Rwanda: Des youtubeurs de plus en plus inquiets

De haut en bas, de gauche à droite : Innocent Bahati, Yvonne Idamange, Dieudonné Niyonsenga (alias Cyuma Hassan), Aimable Karasira et Theoneste Nsengimana. Des blogueurs et commentateurs sur YouTube se sont récemment retrouvés dans le collimateur des autorités pour avoir utilisé la plateforme pour discuter de questions jugées politiquement sensibles ou critiques à l’égard du gouvernement.
26 Janvier 2022

Des youtubeurs ont récemment fait savoir que de nombreux comptes ont été soit supprimés soit renommés.S'ils pointent les autorités du doigt, celles-ci évoquent une guerre fratricide pour avoir plus de vues.

Au pays des mille collines, ces dix dernières années, les médias indépendants se sont raréfiés car ils ont été bloqués par le pouvoir. La popularité de YouTube s'est renforcée lorsque la Covid-19 a enfermé chez eux les habitants de Kigali qui forment une grande majorité de l'audience.

Cependant, explique le youtubeur rwandais John Williams Ntwali, des chaînes de politiciens emprisonnés comme celle d'Abdul Rachid Hakuzimana, ou encore de Rachid Nyandema, ont vu leurs contenus hackés ou tout simplement supprimés."Depuis le mois de décembre 2021, certains comptes YouTube qui opèrent à partir du Rwanda se sont vu supprimés. Il y en a d'autres qui ont changé de noms sans aucun consentement de la part des propriétaires et d'autres qui ont été momentanément suspendus. Au mois de janvier de cette année, ça a été le tour de Iris TV, Yago TV, Primo TV et Shema TV. Nous ne savons pas pourquoi la plupart de ces chaînes sont supprimées. Nous restons vigilants car quand on ne connaît pas la cause, on ne sait pas quoi faire," confie le Youtubeur.

Une guerre de clic ?

Des affirmations que démentent les autorités rwandaises. Pour Alain Mukuralinda, porte-parole adjoint du gouvernement rwandais, l'explication la plus plausible serait la guerre des clics entre les propriétaires de comptes."En fait, il y a une guerre fratricide entre les youtubeurs, ils s'accusent mutuellement dans la lutte qu'ils mènent pour avoir plus de vues et donc plus de revenus. C'est ainsi que tantôt les chaînes sont suspendues voire fermées définitivement.

Parmi ces youtubeurs, il y en a qui ne sont pas du tout sur la même longueur d'onde que le gouvernement. Je ne pense pas que les autorités rwandaises ont le pouvoir d'influencer ou d'obliger la société YouTube à bloquer ou annuler certaines émissions. Donc ceux qui insinuent que ce sont les autorités rwandaises qui influencent ou arrêtent carrément les chaînes, ils se trompent," explique le porte parole adjoint du gouvernement rwandais.

Inquiétudes pour la liberté d'expression

L'année 2021 a été pourtant marquée par plusieurs arrestations de youtubeurs vedettes, qualifiées de "persécutions" par Reporters sans frontière qui a classé le pays au 156e rang sur 180 pays pour la liberté de la presse.

Andrea Quintal est la coordinatrice Afrique du Comité pour la protection des journalistes (Cpj), elle insiste sur le fait que l'étau se resserre de plus en plus autour des voix qui s'opposent au narratif cadenassé par le régime rwandais. "Nous avons vu que le gouvernement rwandais a effectivement muselé les médias traditionnels.

Comme si cela n'était pas suffisant pour le gouvernement, il est passé à la censure et aux restrictions en ligne. Le premier décembre 2021, il y avait sept journalistes en prison au Rwanda. Six des sept journalistes détenus sont des youtubeurs. Ceci illustre les efforts du gouvernement de Kagame pour étouffer la parole sur l'une des dernières possibilités qui puissent exister pour des reportages indépendants ou critiques qui ne trouve pas forcément de la place dans les grands médias," affirme la coordinatrice de CpJ.

Pour rappel, mi-novembre, Dieudonné Niyonsenga, dit Cyuma, a été condamné à sept ans de prison, notamment pour faux et usurpation d'identité.

En octobre, la youtubeuse Yvonne Idamange a été condamnée à 15 ans de prison pour incitation à la violence en ligne. En juin, l'universitaire et youtubeur Aimable Karasira a été arrêté et inculpé pour négationnisme du génocide, un crime grave au Rwanda.

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