Sénégal: [Focus] Littérature sénégalaise - Le papier résiste au livre numérique

28 Novembre 2021

La révolution digitale en marche n'a pas épargné le monde de la littérature, celle de l'édition. Elle a impacté nos pratiques de lecture. Mais l'essor du livre numérique qui fait de nouveaux adeptes n'a pas non plus condamné le format papier à l'obsolescence. Les férus de livres ont le choix entre deux modes de lecture qui cohabitent dans une complémentarité profitable à la culture et à la littérature.

Depuis quelques années, le Sénégal, à l'image du continent africain qui a réussi un triplé historique en 2021 -Nobel, Booker Prize et Goncourt-, connaît un foisonnement littéraire intense. Cette renaissance n'est pas étrangère à la belle relève ; de jeunes écrivains qui ont réussi à se faire une place dans le vaste monde de la littérature, et qui a eu pour conséquence une effervescence créative sans précédent.

Avec le numérique qui s'est immiscé dans toutes les sphères de notre vie, plusieurs secteurs, dont celui de la littérature et de l'édition, ont connu de profondes mutations. Elle vit sa petite révolution et les changements induits par les technologies bousculent de jour en jour les habitudes. L'imprimé, qui a longtemps dominé notre société et notre culture, est bousculé par le livre numérique qui fait timidement son chemin.

Depuis des siècles, le livre en papier est ancré dans nos habitudes. Pour un auteur, tenir son livre dans les mains est fondamental, l'amène à se sentir véritablement écrivain. Du côté des lecteurs, nombre d'entre eux, pour ne pas dire la majorité, éprouvent un amour inébranlable, ont un attachement émotionnel au livre papier. L'apparence, l'odeur et la sensation de tenir l'ouvrage imprimé dans les mains, le plaisir de le feuilleter et le fait de le ranger dans la bibliothèque y sont pour beaucoup. L'image symbolique qu'on a du livre papier n'a pas changé, selon le philosophe et écrivain Alpha Amadou Sy. " Sans céder à la nostalgie, il nous est loisible de reconnaître que, à force de le fréquenter, nous finissons par tisser des liens affectifs avec le livre. Il s'y ajoute que son caractère physique lui confère une certaine maniabilité qui permet de l'accommoder à bien des positions ", estime l'auteur. Outre cette dimension, le livre à papier, renseigne Alpha Amadou Sy, " possède cet avantage qui est de permettre d'observer la distance que requiert une bonne intelligence de son contenu ".

Dire que les livres en papier transmettent des émotions qu'on ne peut comprendre qu'en les ayant en main et en les parcourant, est une lapalissade, selon le poète Assane Dieng. Le livre numérique n'offre pas le même ressenti. " La lecture numérique est très fade et le manque de contact avec la feuille blanche me refroidit ", reconnaît-il. Pour l'auteur de " Premières pluies " et de " Semailles ", l'expérience de la lecture n'est pas la même sur les deux supports, papier et numérique. À son avis, il y a une différence nette entre les deux. Soulé Dia est du même avis. Ce journaliste féru de lecture estime que les sensations ne sont pas les mêmes. M. Dia, qui a dévoré la version numérique de " Brutalité " (Achille Mbembe), " Terre promise " (Barack Obama), " L'âme du mal " (Maxime Chattam) et " L'arme invisible de la Françafrique " (Ndongo Samba Sylla) parle en connaissance de cause. " Avec le livre numérique, on a conscience de lire quelque chose, mais on ne le possède pas. C'est comme être dans une salle sans meubles ni peinture. Avec le livre physique, c'est tout à fait le contraire ", explique-t-il. La sensation du toucher et de l'odorat compte pour beaucoup, à en croire Abdou Khadre Diallo. Pour ce poète, le livre vit et va d'une main à l'autre. Et c'est ce qui en fait le charme. Sans compter le confort de lecture et le travail intellectuel qu'il procure.

