Sénégal: Pr Ahmadou Aly Mbaye, Recteur de l'Ucad - "Notre rang en tant que hub pour l'enseignement supérieur est indiscutable"

27 Novembre 2021
interview

L'Ucad compte maintenir et renforcer son statut de hub de l'enseignement supérieur en Afrique. C'est l'ambition de son Recteur, le Pr Ahmadou Aly Mbaye. Dans cet entretien, il révèle que l'Institut des sciences de la terre (Ist) sera érigé en école avec rang de faculté, entre autres réformes. Il en sera de même pour le Cesti, l'Ebad et l'Esea. M. Mbaye revient aussi sur les performances de l'Ucad au Cames et le classement UniRank. Il n'a pas manqué de dévoiler un pan de son projet d'éducation et d'encadrement des étudiants, " Ucad leadership factory " pour préparer ceux-ci à la vie active.

M. le Recteur, le 20ème Concours d'agrégation en sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion a pris fin le 17 novembre dernier au Bénin. Comment se sont comportés les candidats de l'Ucad ?

J'ai été au Concours comme président de jury de la section économie. Et malheureusement, en tant que membre du jury, je ne peux pas trop parler du Concours pour la simple raison que j'ai signé le code d'éthique et de déontologie du Cames. Ce qui m'interdit de parler du déroulement et des résultats du concours. Maintenant, en tant que Recteur de l'Ucad, nous allons analyser les résultats avec tout le sérieux et la diligence nécessaires pour en tirer des enseignements pour toutes les sections : économie, gestion, droit privé, droit public, histoire des institutions, sciences politiques, médecine, pharmacie et odonto-stomatologie. L'Ucad fera ce qu'il a à faire pour booster son rayonnement toujours plus haut et plus loin.

Mais un fait est constant, depuis 2 à 3 ans, les universités ivoiriennes présentent plus de candidats et ont plus d'admis que celles du Sénégal au concours du Cames. Comment expliquez-vous cela ?

Comme je vous l'ai dit, il y a des leçons à tirer. Le Concours d'agrégation est un Concours pour les candidats et non celui des universités. Les institutions universitaires sont là pour apporter l'encadrement et les moyens nécessaires pour la réussite des candidats. Toutefois, nous allons examiner tous les résultats, dans le but d'améliorer le cadre de préparation.

UniRank a récemment publié le classement des 200 meilleures universités d'Afrique. L'Ucad est à la 37ème position et première en Afrique subsaharienne francophone. Quel commentaire en faites-vous ?

C'est un résultat qui nous vaut beaucoup de fierté. L'Ucad est une université francophone. Et en termes de facteurs d'impact, on est assez limité par rapport aux universités anglophones qui publient leurs recherches en anglais et qui ont plus d'impact. Le fait que nous soyons la 37ème université africaine et la première université en Afrique francophone est une performance non négligeable. Nous devons en être fiers. Je voudrais également dire que nous considérons ce rang avec toute la lucidité nécessaire. À côté des classements contenus dans le ranking international basés sur une méthodologie que très peu de gens comprennent vraiment, il faut comprendre que les universités sont aussi évaluées sur la base de leur leadership régional. Pour le cas de l'Ucad, nous sommes un hub pour l'enseignement supérieur en Afrique. Lorsqu'on parle des universités africaines, on pense à l'université de Makerere (Ouganda), l'université de Pretoria, l'université du Caire mais aussi l'Ucad. Notre rang en tant que hub est indiscutable. Et cette position de hub subsume les critères utilisés dans le ranking mais prend en compte d'autres critères intangibles comme le leadership. En termes d'internationalisation, la position de hub régional compte davantage que le ranking, à mon avis.

Comment comptez-vous maintenir cette position ou encore aller beaucoup plus en avant ?

Nous comptons maintenir ce rang en persévérant dans l'excellence. La qualité de nos recherches est indiscutable. Nos chercheurs font partie des réseaux internationaux les plus dynamiques dans tous les domaines : la médecine, les humanités, les sciences sociales, l'ingénierie etc. Nous allons redoubler d'efforts dans la valorisation de nos recherches en mettant en place un système de blogging et rédaction de policy briefs pour que les conclusions de nos recherches soient mieux connues des décideurs et du grand public. Ainsi, nos résultats de recherche seront non seulement publiés dans des revues scientifiques, comme c'est le cas en ce moment, mais ils seront aussi plus accessibles au grand public. C'est dans ce cadre qu'il faut placer la convention que nous venons de signer avec l'opérateur de téléphonie mobile Free. En effet, grâce à cette convention, nous avons désormais une position de leader incontestable dans la sous-région, dans le domaine du numérique. Dans la sous-région, le niveau de connectivité varie entre 100 mégabits par seconde et 1.000 mégabits par seconde, et nous venons de porter notre connectivité à 4.000 mégabits par seconde. Nous l'avons fait passer de 150 à 4.000 mégabits. Ce qui constitue un bond extraordinaire.

