Sénégal: « Ndiombor », « sopi », « gollo wathial gaïndé yeek », « carton rouge »... - Ces slogans et quolibets de politiciens qui faisaient mouche

26 Octobre 2021

Concepts concis et expressifs utilisés en propagande politique ou dans la publicité, les slogans sont souvent au cœur de la stratégie des partis politiques. Dans les années 80-90, certains ont marqué le champ politique.

Dans la mythologie sénégalaise, « Ndiombor » (lièvre en wolof) signifie l'intelligence et la ruse. Léopold Sédar Senghor, premier Président de la République du Sénégal, avait utilisé, dans les années 70, ce terme pour nommer son rival, Abdoulaye Wade. Les Sénégalais en rigolaient, mais comprenaient en même temps le message du Président poète, sans doute impressionné par le génie politique de son adversaire. Et ce terme traversera toute la carrière du leader du Parti démocratique sénégalais (Pds). En plus même du terme « Ndiombor », Abdoulaye Wade a collé un autre slogan à sa carrière politique : « Sopi » (changement en wolof). Des villes à la campagne, ce terme avait fait tilt. « Tous les partis qui ont existé avant le Pds ont été sabordés. En créant son parti, Abdoulaye Wade avait dit que le Pds ne sera ni sabordé ni dissous. Il sera encadré et sera respectueux des règlements.

« Maître Abdoulaye Wade a donc réussi son pari à travers une organisation très intelligente », souligne Doudou Wade, ancien Président du Groupe parlementaire libéral et démocratique. L"intelligence dont le Pape du « Sopi » faisait montre face au pouvoir n'a pas échappé au Président Senghor. « Et je pense que Senghor a utilisé la belle histoire de « Leuk le Lièvre », un recueil de contes se déroulant en Afrique et qu'il a co-écrit avec Abdoulaye Sadji. En disant « Ndiombor », Senghor faisait référence à l'intelligence de Abdoulaye Wade », indique-t-il. L'utilisation de ce terme expliquait une autre manière de faire la politique. « Wade a toujours dit que Senghor était un intellectuel. Les deux personnalités se comprenaient. Chacun savait ce que voulait l'autre. L'adversité entre Wade et Senghor n'était pas féroce. Ils étaient des concurrents, mais se respectaient beaucoup », confie Doudou Wade.

Délivrer des messages sans heurter

Les slogans étaient nombreux sur le terrain politique. On peut, entre autres, citer « Sopi », « Gollo wathial Gaïndé yeeg », « Folli », « Monsieur forage, Madame moulin », « Carton rouge », « Allakhou wakhidoune », etc. La particularité de ces expressions est qu'elles délivraient des messages sans heurter le public. Parfois l'humour était aussi au rendez-vous. Selon Doudou Wade, il y avait une adversité entre les acteurs politiques, mais pas au niveau où nous en sommes actuellement. « Le terrain politique sénégalais a connu des chansons qu'on n'ose pas répéter. Ils s'adressaient à des hommes et des femmes. La politique dans le Bloc démocratique sénégalais (Bds) a été violente. À Bignona, on a attaqué Lamine Guèye avec des flèches. En décembre 1960, il y a eu 47 morts aux Allées du Centenaire. Nous ne devons pas retourner à ces périodes sombres. Il faut copier ce qui se faisait de bon sur le terrain. Senghor et Wade se respectaient. Le terme « Ndiombor » montrait ce que Senghor pensait de son adversaire », explique-t-il.

En 2017, lors des funérailles du frère de l'ancien Maire de Dakar Khalifa Sall, Abdoulaye Wade est revenu sur ce quolibet que lui collait le premier Président du Sénégal. « Pour moi, la politique consiste à faire passer un éléphant à travers le chas d'une aiguille. Que celui qui n'en est pas capable aille faire autre chose ! Pourquoi Senghor m'appelait "Ndiombor" ? » avait-il lancé comme pour dire que le premier Chef de l'État lui collait ce sobriquet du fait de son intelligence politique.