ATOUTS NON NÉGLIGEABLES DU NUMÉRIQUE

La lecture sur papier a beau être gratifiante, elle ne peut voiler les atouts du format numérique. Celui-ci présente des avantages non négligeables. En plus d'être disponibles à tout moment, ils peuvent être lus n'importe où, sur tous les différents appareils de lecture (liseuse, tablette, smartphone ou ordinateur). L'écrivain et philosophe, Alpha Amadou Sy rappelle que " c'est du triple concours de la physique quantique, de la biogénétique et des mathématiques que sont nées les technologies de l'information et de la communication ". Leur portée et leur spécificité, note-t-il, résident dans le fait qu'elles garantissent au traitement de l'information célérité, précision, massivité et simultanéité. " Cette prouesse technologique a donné au livre son versant numérique ", précise-t-il. " Avec Culturethèque, le chercheur, à partir de son bureau voire de son lit, dispose de 90.000 ouvrages qu'il est à même de consulter comme il veut et quand il veut. Du coup, il n'est plus assujetti aux contraintes horaires d'une quelconque bibliothèque ou centre de recherche. Pour ses références, pour vérifier la date d'une édition, l'exactitude d'une référence, la pagination, il lui suffit de cliquer sur son clavier ", indique l'écrivain.

Pour l'auteur Fatou Oulèye Sambou, quand on publie un livre, c'est pour être lu. Fort heureusement, certains éditeurs l'ont bien compris et proposent de plus en plus de livres numériques. Ce qui, à son avis, est très bien, car ces cibles sont de moins en moins présentes aux points de lecture classiques que constituent les bibliothèques. " Avec les nouvelles technologies, ceux qui sont censés nous lire, en majorité les jeunes, se tournent plus vers ces supports numériques ", constate-t-elle. D'ailleurs, cette évolution, selon l'auteure de " La pomme d'Adam ", se ressent même sur le marché où on retrouve des appareils que l'on appelle " liseuses " pour assurer cette transition du papier vers le numérique. " Ce dernier, tout en gardant son design classique, avec très peu d'infographies qui pourraient divertir le lecteur, est très en vogue. Nous aurons vu que ces dernières années, les jeunes s'intéressent de plus en plus aux chroniques sur les réseaux sociaux et sur les applications comme Wattpad ", affirme-t-elle.

Pour le poète Abdou Khadre Diallo, le numérique a l'avantage de booster la lecture chez les plus jeunes ; ce qui lui permet d'élargir son lectorat. Un autre atout, ajoute-t-il, " est qu'on n'a pas besoin de connexion internet et qui plus est, l'auteur peut vous le dédicacer, ce qui crée un cadre de rencontres et d'échanges inestimable ".

Il s'y ajoute, précise Alpha Sy, que le livre numérique pourrait contribuer de manière décisive à combler ce déficit quasi-chronique de l'école sénégalaise qui manque de bibliothèques scolaires. " Il est de notoriété publique que rares sont les établissements scolaires qui disposent d'infrastructures adéquates pour conserver des ouvrages. Et là où ces infrastructures existent, il n'est pas évident qu'on y trouve des livres de qualité ", constate-t-il. Cependant, reconnaît Alpha Amadou Sy, la mise à profit du livre numérique demeure tributaire à des conditions incontournables au nombre desquelles la couverture correcte et permanente en électricité, une connexion sans problème, un ordinateur.

UN AVENIR PAS ENCORE MENACÉ

Avec la révolution digitale, le livre papier, objet culturel depuis des siècles, serait menacé de disparition. Alpha Amadou Sy n'en est pas moins convaincu. L'engouement qui existe et le marché du livre numérique qui se développe petit à petit ne sont pas annonciateurs de l'extinction des livres papiers comme certains le prédisaient. " Le temps (et l'espace) du papier n'est ni celui de la radio, de la télévision ni celui d'internet. Cette prise de conscience commande une répartition qui intègre la logique de la complémentarité. Ainsi, un même organe de presse peut choisir des extraits d'un entretien pour le journal papier, pour la radio et la télévision et renvoyer lecteur, auditeur et téléspectateur à son site pour avoir l'intégralité de l'interview ", explique l'auteur. Alpha Amadou Sy estime que l'esprit, qui préside à cette complémentarité, devrait être de mise entre le livre papier et le numérique. La question n'est pas tant de poser en termes antinomiques les deux supports du savoir que de voir comment, très tôt, inculquer, à l'enfant le goût de la lecture assorti de la culture de l'esprit critique.

Le marché du papier a encore de belles années devant lui, assure le poète Assane Dieng. " Il est vrai que le livre numérique est beaucoup plus accessible, mais je ne crois pas que cela soit une menace pour le livre imprimé, qui, lui aussi, peut se lire n'importe où et n'importe quand, le format poche par exemple ", pense-t-il. Parce que, croit-il savoir, le livre fait partie de " ces choses qui ne disparaissent pas, qui ne se démodent pas ".