Toujours pour consolider notre leadership dans le domaine des sciences et de la technologie, nous allons ouvrir notre deuxième école d'ingénieurs à côté de l'École supérieure polytechnique (Esp). L'Institut des sciences de la terre (Ist) vient d'être érigé en école d'ingénieurs. L'Assemblée de l'université en avait fait la demande, et le Gouvernement a accédé à sa demande. Un décret vient d'être signé en ce sens. Cela va permettre à l'Ucad de disposer d'une autre école d'ingénierie centrée sur les ressources minières. De même, le Centre d'études des sciences et techniques de l'information (Cesti), l'École supérieure d'économie appliquée (Esea) et l'École des bibliothécaires archivistes et documentalistes (Ebad) sont aussi devenus des écoles avec rang de faculté. Cela permettra leur montée en puissance et mieux consolider notre rôle de hub régional dans des domaines aussi importants pour le développement de nos pays.

Ériger le Cesti en faculté ne va pas casser le modèle d'excellence de l'établissement ?

Non. Il s'agit de mettre à l'échelle le modèle d'excellence. Le Cesti a toujours été un hub sous-régional. Les meilleurs journalistes de la sous-région ont été formés ici. Il s'agit de donner au Cesti les moyens et la flexibilité nécessaires pour capitaliser sur ses atouts. Cela permettra au Cesti de monter en puissance et de consolider sa place de hub régional dans le domaine des sciences de l'information et de la communication.

À cause de la Covid-19, l'Ucad a adopté, en septembre 2020, l'enseignement bimodal. Pouvez-vous nous faire le point ?

L'enseignement bimodal a été bien accueilli. Il nous a permis de tirer profit de toutes les ressources que le numérique met à notre disposition. Dans le domaine de la recherche, nous passons de plus en plus à la bibliothèque numérique. Il y a beaucoup de livres qu'on avait du mal à acquérir. Et maintenant, ils sont devenus gratuits. Le plus intéressant, c'est que les grands éditeurs comme Oxford University Press permettent l'accès à leurs livres, à leurs revues scientifiques et autres publications à nos étudiants gratuitement. Cela signifie que la fracture numérique, dans ce domaine, est en train de se résorber. Un étudiant qui est inscrit à l'Ucad a accès aux mêmes supports de documentation qu'un étudiant de n'importe quel autre pays développé. De plus, désormais, tout étudiant inscrit à l'Ucad aura son propre espace privé qui lui permettra de gérer ses relations avec l'administration et ses professeurs de manière plus efficace. On est en train de mener le processus d'orientation des bacheliers et les étudiants admis dans notre université. Quelle que soit leur position géographique, ils pourront s'inscrire à l'Ucad. Même la visite médicale est dématérialisée. Cela est extrêmement important.

La question des infrastructures, laboratoires et recrutement du personnel enseignant (Per) est au cœur des revendications des syndicats (Saes et Sudes). Comment les rassurer ?

Avec le Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, l'Ucad a soumis ses besoins et aux dernières nouvelles, le processus d'acquisition des équipements est très avancé. Et nous espérons bientôt les réceptionner et les mettre à la disposition de nos chercheurs et enseignants.

La tutelle demande aussi d'engager des réformes pour les Masters afin de mieux répondre à la problématique de l'adéquation formation-emploi. Où en est votre institution ?

Tout cela fait l'objet de réflexion très poussée, y compris les licences et nos programmes doctoraux. Ce que nous voulons, c'est d'être plus en adéquation avec le marché. Beaucoup mieux que dans le passé. Et nous y travaillons dans la mise à niveau globale que nous avons engagée.

La recherche est un maillon faible de nos universités. Que faites-vous pour la booster ?

Comme je l'ai expliqué, beaucoup de choses que nous faisons sont méconnues du grand public. Et nous comptons être plus agressifs dans la valorisation et la dissémination de nos résultats. Nous avons des programmes de recherche extrêmement performants et qui génèrent des résultats extraordinaires mais malheureusement méconnus du grand public. Les universitaires du monde sont au courant parce que ce sont des recherches qui sont publiées dans des supports académiques standard. Nous sommes en train de travailler de sorte que ces résultats soient connus et mis au profit du public.

À l'Institut français pour les étudiants étrangers (Ife), le Sudes vous accuse d'avoir outrepasser vos prérogatives en nommant un Directeur et un Directeur des études sans vous référer au conseil d'administration habilité en la matière. Que répondez-vous ?

Je n'ai jamais outrepassé quelque prérogative que ce soit. Lorsqu'il y a vacance dans une direction, une école, un institut ou une faculté (démission, décès, indisponibilité), les textes de l'université sont clairs. À partir de ce moment, c'est l'adjoint qui termine le mandat. Pour le cas de l'Ife, c'est le Directeur des études que moi j'ai trouvé ici, qui a été promu. Même dans les facultés, s'il y a vacance dans les décanats, c'est l'Assesseur qui remplace le doyen. Nous allons faire les appels à candidature, pour enfin sélectionner le meilleur Directeur pour l'Ife. Il faut comprendre, chaque fois qu'il y a dévolution de poste, il y a des frustrations que nous comprenons très bien. Mais il ne faut pas que ces frustrations poussent à certains excès. Mais il n'y a jamais eu de violation de quelque règle que ce soit. Certains ont affirmé que le Directeur des études ne remplissait pas les conditions, mais je peux vous assurer qu'il remplit les conditions. Encore une fois, ce n'est pas moi qui l'ai nommé Directeur des études. Je l'ai trouvé sur place.

