Madagascar: Sylvain Urfer (1941-2021) - L'étranger intime

La coordination du livre "Histoire de Madagascar. La construction d'une nation" (avec les contributions de Philippe Beaujard, Gabriel Rantoandro, Manassé Esoavelomandroso, Helihanta Rajaonarison, Faranirina Rajaonah) restera son ultime contribution après moult titres plus évocateurs les uns que les autres : "L'espoir et le doute" (2000), "Le doux et l'amer" (2003), "Madagascar, une culture en péril" (2012).

Moins connues, ses publications sous pseudonymes dont des manuels d'histogéo dans les années 1980. Arrivé à Madagascar en 1974, expulsé en mai 2007, revenu "au pays" en novembre 2009, Sylvain Urfer laisse en legs la grande bibliothèque du centre "Foi et Justice" qu'il a fondé en 1989. Parmi ses nombreux écrits, et en guise de post-scriptum, celui-ci "Madagascar : une société en mutation, pour quel développement ?" qui date de 2008. Extraits.

Madagascar vit un changement lent et profond de ses structures sociales. Cette évolution, encore peu visible et largement ignorée, correspond à ce que Bergson appelle le passage d'une société close à une société ouverte. La première " ne vise qu'à se conserver " et se caractérise par " un état de choses où l'individuel et le social ne se distinguent pas l'un de l'autre " ; la seconde porte " l'enthousiasme d'une marche en avant ", où " est implicitement contenu le sentiment d'un progrès ".

" La première est censée immuable. Si elle change, elle oublie aussitôt qu'elle a changé ou n'avoue pas le changement. La forme qu'elle présente à n'importe quel moment prétend être la forme définitive. Mais l'autre est une poussée, une exigence de mouvement ; elle est mobilité en principe ". Ainsi s'expliquent nombre de phénomènes récurrents à Madagascar, à commencer par le repli identitaire d'une société autrefois tolérante, aujourd'hui fragilisée par la perte de ses repères traditionnels, la violence des rivalités de caste et d'ethnie, et l'incapacité à gérer le collectif.

Les mutations en cours fragilisent les valeurs et les comportements tenus pour immuables. Le traumatisme collectif qui en résulte voit l'ordre établi des stratifications sociales (les castes) et du pouvoir traditionnel de l'homme (noble, ancien ou aîné) contesté par le politique, la science et la technique, l'économie, les médias et les droits humains. L'omnipotence de l'argent succède à la priorité des relations sociales. Ce basculement, insidieux et progressif, déstabilise en profondeur une société privée de repères. Dès lors, tout est permis pour une jeunesse qui exprime ses frustrations dans la violence comme pour une classe d'opportunistes qui pille et ruine le pays.

Madagascar a enchainé PAS (programme d'ajustement structurel), DSRP (document stratégique de réduction de la pauvreté), DCPE (document cadre de politique économique), PPTE (initiative dite pays pauvres très endettés), et autre MAP (Madagascar action plan), en vue de la réalisation des chimériques ODM (objectifs de développement du Millénaire). De ce tournis d'étiquettes qui reconduisaient les mêmes médecines, rien de durable n'est sorti, sinon, on l'a dit, quelques années de croissance sans développement (1997-2001 et 2004-2008). Poursuivre dans cette voie serait suicidaire. Mais deux réformes majeures s'imposent avec urgence : la réduction des inégalités sociales et la décentralisation.

La Banque mondiale ignore que c'est la monarchie merina qui a initié ce système fortement centralisé dans les régions conquises, au long du XIXème siècle. La colonisation en a repris et perfectionné la pratique, qui perdure jusqu'à aujourd'hui, parfois au profit des mêmes familles. Ce réflexe centralisateur, profondément ancré dans les mentalités, fait que les politiciens côtiers s'établissent en majorité dans la capitale, négligeant leurs régions d'origine dont ils sont censés promouvoir le développement.

Pourquoi préconiser l'écrasement des salaires et les rudes conditions de travail des zones franches - pour approvisionner les Européens et les Nord-américains en produits de confection bon marché ? Ne serait-il pas préférable de se doter d'une industrie nationale qui satisfasse les besoins élémentaires, à l'abri d'une protection douanière minimale, les ressources naturelles, minières et halieutiques fournissant le reste ?

Ces perspectives supposent une rupture avec les pratiques suivies à ce jour. Elles impliquent la définition d'une stratégie agricole qui, par la diversification des spéculations et l'amélioration des rendements (notamment le SRI), valorise les productions agricoles (jusque-là maintenues à bas prix pour ne pas mécontenter le prolétariat urbain) et élève le niveau de vie des paysans ; et parallèlement, la réhabilitation des dessertes rurales et l'assainissement du secteur des transports.

Elles supposent la définition d'une stratégie industrielle qui, renonçant au dogmatisme du libre-échange, jette les bases d'une industrie nationale et d'une politique salariale visant à l'élévation du niveau de vie. Elles demandent l'assainissement des secteurs minier, pétrolier et halieutique, par la transformation locale des matières premières jusqu'ici exportées sans valeur ajoutée, et le retour à l'État de la rente minière accaparée par les politiciens et les multinationales. Enfin, une meilleure répartition décentralisée des richesses en faveur de l'éducation, de la santé, des infrastructures, de l'environnement, etc.

Tout cela peut sembler bien utopique. Mais chacun sait que les choses ne pourront pas continuer indéfiniment comme elles ont été depuis 50 ans.

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