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L'édition numérique, un passage incontournable

Le numérique est un virage incontournable pour la littérature qui est appelée à s'adapter. C'est la conviction de Marc-André Ledoux, Directeur général des Nouvelles éditions numériques africaines (Nena). Cette transition, selon l'éditeur, est inévitable. " Le numérique est un formidable progrès et la littérature doit s'adapter, elle n'a pas le choix. C'est cela l'avenir ". Car, dit-il, les éditeurs ne vont plus imprimer d'un coup 3000 voire 5000 livres en espérant les vendre pour ensuite les passer au pilon parce que ne trouvant pas acheteurs. " L'avenir est dans le numérique et cela ne va pas tuer le papier. Il y aura une association entre le numérique et l'imprimé, de sorte que sur un site, quelqu'un veut une version imprimée, il fait une impression à la demande ", indique M. Ledoux qui soutient qu'il y a de plus en plus d'intérêt pour le digital au Sénégal. " Il y a un intérêt et les auteurs et les éditeurs se rendent compte qu'on est à l'âge du numérique. C'est un passage incontournable, mais qui ne remplacera pas le papier. Au contraire, le digital incite à acheter le papier et ceux qui vont acheter le livre numérique, ce sont des gens qui préfèrent le monde numérique ou qui n'ont pas accès au livre papier parce que l'accès physique à ce dernier n'est pas toujours évident au Sénégal ", précise l'éditeur non sans rappeler que l'un des plus grands avantages du numérique, c'est la démocratisation de l'accès à l'édition. Les Nena ont fait un gros investissement initial dans la technologie de production de livres numériques. " Nous sommes des experts en éditique, l'informatique appliquée à l'édition ; ce qui nous permet d'être relativement rapides et de produire à moindre coût ", fait-il remarquer.

Aujourd'hui, de plus en plus d'auteurs frappent aux portes des Nena, l'une des rares maisons d'édition spécialisées dans le numérique au Sénégal. Son directeur dit recevoir chaque semaine en moyenne des demandes de deux à trois auteurs souhaitant se faire éditer en numérique. " On reçoit beaucoup de demandes et on les traite toutes. Annuellement, compte tenu des ressources humaines, on publie un peu plus de 200 livres ", renseigne M. Ledoux. Tous ces livres numériques produits dans tous les domaines (littérature, sciences sociales, droit, jeunesse) sont diffusés sur plus de 120 plateformes de vente de livres numériques un peu partout sur Internet (Amazon, Apple, Fnac).

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Les éditeurs encore frileux

Avec le tsunami numérique, le monde de l'édition a pris un nouveau virage. Le milieu fait face à une véritable révolution. Mais le basculement attendu tarde à se faire sentir, surtout avec la faible appétence pour l'e-book. La culture du papier résiste encore à la révolution technologique. Face à un environnement réticent, à des lecteurs encore peu nombreux, à des réalités économiques complexes, le numérique a du mal à s'imposer au Sénégal qui accuse un retard en la matière. La raison, les éditeurs très réticents face à cette révolution ne se bousculent pas dans le numérique. Ils ont de sérieux doutes quant au succès de cette nouvelle technologie. La présidente de l'Association sénégalaise des éditeurs, Aminata Sy, le reconnaît. " C'est un phénomène nouveau et nous tendons vers ça ", indique-t-elle. Seydi Sow, Directeur des éditions Salamata, justifie ces hésitations des éditeurs par rapport au numérique par une simple méconnaissance de ce secteur.

Au Sénégal, les ventes de livres numériques sont bien en-dessous de celles des livres imprimés, même s'il n'existe pas de chiffres officiels. Selon Marc-André Ledoux, Directeur général des Nouvelles éditions numériques africaines (Nena), l'e-book n'occupe qu'une toute petite place sur le marché du livre. " L'essor est timide, mais ce n'est pas seulement spécifique au Sénégal. C'est mondial. L'industrie du livre numérique représente un assez faible pourcentage du chiffre d'affaires des maisons d'édition. Sauf dans certains domaines professionnels spécialisés ", indique-t-il. La progression est lente, reconnaît-il. " C'est encore faible, ça tourne à moins de 5% du marché du livre ", informe M. Ledoux.

Le numérique demande un investissement important pour les éditeurs confrontés à d'énormes difficultés avec le format papier. Son coût, fait remarquer Aminata Sy, est supérieur à celui du livre imprimé. " Avant de se lancer, il y a un préalable, voir si on aura une marge bénéficiaire parce que c'est un investissement très lourd ", relève Aminata Diallo. Autant de choses qui font que le marché du livre numérique est une réalité difficile à contourner pour les éditeurs sénégalais. Pour Marc-André Ledoux, éditeurs et auteurs n'ont pas le choix. Ils doivent, à son avis, aller, de façon résolue, vers le numérique. L'association des éditeurs n'est pas contre cette idée. " Nous pensons qu'il faut y aller, mais sûrement, et petit à petit ça viendra un jour ", indique sa présidente.