Cette année, l'Ucad a connu des violences inouïes. Elle a sanctionné lourdement certains coupables qui continuent de contester la décision. Comment faire pour éradiquer le phénomène ?

Nous considérons que la violence est intolérable à l'université. Et là, je signale que nous menons une politique de tolérance zéro pour la violence. Pour cela, nous avons engagé des discussions avec toutes les composantes de cet espace : enseignants, personnels administratifs, techniques et de service et étudiants. Nous avons trouvé un consensus très large pour dire que la violence n'est plus tolérable dans ce lieu. Même les étudiants ne veulent pas de la violence. Avec la réforme de 1994, on avait opéré une démarcation nette entre le campus social et le campus pédagogique. Le résultat de cette démarcation est que le rectorat a considéré que le campus social n'était plus dans sa juridiction. Selon la loi, le campus social est, de fait, un quartier comme n'importe quel autre quartier de Dakar. Par conséquent, c'est le Préfet qui y est compétent. Mais, dans la pratique, du fait que le campus social soit dans l'espace universitaire, le Préfet ou la Police ne peut pas y accéder comme dans les autres quartiers de Dakar. Maintenant, le Rectorat, en synergie avec le Coud, a pris ses responsabilités pour sécuriser aussi le campus social. Encore une fois, je précise qu'il n'y a pas de contradiction dans la communauté universitaire. Il y a un consensus autour de cette intransigeance à l'égard des fauteurs de troubles. Dans le même temps, nous reconnaissons aussi que les interactions entre le rectorat et les étudiants ne sauraient se limiter au cercle vicieux des actes de violence et des sanctions contre ces agissements.

Nous avons trouvé d'autres canaux d'interaction avec les étudiants. Nous avons lancé un programme qui s'appelle " Ucad leadership factory " (Ulf), qui signifie, en français, Ucad " une machine à fabriquer des leaders ". Ce programme permet de sélectionner les meilleurs étudiants et les leaders étudiants pour mieux les encadrer. Nous avons constaté que la plupart de nos leaders politiques sont recrutés à partir des amicales. On ne doit donc pas laisser les amicales à elles-mêmes. Le programme prévoit de former les étudiants pour les préparer à se prendre en charge. Une des faiblesses de notre formation, est de mettre l'accent sur les " hard skills " (les aptitudes) au détriment du " soft skills " (les bonnes attitudes). Désormais, on va mettre l'accent aussi sur les " soft skills ". Dans notre programme extracurriculaire, appelé programme de leadership, on apprend aux étudiants ce qu'est un État, c'est quoi l'engagement citoyen, que doit être l'attitude de l'étudiant vis-à-vis de la société, de sa famille, de l'institution. C'est un enseignement que les " daaras " ont beaucoup mieux fait que l'école française. En plus de la formation, on doit maintenant éduquer.

L'Université est-elle disposée à donner une nouvelle chance aux étudiants exclus?

Non. Ces étudiants sont déjà exclus. Ils ont porté l'affaire devant la justice et nous suivons. Maintenant, on engage un dialogue permanent avec les étudiants réguliers. Ils sont intégrés dans les programmes et associés aux activités de l'institution. Vous avez remarqué que dans le programme des macarons et de la numérisation de l'Ucad, ce sont les étudiants qui ont porté ce projet. Et vous allez voir que dans tout ce qu'on fera, ils seront intégrés. C'est un nouveau modèle de leadership inclusif qu'on est en train de mettre en place qui inclut tous les acteurs, notamment les étudiants.

Le Président de la République, en Conseil des ministres, avait demandé qu'on instaure le système de l'éméritat pour permettre aux anciens professeurs de continuer à servir l'université. Où en êtes-vous ?

Nous y travaillons parce que c'est une question fondamentale. Nos ainés nous aident énormément. La plupart d'entre eux, au lieu de jouir d'une retraite bien méritée, continuent d'encadrer les étudiants dans leurs recherches. Certains d'entre eux même ont souhaité venir encadrer les étudiants en licence 1, 2 et 3. Ils aident aussi dans la résolution des conflits, en toute discrétion. Franchement, ce serait une bonne chose de leur donner un statut.

Depuis presque 2 ans, le Gouvernement a décidé d'orienter tous les nouveaux bacheliers dans les universités publiques. Comment faites-vous pour gérer ce flux ?

On gère ça à travers une interaction intelligente et dynamique avec le Ministère de l'Enseignement supérieur en expliquant, de façon très claire, nos attentes en termes d'infrastructures, d'enseignants, d'allocation budgétaire. Et jusque-là, les choses se passent bien. Ce qui fait que nous sommes toujours parvenus à accompagner les étudiants sans grande difficulté.

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