La Ligue démocratique/Mouvement pour le parti du travail (Ld/Mpt), devenu présentement Ligue démocratique (Ld), créée en 1981 après huit ans de clandestinité, a aussi marqué de son empreinte le terrain politique sénégalais à travers des slogans accrocheurs. Sa structure chargée de la formation et de la culture a joué un important rôle dans la propagande, précise Ousmane Badiane, son chargé des élections. Cet organe a aussi excellé dans la diffusion des idéaux du parti avec le slogan mobilisateur « Jallarbi » (révolution). « Une troupe du même nom a été créée (Tnj), composée d'artistes militants très doués et compétents », se souvient Ousmane Badiane, chargé des élections de la Ligue démocratique. Pouvant être traduit littéralement comme une injonction au singe de descendre de l'arbre pour céder la place au lion, le slogan « Golo wathial Gaïndé yeeg » a tenu en haleine le public sénégalais. « Dans ses programmes de campagne électorale, le candidat de la Ld/Mpt, le Professeur Abdoulaye Bathily, allait dans les coins les plus reculés du Sénégal. Le slogan qui appelait à l'alternance au sommet de l'État était si célèbre qu'à chaque étape de la caravane, les foules en liesse le reprenaient en chœur ; ce qui donnait du piquant à la campagne du leader « jallarbiste », relate Ousmane Badiane. Il poursuit : « Pendant les meetings et les grandes manifestations populaires, les jeunes surtout les femmes, en plus de ce slogan fétiche, ajoutaient, en agitant leur écharpe rose : « Bathily Président ! », « Bathily le candidat le plus jeune, le plus beau et le plus intègre ! »

En plus du fait qu'il suscitait beaucoup d'humeur, le slogan portait, selon lui, un message fort. « Dans la mythologie sénégalaise, « Gaïndé » (le lion) symbolisait le courage légendaire de notre ancien camarade Secrétaire général, le Pr Bathily, militant pétri de dignité et de bravoure, qui, toute sa vie durant, s'est battu pour l'avènement d'une société de progrès, de démocratie et de justice sociale. Quant à « Golo » (le singe), il symbolisait les singeries avec leur simulacre de gestion gabegique », fait remarquer Ousmane Badiane. Avec ses célèbres slogans « Folli » et « Carton rouge », un autre leader de la Gauche s'est aussi illustré dans les slogans choc. Il s'agit de Landing Savané, Secrétaire général du Parti africain pour la démocratie et le socialisme (Aj/Pads).

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ABDOUL GUISSÉ, ANCIEN SÉNATEUR D'AJ/PADS

« Ces slogans permettaient de galvaniser sans heurter »

Abdoul Guissé était l'une des principales figures de la Gauche dans le Fouta. Ancien Sénateur de And Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (Aj/Pads), il explique que le recours aux slogans permettait de « capter, mobiliser et galvaniser les populations sans les heurter ».

Landing Savané, Secrétaire général du Parti africain pour la démocratie et le socialisme (Aj/Pads), a marqué les esprits dans les années 80 avec « Folli » et « Carton rouge » utilisés contre le principal leader socialiste d'alors, Abdou Diouf. « And-Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle (Aj/Mrdn), devenu plus tard Aj/Pads, a eu à exprimer certains slogans qui ont fait mouche. C'est toute la Gauche sénégalaise qui s'illustrait dans le recours à des slogans accrocheurs », déclare Abdoul Guissé, ancien sénateur d'Aj/Pads. « La devise du parti était « Dogu, mandu, jallarbi ». Les leaders commençaient les discours par cette devise. « "Dogu" exprime la détermination dans le travail collectif et révolutionnaire ; "Jallarbi" veut dire révolution », explique-t-il. « Landing Savané était candidat sans illusion à la présidentielle de 1988. Nous savions que sa participation n'allait pas changer les choses. On ne pouvait pas remporter cette élection, mais notre parti a réussi à la marquer de son empreinte du fait d'un discours concis et accrocheur », ajoute-t-il.

