette société. Beaucoup de femmes se sont identifiées au personnage de Djalika. J'ai eu beaucoup de témoignages, de confessions de femmes qui l'ont reconnu et dit : « J'étais moi aussi une Djalika et j'en suis sortie. À voir la série aujourd'hui, c'est à croire que vous tourniez mon histoire ». Une autre a dit : « J'étais une Djalika, c'est grâce à vous que je me suis sortie de cette histoire ». Au début, je me sentais coupable quelque peu. Au point de me demander : « N'ai-je pas bousillé le couple de quelqu'un si à cause de moi, une femme se dit, il faut aussi que moi je sorte de mon mariage ? ». Elle m'a répondu que « non ! ». « C'est ce qu'il me fallait. Cela m'a fait du bien. Il m'a fallu voir, que l'on me montre, ce que je risquais si je demeurais dans cette situation qui me faisait tant de mal pour m'en rendre compte ». Entendre cela encourage, donne de la motivation à aller de l'avant en se rendant compte que ce n'était pas qu'une série vu sa portée, son impact sur sa société. L'on devient des porte-voix et que l'on est obligé de maintenir le cap sur ce que l'on dit réellement sur la société, parce que c'est un vécu et qu'il en va de la vie de plusieurs personnes comme si elles s'étaient confiées à nous. Pourtant, c'était juste un tournage mais c'est assurément quelque chose qui dépasse la fiction. Maîtresse d'un homme marié est vraiment à l'image de la société, quoi que l'on puisse dire. À mon avis, et selon les retours que j'ai pu en avoir, c'est la perception que les Sénégalaises en ont eu.

L.C.K. : Quel était le plus dur à jouer pour coller au personnage de Djalika, d'une part, et de l'autre, le plus facile sans avoir à coller au texte et en étant vraiment dans son élément ?

N.C.B. : Le plus dur à faire dans toutes les saisons, c'était la séquence du viol avec son époux Birame. Très souvent dans nos sociétés, l'on entend dire qu'il ne peut pas s'agir de viol lorsqu'il est question d'un époux et son épouse parce que c'est son mari. Pourtant, ce n'est pas le cas car c'est une question d'envie et de choix, peu importe la religion. D'ailleurs, celles-ci précisent qu'il ne peut y avoir usage de la force, une contrainte qui soit permis. Donc, cela demeure un viol. Ce fut donc dur, surtout que dans la société beaucoup de gens n'ont pas compris qu'il s'était produit un viol. Cela fut quelque chose d'assez dur et qui, jusqu'ici est encore très présent dans mon esprit. Je le répète partout. Et je me suis vraiment trouvée dans mon élément lors du divorce avec Birame. Ce jour où Djalika en a eu marre, non pas parce qu'il la tabassait, (et est partie chez son père qui l'a renvoyée à son domicile et elle a acquiescé à cause de la société qu'en dira-t-on, comme le voit sa mère) mais pour son amour-propre. Car, elle peut tout supporter et même d'être battue, mais pas d'être trompée ouvertement. Cela n'a pas été digéré, compris par beaucoup de personnes. C'était impensable que pour un fait aussi « moindre », qu'elle rejette son couple. La gravité de l'outrage dépend de la personne qui la ressent. C'est quelque chose que j'ai interprété vraiment dans mon élément : je suis partie dans tous les sens, j'ai vraiment fait payer Birame au centuple tout ce qu'il y avait pour l'eau, toutes les séquences où il avait énervé Djalika. Là, quand je me suis relevée, je lui ai dit maintenant c'est à mon tour : « Tu as bien parlé, tu as fait ton show. Aujourd'hui, c'est à moi de parler et tu ne vas pas m'enlever cette parole ». C'est quelque chose qui m'a plu jusqu'à présent je l'avoue (Gros rire). J'ai bien fatigué ce petit mari et j'ai adoré cela (Éclats de rire).

L.C.K. : C'est quoi être une Djalika au final, une femme affranchie du qu'en dira-t-on qui s'assume ?

N.C.B. : Être une Djalika, c'est être une femme pleinement africaine. Qui se soumet parce que la société l'aura dit, voulu et recommandé. Qui se soumet parce que ses parents se sentiraient mieux si elle est comme ils le souhaitent, qui se soumet parce que tel ou tel autre dira... Et qui va jusqu'à presque toucher le fond pour puiser la force de ses enfants pour se relever. Mais en définitive, elle l'avait au fond d'elle mais c'est juste à cause du qu'en dira-t-on, tel ou tel autre dira, qu'elle s'est toujours conformée à cette société et fait toujours ce que l'on voulait mais que tôt ou tard cela remonte à la surface et l'arrête. C'est cela être une Djalika, une femme qui vit pleinement toutes ces péripéties.

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