Sénégal: Le sociologue Pascal Oudiane avertit - "Le judiciaire sera la prochaine crise institutionnelle"

22 Septembre 2022

Au rythme où va la défiance permanente contre l'autorité légale, avec les violences lors de la présidentielle et celles qui ont émaillé l'installation des députés de la 14ème législature dans leur fonction le 12 septembre dernier, le sociologue Pascal Oudiane a avancé : "le judiciaire qui a très tôt été instrumentalisé par le pouvoir et l'opposition est le prochain sur la liste de la crise institutionnelle".

Enseignant chercheur à l'université Gaston Berger de Saint Louis, il a évoqué des éléments de dysfonctionnements qui pourraient compromettre le bon déroulement de cette législature. Par ailleurs, il a aussi donné des solutions pouvant déboucher sur une sortie de crise tout en se basant dans la science qu'il enseigne.

Le Sénégal a installé le 12 septembre dernier, les députés de la 14ème législature dans leur fonction. Une cérémonie émaillée par des actes de vandalisme dans l'enceinte de l'hémicycle qui n'honorent pas le pays. La majorité de la mouvance présidentielle et de l'opposition se sont données en spectacle retardant pendant plusieurs heures impossible le vote pour l'installation du président de l'Assemblée nationale.

Pour le sociologue, Dr Pascal Oudiane, enseignant chercheur à l'université Gaston Berger de Saint Louis, trois éléments de dysfonctionnement peuvent être avancés par la sociologie au regard de ce qu'il considère comme "du mauvais départ de cette nouvelle législature communément appelée à tort ou à raison une assemblée de rupture ".

Pour Dr Oudiane, le premier élément de dysfonctionnement dans un groupe porte sur l'absence de confiance entre les membres. "Pour les trois groupes parlementaires qui composent la 14e législature c'est plutôt une adversité qui construit les relations " a-t-il avancé. Toujours sur ledit dysfonctionnement, le sociologue d'attester : "la conséquence de cet état de fait sera un impact évident et grave sur le cadre normatif.

L'observation des règles dans cette assemblée sera en souffrance. Les intérêts sont pluriels et les stratégies vont s'élaborer en conséquence". En réponse, il a préconisé : "un leadership et une organisation pour maitriser l'ensemble des députés en défiance mutuelle et en lutte permanente ".

Le deuxième élément de dysfonctionnement évoqué par le sociologue reste le déficit de leadership et d'organisation qui pourrait entrainer une gêne dangereuse pour la préservation de cette législature.

Et enfin, le troisième demeure selon lui, l'excès dans les tests ou mise à l'épreuve des uns et des autres afin d'apprécier soit les compétences d'un député ou son degré d'engagement à coté de ses pairs ou contre ses adversaires.

"Nous avons eu des signes avant-coureurs avec l'élection de nouveaux élus dans les municipalités qui ont présenté parfois des lacunes dans la lecture ou la prise en charge de certains dossiers. C'est le fardeau du néophyte qui fait son baptême de feu", a déclaré Dr Oudiane. Et de poursuivre : "toutefois ceci ne dédouane point le laxisme pouvant être relevé sur le niveau de compétence à détenir absolument avant de prétendre occuper certaines stations de direction, qu'elle soit élective ou nominative. Il est donc objectif de dénoncer l'infiltration d'individus non compétents par le canal des élections qui occupent des postes sur l'espace public".

Une crise de trop ?

La constitution est le lien qui unit les citoyens d'une nation. Pour le sociologue, celle-ci est une institution qui couvre sous la tutelle de la loi l'ensemble des instances ou organisations chargées de conduire la destinée du peuple. "Au lendemain des élections présidentielles de 2019, l'exécutif n'est plus épargné par la nouvelle opposition. La personne du président de la République est devenue un chiffon sur lequel toute l'opposition va essuyer les pieds. Pour beaucoup d'acteurs politiques Macky Sall n'est pas légitime. Par conséquent, ils ne le considèrent pas comme leur président.

De l'ironie certes mais porteuse de sens qu'il faut aller chercher" a-t-il évoqué. Et d'avancer : "nous ne devons pas fermer les yeux sur l'échec du régime en place même si des réalisations assez importantes sont à mettre à son crédit. Dans ce cas précis l'échec va se mesurer à la densité des humeurs manifestées chez les gouvernés et aux résultats des différentes élections organisées dans le pays ".

De l'avis de l'enseignant chercheur, il faut s'opposer, mais la méthode qui est utilisée instrumentalise les émotions par le canal de la dénonciation et de la manipulation que l'opposition partage d'ailleurs avec le camp au pouvoir. " La forme de la finalité de cette bouffée d'émotions orientée vers le peuple se confond à l'immaturité. Les sympathisants et acteurs politiques ne raisonnent plus.

C'est le spectacle des bêtises. L'institution de l'exécutif est agressée car il est difficile de dissocier la personne de Macky Sall et la fonction du chef de l'Etat " a-t-il dit. Et de renchérir : " même si la personne de Macky Sall est embarquée dans du cafouillage, elle reste l'incarnation du chef de la nation auquel nous devons soumission pour l'équilibre de l'Etat jusqu'à la fin de son mandat. Le sens du respect des institutions qu'incarnent nos armées doit être le nôtre. Il nous manque sa rigueur, sa patience, sa prise de conscience et sa détermination à venir à bout de ses objectifs ".

Les querelles peuvent s'étendre sur une mandature

Pour Dr Pascal Oudiane, dès lors que tout agressé réagit contre son agresseur, il ne faudrait pas être surpris que le Sénégal se retrouve ainsi à vivre continuellement sous tension politique sur toute une année et quasiment sur toute une mandature. " Il importe de préciser que même si le régime en place échoue, l'idéal de la République recommande à recourir à des élections pour provoquer des changements. Il est convenable de laisser l'autorité en place poursuivre son travail jusqu'à la période des élections et créer l'alternance. Mais que nenni ! Rien n'y fait. L'opposition suscite toujours l'adversité. Ce qui n'est pas correct ".

Une violence non légitime

Après l'exécutif, c'est au tour du législatif d'être attaqué. L'agression se fait à la lecture de l'indiscipline, du manque de respect qui peut être apprécié comme un dégout de la sacralité que revêt le lieu de l'assemblée des représentants du peuple. Pour Dr Oudiane, " si on a rien à faire des institutions, on les piétine à l'instar de ce nouveau député qui avait sous ses pieds les tables de ce lieu sacré et on les saccage à l'image des autres qui se sont livrés à une bataille, écrasant le décor historique des lieux.

Le grand paradoxe, preuve d'immaturité, c'est que ces mêmes députés sont revenus poursuivre à leur manière leur participation aux activités d'installation et de vote du 12 et du 13 septembre 2022. On ne peut pas écraser une chose et vouloir en jouir quelques heures plus tard. L'immaturité infantile traduit exactement le même comportement ". Et de soutenir : "au rythme où va la défiance permanente contre l'autorité légale, le judiciaire qui a très tôt été instrumentalisé par le pouvoir et l'opposition est le prochain sur la liste de la crise institutionnelle".

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