Lors de la présidentielle de 1993, le Parti démocratique sénégalais (Pds) avait le « Sopi » comme cri de ralliement. Aj/Pads estimait qu'avant d'aspirer au changement, il faut d'abord enlever ce qui est là. Ainsi, le slogan « Folli » a fait mouche. Tout comme le terme « Carton rouge » décerné au candidat socialiste d'alors.

Des slogans fruit d'une réflexion sociologique

Selon Abdoul Guissé, le succès de ces slogans a été favorisé par l'existence d'écoles de partis. « La réflexion était tellement poussée. On savait quel mot utiliser. « Folli » a été puisé au fond de la société sénégalaise. Il y avait une réflexion sociologique prenant en compte l'environnement culturel », explique l'ancien Sénateur. Il ajoute que le public reconnaissait facilement l'appartenance politique des leaders qui intervenaient dans les médias à cause de la rigueur dont ils faisaient montre.

Abdoul Guissé se désole du fait que ces slogans qui participaient à l'animation du terrain politique laissent, aujourd'hui, la place aux insanités. « C'est regrettable, les slogans sont remplacés par les insultes. Cela touche toutes les formations politiques. Le niveau est faible », se désole-t-il. Toutefois, L'ancien sénateur est d'avis qu'il est possible de renverser cette tendance. « Il est possible qu'il y ait un nouveau type de politiciens pour faire renaître la dynamique politique. Cela ne peut pas continuer à marcher ainsi. La conquête du pouvoir ne peut pas se faire à travers des injures. Il faut un discours et des slogans précis qui accrochent les électeurs », recommande-t-il.

Parmi les solutions, Abdoul Guissé recommande de créer, à nouveau, les écoles de parti. « Nous avons une génération nouvelle ; il faut faire revenir la formation dans les partis politiques. Cette formation doit être adaptée à la réalité du monde actuel. Il faut une idéologie des temps modernes », préconise-t-il.

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IBRAHIMA SANÉ, PROFESSEUR DE SOCIOLOGUE POLITIQUE

« Les réseaux sociaux ont supplanté les slogans politiques »

Jadis très prisés sur le champ politique, les slogans sont maintenant supplantés par les réseaux sociaux, analyse Ibrahima Sané, Enseignant-chercheur en Sociologie politique à l'Université Gaston Berger (Ugb) de Saint-Louis.

Les slogans politiques ont marqué des générations. Quel sens revêtaient-ils ?

Ces slogans étaient destinés à des cibles précises. Ils sont d'une très grande importance en politique. Ils permettaient de véhiculer des messages et de toucher le plus grand nombre de personnes. En raison du niveau intellectuel des acteurs politiques et de leur culture politique, tout était bien ventilé. Et cela servait d'outil de communication bien précieux. Dans la mesure où la plus grande partie de la société était analphabète, ces slogans étaient diffusés dans les langues nationales et permettaient d'atteindre des objectifs précis. On se souvient, par exemple, de l'expression « Ndiombor » inspiré du personnage de « Leuk » le lièvre. Elle était utilisée par le Président Léopold Senghor pour taquiner son adversaire politique Abdoulaye Wade. À travers des allusions à peine voilées, il soulignait aussi qu'un homme qui n'a pas de cheveux ne peut pas diriger un pays. C'était un jeu de mots dans le jeu politique. Les leaders politiques étaient très futés. Il s'y ajoute qu'on évoluait dans un contexte de parenté à plaisanterie.

On remarque que les slogans politiques ne sont plus en vogue. Qu'est-ce qui l'explique, selon vous ?

Des changements ont été notés avec l'irruption des jeunes dans le champ politique vers les années 88. Lors d'une campagne électorale, l'ancien Président de la République Abdou Diouf avait taxé la jeunesse de malsaine. Le discours est, par la suite, devenu violent. La violence verbale est montée d'un cran. Elle a gagné du terrain dans l'espace politique.

