Ile Maurice: L'infirmière Oomah Lallchand emportée par le Covid-19│Rajkumar, son mari - "Pli bon ki li pa ti éna"

11 Décembre 2021

Il n'y a pas que les proches d'Oomah Lallchand qui soient anéantis. Cette infirmière, affectée au département de réanimation néonatale à l'hôpital Bruno Cheong de Flacq, s'est éteinte, samedi dernier, après avoir contracté le Covid-19. Son chef de département et ses collègues de travail n'arrivent pas à croire qu'ils ne la verront plus passer la porte de la Neonatal Intensive Care Unit, avec son grand sourire et sa bonne humeur en bandoulière.

Cette infirmière de 44 ans, pour qui la Nursing Association a organisé une veillée hier soir sur le parvis de la cathédrale St Louis à Port-Louis, de même que trois autres membres du personnel soignant, morts du Covid19 au cours des dix derniers jours, ont été qualifiés de "héros" par le Premier ministre, Pravind Jugnauth, jeudi soir, lors de son allocution à la télévision nationale. Un qualificatif, qui a sans nul doute dû mettre du baume au cœur de ses proches, notamment sa mère Sita Tetaree, 68 ans, inconsolable depuis la mort de sa fille unique, et ses frères, Prakash, Pritam et Rakesh Tetaree.

D'autant plus que Prakash Tetaree n'avait pas digéré le fait que le ministère de la Santé n'ait pas trouvé les moyens de faire acheminer la dépouille de sa sœur, fonctionnaire à la Santé, qui avait fait de son travail sa priorité, jusqu'à leur domicile de Bon-Accueil, dimanche, afin que sa famille puisse voir le visage aimé une dernière fois. Les Tetaree ont dû verser Rs 22 000 à une entreprise de pompes funèbres pour que la dépouille d'Ooma Lallchand puisse transiter dix minutes dans la cour familiale à Bon-Accueil pour les adieux avant qu'elle ne soit incinérée dans la localité et que ses cendres ne soient dispersées le lendemain à Poste-de-Flacq.

Bien que sept ans séparent Prakash Tetaree de sa sœur Oomah, ils s'entendaient à merveille. Comme elle était fille unique, elle était choyée non seulement par ses frères mais aussi par sa mère et par leur père, un chauffeur d'autobus, décédé en 2013. C'est à la Bon-Accueil Governement School que la petite Oomah complète son cycle primaire et elle fait ses études secondaires à la Basdeo Bissoondoyal SSS de Flacq. Lorsqu'elle termine sa scolarité, elle trouve de l'emploi dans une école maternelle à Bon-Accueil. Son contact avec les enfants est naturel et facile et les petits l'adorent. C'est ce qui va déclencher chez elle le désir de suivre des cours de nursing pour pouvoir travailler avec les enfants et les soulager. Elle se jette alors à l'eau. Après avoir complété sa formation d'infirmière, elle est envoyée au département des urgences. C'est là qu'elle rencontre Rajkumar Lallchand, infirmier comme elle. On est en 2003.

Rongé par le chagrin, le quadragénaire, joint au téléphone jeudi, a encore du mal à parler de sa femme au passé. "Monn kontan so manier ek linn kontan mo manier", dit-il en évoquant leur première rencontre. Entendez par là qu'il a apprécié sa douceur et sa manière de s'adresser aux autres. L'appréciation étant mutuelle et s'étant découvert des affinités, ils ont uni leurs destinées en 2005. Et bien qu'ils aient eu deux enfants, Ayush et Selina, respectivement âgés de 14 et 12 ans, les deux continuent à travailler. Ooma Lallchand ne néglige pas sa famille pour autant. "Pli bon ki li pa ti éna", confie son mari.

Elle aime tellement son travail que lorsqu'il y a une absence et qu'on lui demande d'aller remplacer, même si ce n'est pas dans le département où elle est habituellement affectée, elle est partante. "Il n'y avait pas d'obligation familiale ou de célébration religieuse qui vaille, son travail était sa priorité", raconte son frère Prakash Tetaree.

Comme elle n'a pas oublié son désir de venir en aide aux enfants, lorsqu'elle apprend que le service de réanimation néonatale va ouvrir ses portes à l'hôpital de Flacq, elle se positionne pour suivre la formation. Laquelle est dispensée par le meilleur en la matière, à savoir Ram Mudhoo, thérapeute respiratoire néonatal et pédiatrique.

Quand mari et femme travaillent, leurs enfants passent leur temps chez leur oncle Prakash Tetaree et sa famille, qui n'habitent pas trop loin de chez les Lallchand.

