Afrique de l'Ouest: Disparition d'IBK - Signe du destin d'un Mali à la croisée des chemins ?

analyse

L'ancien président du Mali Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) s'est éteint hier matin à son domicile à Bamako. C'est l'une des grandes figures de la politique malienne qui a ainsi rendu l'âme à moins de 2 semaines de son 77e anniversaire et au lendemain d'une démonstration de force de ses tombeurs, à la recherche d'une légitimité populaire.

Entre colère et plainte contre la CEDEAO, vitupération contre la France ou organisation d'une riposte à l'embargo économique, gel des avoirs financiers et isolement diplomatique, pas sûr que les Maliens aient le cœur à pleurer l'homme d'Etat qu'il fut. En tout cas, c'est sa famille biologique qui a annoncé la nouvelle de son décès et jusqu'en fin d'après-midi, les autorités n'avaient pas officiellement réagi à cette disparition. Il n'est donc pas évident qu'IBK ait un hommage national à la hauteur des espoirs qu'il a suscités à un moment donné pour la démocratie dans son pays.

En effet, l'homme aura marqué la politique malienne durant les 3 dernières décennies, lui qui a été Premier ministre de 1994 à 2000 ; président de l'Assemblée nationale de 2002 à 2007 avant d'accéder à la magistrature suprême de septembre 2013 à août 2020. Le défunt président a justement été destitué par le putsch à l'origine des représailles actuelles de la CEDEAO et de l'UEMOA. Qu'il décède un jour après que ses tombeurs ont reçu comme une onction populaire à leur projet d'une Transition longue durée pourrait passer aux yeux de certains de leurs partisans comme le symbole du déclin achevé de la vieille garde politique malienne. De fait, avant IBK, ce dimanche 16 janvier, dans un intervalle de 6 semaines en 2020, les anciens présidents Moussa Traoré et Amadou Toumani Touré avaient tiré leur révérence, respectivement le 25 septembre et le 9 novembre.

Hasard de calendrier ou signe de destin, la Faucheuse a emporté sous l'actuelle Transition des icônes du Mali d'hier, au moment où de jeunes loups veulent inventer le Mali de demain. En tout cas, il y avait foules à Bamako, Sikasso, Tombouctou, Gao et dans bien d'autres villes du Mali vendredi dernier, venues répondre à l'appel à une " grande mobilisation pour la souveraineté nationale ". Mais en vérité, " à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ", car il n'y a rien de plus aisé sous nos tropiques pour un prince quelconque que de se faire acclamer par des foules acquises. Cela est encore plus vrai dans un pays en proie à de grandes difficultés sécuritaires qui attend son messie pour la rédemption nationale. C'est donc de bonne guerre qu'Assimi Goïta et Choguel Maïga surfent sur le ressentiment de leurs compatriotes contre les décideurs de la CEDEAO et aussi ceux de la France, pour leur vendre leur idéal d'un Mali nouveau, débarrassé du néocolonialisme, de la mal gouvernance et de l'insécurité. Pourvu que le rêve ne vire pas au cauchemar, surtout pour les Maliens d'en bas qui ne tarderont pas à ressentir dans leur quotidien les effets de l'embargo économique décidé par les organisations régionales quand l'inflation augmentera et que les banques viendraient à manquer de liquidité.

Cette éventualité d'aggravation des difficultés économiques n'échappe pas aux autorités de Bamako qui, au-delà de l'agitation propre à la politique politicienne, déclarent qu'elles restent ouvertes au dialogue. Dans cette dynamique, la mission de bons offices qu'elles projettent sur Nouakchott et Alger les jours à venir ne devrait pas seulement explorer les alternatives pour contourner l'embargo économique, elle doit être aussi une prospection de solution diplomatique à la crise. A ce propos, il faut le redire, le gouvernement malien devrait saisir au rebond la balle du président algérien qui appelle à un retour à " un ordre constitutionnel rassembleur dans une période ferme de 12 à 16 mois ". La proposition algérienne peut être une base raisonnable de discussion avec la CEDEAO, car personne dans la région ouest-africaine n'a intérêt à ce que cette surchauffe des relations entre Bamako et les autres capitales dérive en incendie qui consumerait le processus d'intégration régionale et les relations de bon voisinage entre pays.

Vivement donc la désescalade à la faveur d'un chronogramme clair de retour à une vie constitutionnelle normale ! Tout le monde y gagne : les autorités de la Transition, d'abord, car elles ont besoin d'assurer qu'elles ne travaillent pas à remplacer le mal de la mollesse du régime d'IBK par le pire, la dictature rugueuse d'un pouvoir treillis ; les Maliens, ensuite, parce que l'exemple de la Côte d'Ivoire, à laquelle les mêmes sanctions avaient été infligées en 2010, indique que ce sont les populations qui subissent de plein fouet les impacts négatifs de l'embargo économique et des sanctions financières ; la CEDEAO, enfin, parce que ses sanctions sont contraires à l'esprit et à la lettre de certaines dispositions de sa charte fondatrice, et il est fort à parier que c'est à leur corps défendant que les chefs d'Etat en sont arrivés là.

En attendant, les sanctions contre le Mali courent depuis une semaine, et Bamako, en branle-bas de combat pour la riposte, souffle le chaud et le froid. La proposition algérienne sera-t-elle explorée ?

Quoiqu'il en soit, il règne sur les bords du Djoliba un crépuscule des temps anciens. En cela la disparition d'IBK est comme un signe du destin d'un pays à la croisée des chemins. On attend de voir.

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