Certains ont évoqué l'inactivité des écoles de parti pour justifier cet état de fait. Quel est votre avis ?

C'est vrai que les écoles de parti ont joué un rôle important dans la formation des acteurs du jeu politique. Les séminaires ont permis aux acteurs de mieux comprendre les enjeux. Aujourd'hui, on assiste à un jeu de yoyo ; l'idéologie est morte, la transhumance est de mise. La vie politique se joue au rythme des enjeux et intérêts personnels. Les professionnels de la politique ont fait irruption dans le paysage politique. Ceux qui se nourrissent et vivent de la politique font légion. Ils n'ont pas d'autres métiers. La politique répond à leur logique de survie. Ces gens-là sont prêts à mourir, à sacrifier leur vie pour leur parti qui leur permet d'exister ou de gravir des échelons et pour sauvegarder leurs intérêts. Ils ont recours à toutes sortes de violences pour maintenir leurs avantages personnels.

Comment s'est opérée cette mutation ?

Les slogans marchaient bien à une époque où il n'y avait pas assez de partis politiques. Mais, les réseaux sociaux ont fini par les supplanter. Très prisés, ils sont devenus le terreau fertile des menaces et des invectives. Tout le monde fait l'objet d'attaques sur ces réseaux. Leurs auteurs n'acceptent pas qu'on dévoile les tares des hommes politiques. Or la politique tourne autour du débat d'idées ; elle repose sur un programme de société. Si les hommes politiques avaient mis le focus sur ce point, c'est sûr que les gens allaient suivre, car ils les verront dans l'action. Il sera difficile de verrouiller ce système. Les réseaux sociaux réussissent, de nos jours, à construire et déconstruire l'homme politique. Ils sont devenus le cinquième pilier de la démocratie après les médias. Mais, l'État doit veiller au contrôle puisqu'ils doivent jouer un rôle dans l'éveil des consciences.

Les slogans ont-ils pu créer un réel impact ?

Des slogans montraient à quel point les hommes politiques étaient portés vers le développement. Aujourd'hui, avec la montée de la violence verbale, on craint des dérapages. Les réseaux sociaux ont favorisé l'émergence de nouveaux activistes. On a l'impression que la société civile ne joue pas son rôle. Or elle doit adopter une neutralité axiologique et créer les conditions de la distance sociale avec les politiques.

Quelle est la différence entre le slogan électoral et le slogan politique ?

Les slogans politiques s'inscrivent dans la durée et marquent des esprits et des générations. En période de campagne électorale, des banderoles, effigies et slogans électoraux marquent le décor politique, mais c'est de façon temporaire. Ce n'est pas continu. On est dans la propagande. Tous les moyens sont bons, à cet effet, pour attirer l'attention des électeurs. On assiste à la guerre des graffitis. La communication politique est mise en jeu, même si la majeure partie des populations sont analphabètes. Elles sont appelées à voter en fonction des programmes et des projets de société qui leur sont proposés. C'est pourquoi il est nécessaire qu'on revienne à la raison, que les idées puissent prévaloir.

Comment rectifier le tir ?

Ce sera très compliqué. Une reconversion des mentalités s'impose, mais cela prendra énormément de temps. Il va falloir mener des campagnes de sensibilisation intenses. Les gens sont si préoccupés par des questions de survie qu'on ne peut plus les obliger à s'intéresser aux enjeux de la communication politique. Il s'y ajoute que depuis les indépendances jusqu'à nos jours, ce sont les même pratiques et mêmes comportements qui sont notés dans le champ politique. Les Sénégalais sont extrêmement pressés. Ils exigent des actions. Mais, il ne faut pas perdre de vue que les populations sont en avance sur les hommes politiques et qu'elles n'accepteront plus de se faire berner par les politiciens.

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