Lorsque le service de réanimation néonatale est sur le point de s'ouvrir, Oomah Lallchand rejoint l'équipe composée de 14 personnes, qui travaillent sous le regard avisé du pédiatre Mansoor Takun, consultant de ce service, qui a récemment été nommé coordonnateur national des services néonatals. Elle n'a aucun mal à s'adapter car elle n'a pas peur de relever ses manches. Et dans ce service, qui compte quatre lits de réanimation et qui tourne à tour de rôle avec une Charge nurse et quatre infirmières, l'évaluation d'un bébé peut prendre jusqu'à deux heures.

Le Dr Takun n'a que de bons mots pour cette infirmière et ceux qui connaissent ce pédiatre savent qu'il ne distribue de bons points que lorsque c'est mérité. "Oomah Lallchand a été avec nous depuis l'ouverture de la NICU. C'était une fille bien dans sa peau, toujours souriante, qui avait une excellente approche avec les mamans angoissées et stressées par l'état de leur bébé. Elle savait les rassurer." À l'en croire, elle s'absentait rarement. "Elle possédait les qualités que nous attendons des infirmiers et infirmières dans l'équipe. Ooma Lallchand était un atout pour notre département car elle était irréprochable dans le travail", précise le Dr Takun.

Ce qui n'était pas pour déplaire également, c'est qu'Ooma Lallchand avait bon caractère et était joviale. Sa collègue, Pritima Lallbarree, Nursing Officer, parle d'ailleurs d'elle comme "enn tifi bien travailleuse, aimable ek toujours souriante. Depuis trois ans et demi que nous travaillons ensemble dans ce département, nous n'avons jamais eu de désaccord.

Au contraire, elle était toujours partante pour aider", raconte-telle. Elle fait aussi état du côté bon vivant de sa défunte collègue. "Oomah aimait manger, des aliments salés comme sucrés. Elle avait le cœur sur la main et partageait tout ce qu'elle achetait, que ce soit des gâteaux piments ou son gâteau préféré, le Red Velvet." Un fait confirmé par son frère Prakash Tetaree, qui dit que depuis la disparition de sa sœur, les marchands de vêtements, de glaces et de gâteaux auprès de qui elle s'approvisionnait, la regrettent. "Li ti al souvan Pritaam Snack dans Belvédère. Marchand là dir ki li finn perdi enn so meilleur client."

Le 15 novembre dernier, c'était son anniversaire. Comme elle savait qu'elle allait être envoyée pour une semaine à l'hôpital ENT et son mari aussi, elle avait demandé à la famille de reporter la célébration d'une dizaine de jours. Il n'empêche que ce jour-là, ses collègues, hormis Pritima Lallbarree, qui était de garde cette nuit-là, ont fait une petite fête d'anniversaire pour elle.

Le 20 novembre, elle et Rajkumar Lallchand ont été envoyés pour sept jours à la High Dependency Unit de l'hôpital ENT. Une semaine plus tard, lorsqu'elle est rentrée à la maison, elle a dit se sentir épuisée. Elle s'en est ouverte à sa mère qui lui a conseillée de prendre du repos. Il n'y a pas eu d'amélioration de son état le lendemain. Le lundi 29 novembre, son frère Prakash l'a appelée et comme elle ne semblait toujours pas bien, il lui a proposé de passer la voir.

Elle lui a alors dit d'éviter car elle venait de faire un test antigénique qui s'est révélé positif et elle allait s'auto-isoler. Son mari était, lui, négatif. Oomah Lallchand et son frère se sont parlé pour la dernière fois le mardi 30 novembre et elle a dit éprouver des difficultés respiratoires. C'est dans la nuit que son mari l'a conduite à l'hôpital de Flacq où elle a été admise dans le Covid-Ward et puis à l'Intensive Care Unit. Oomah Lallchand a rendu son dernier soupir le samedi 4 décembre.

Il est clair au son de la voix de Rajkumar Lallchand qu'il est désespéré. Mais il s'accroche à cause de ses enfants. "Mo bisin tini pou zot." Un désespoir palpable également chez son frère Prakash Tetaree. "Mo pa finn resi al get li. Zame mo ti pe atann ki mo ser ti pou mort. Ki la prière nou pa finn fer pou li ? So bann kamarad Nursing officers zot tou inn fer la prière pou li. Zordi, pou mo ser li trop tard. Nounn fini perdi nou ser ek nou bien sagrin. Mo espere ki lézot staff pa pas ladan. Mo pa ti oulé enn lot dimounn perdi so ser, so fam, so mama. Mo dimann bann frontliners pran zot precautions bien... "

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