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Viabilité économique

Il faudra attendre encore longtemps pour que l'édition numérique soit rentable. Le chemin de la viabilité et de la rentabilité, selon Marc-André Ledoux, Directeur général des Nouvelles éditions numériques africaines (Nena), ce sont les bibliothèques numériques. " Il existe dans le monde des milliers de bibliothèques universitaires, collégiales, grand public dans lesquelles certains ont un intérêt pour l'Afrique. Ces bibliothèques ont des budgets et achètent moins d'imprimés et ont plus d'accès à des ressources numériques ", souligne-t-il. Aujourd'hui, selon lui, les Nena demeurent les seuls producteurs de bibliothèques numériques d'auteurs africains, de contenus africains. " L'avenir est dans les bibliothèques numériques. Toutes les universités qui existent en Afrique vont inévitablement un jour ou l'autre s'abonner à notre bibliothèque numérique ", argue Marc-André Ledoux. À ses yeux, le modèle de lecture du numérique, ce n'est pas l'achat individuel du livre. Et l'avenir, c'est avant tout l'abonnement. S'abonner dans une bibliothèque numérique en littérature, ça veut dire que tous les élèves, les membres de l'institution vont aller se balader dans la bibliothèque et vont inévitablement tomber un jour sur votre livre.

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SEYDI SOW, AUTEUR-ÉDITEUR

" Nos éditeurs ne sont pas préparés pour relever les défis du numérique "

Lauréat du Prix du Chef de l'État pour les Lettres en 1996 et Directeur de la maison d'édition Salamata, Seydi Sow estime que le livre numérique est loin d'être une réalité au Sénégal. La raison est simple, nos éditeurs ne sont pas bien armés pour relever les défis du numérique.

Le livre numérique est-il facteur de menace pour le format papier ?

Toute nouveauté est en soi une menace pour l'existant, l'homme étant friand de changement. Il est donc facile de répondre par l'affirmative à cette question. L'argumentaire peut se puiser à plusieurs niveaux : le livre papier n'est pas d'accès facile. Il faut aller à la librairie, aux bibliothèques, dans certains milieux pour l'acquérir, et peu de foyers disposent de bibliothèque. Tandis que le numérique est du domaine de l'Internet qui, de plus en plus, devient accessible à tout le monde. Dans les villages les plus reculés, la connexion peut se faire et le livre se laisse posséder ainsi qu'une femme avide de lecteurs. Par ailleurs, le papier demande des espaces de stockage, des soins pour ne pas s'abîmer. Le soleil et le temps peuvent êtres des ennemis à sa conservation. Le livre numérique reste dans sa jeunesse éternelle.

Cependant, le livre papier a quelque chose que le numérique ne peut lui enlever : le contact physique qui crée un lien profond entre nous et l'objet de notre désir.

Justement, est-ce que le numérique facilite le respect des droits d'auteurs ?

Mieux que le livre papier. Avec le livre numérique, l'auteur peut suivre la courbe de ses ventes, au jour le jour. Il sait combien d'exemplaires ont été téléchargés. Ce qui n'est pas le cas avec le livre papier où aucun auteur ne peut dire combien d'exemplaires son éditeur a produits de son livre et combien en a-t-il vendu. Et les droits d'auteur peuvent être plus élevés que le livre papier. Étant moins cher, le livre numérique élargit l'assiette de vente et du coup l'avoir de l'auteur.

Aujourd'hui, est-ce que les éditeurs sont prêts au changement ?

Je pense qu'il y a moult changements à ce niveau dans une démarche éditoriale s'appropriant le livre numérique. D'abord, la formation. Or, au Sénégal, le secteur souffre déjà de ce manque cruel de formation. La plupart des éditeurs n'ont reçu aucune formation. Le Centre africain de formation à l'édition et à la diffusion (Cafed), qui a eu à initier beaucoup d'entre nous aux techniques de l'édition, a été rayé de la carte. Maintenant, on se lance dans l'édition sans aucune maîtrise du métier. Il faut également comprendre les éléments de marketing lié à cette nouvelle technologie du livre numérique. En conclusion, les éditeurs ne sont pas préparés pour relever les défis du numérique.

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