Centrafrique: «Le Fardeau» en Centrafrique, Elvis Sabin Ngaïbino lutte avec sa caméra contre le SIDA

Croyez-vous aux miracles ? Avec son documentaire « Le Fardeau », en compétition au prestigieux et foisonnant Festival Cinéma du réel à Paris, Elvis Sabin Ngaïbino nous invite à vivre l'enfer, mais aussi l'extase provoquée par la croyance religieuse d'un couple frappé par le sida, jugé en Centrafrique souvent comme une « maladie de la honte » et une « punition de Dieu ». Sa caméra incroyablement proche des corps et des esprits nous fait partager physiquement toutes les fureurs et les folies de la vie de Rodrigue et Reine, condamnés à vivre en cachette leur destin autour du VIH. Entretien.

RFI : Au début de votre documentaire, un homme et une femme creusent la terre pour ériger une croix. Qu'avez-vous voulu creuser et ériger avec votre film, Le Fardeau ?

Elvis Sabin Ngaïbino : Je voulais creuser dans l'illusion que font les gens vis-à-vis des malades du sida, qui les stigmatisent, qui les marginalisent. Et je voulais vraiment ériger ou montrer aux yeux du monde que la maladie du sida est comme toute autre maladie et qu'il n'y avait pas à stigmatiser les malades du sida. Qu'il fallait les aider vraiment, parce qu'ils vivent des moments difficiles. Aujourd'hui, en Centrafrique et dans certains pays africains, le sida est perçu comme la maladie de la honte. Les gens se cachent et meurent dans le silence. Pour nous, pour moi, avec mon personnage, l'idée de faire ce film est vraiment à contribuer et à donner un autre regard aux gens sur cette maladie.

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Qui sont Rodrigue et Reine, les deux personnages principaux du film ?

C'est un couple uni par l'Église et uni par la maladie du sida également.

Pourquoi avez-vous choisi ces deux personnes-là ?

En fait, ce n'est pas moi qui les ai choisis. Quand j'ai manifesté le désir de réaliser ce film, ils se sont manifestés. C'est beaucoup de courage de se manifester. Beaucoup de malades de sida n'oseront pas manifester ce désir-là d'être filmés, mais eux, ils se sont manifestés. Donc, moi je me suis dit : « Waouh, pourquoi ne pas faire l'aventure avec eux ? » Voilà.

Le Fardeau, c'est le récit d'une libération, d'une délivrance. De quelle délivrance, de quelle libération parle-t-on ?

C'est la libération contre la stigmatisation, la libération contre le rejet, la libération contre beaucoup de choses. Ces personnages, ils ont subi pas mal d'injustice et c'est une libération pour eux d'arriver à parler de cette maladie, à se révéler devant les gens et à ne plus avoir honte. Donc pour moi, c'est une grande libération.

Leur appartenance à l'Eglise de la Mission Apostolique et leur croyance en Jésus jouent un rôle central dans la vie de Reine et Rodrigue et dans le film. Pour eux, cette maladie est aussi une lutte spirituelle entre leur Dieu et le Diable. On assiste à des scènes surréalistes d'exorcisme collectif où tout le monde attend « que le miracle opère ». Pendant que Reine et Rodrigue prennent en cachette leurs médicaments contre le sida, les autres membres de l'Église prêchent, dansent et chantent pour susciter la guérison. Quel est pour vous le rôle de l'Église et de cette croyance sans limites ? Est-ce un ersatz pour un système de santé défaillant en Centrafrique ?

Oui, l'Église a sa part de responsabilité. Si aujourd'hui l'État a une faiblesse, je pense que l'Église essaie de combler cette faiblesse à travers les conseils bibliques. Ces conseils amènent les gens souffrants à comprendre les choses et à revenir à la raison. Je pense que l'Église joue également vraiment le rôle d'un pionnier qui aide les gens au pays. Quand les gens ne croient plus aux soins, aux médecins, etc., ils se tournent vers l'Église et arrivent à avoir une solution. Donc, l'Église joue un rôle important, comme le rôle que joue l'État dans le pays.

Dans votre film précédent, Makongo, réalisé en 2020 et primé au Cinéma du réel et à la Mostra de Venise, vous suivez deux Pygmées Aka en redonnant ainsi aux peuples autochtones de la République centrafricaine aussi leur dignité. Est-ce un sujet central dans votre approche cinématographique ?

Oui, surtout la liberté. Il faudrait que tout le monde aspire à la liberté. Il faudrait que l'homme soit libre. Comme c'est écrit même dans la Bible, il faut être libre, il faut s'aimer. Aujourd'hui, il y a beaucoup de stigmatisation, beaucoup d'injustice. Mon cinéma cherche à donner un sens et se tourne vers tous les gens stigmatisés, marginalisés, isolés. Dans mon cinéma, la force que je cherche vraiment, c'est donner de la place à ceux qui sont marginalisés.

Vous êtes diplômé en géologie, comment le cinéma est-il entré dans votre vie ?

C'est arrivé par la force de la chose. Au départ, j'avais cette passion pour le cinéma. Enfant, on suivait les films noir et blanc sur écran. Après, lorsque j'ai eu mon bac, j'avais envie de venir étudier en France et je n'avais pas eu cette opportunité. Alors je me suis dit, avec le chômage d'aujourd'hui, il fallait que je me trouve un métier qui pourrait me rapporter de l'argent. Du coup, je me suis jeté dans le cinéma comme ça. Il y avait un cousin à moi qui faisait du cinéma. Un beau matin, je suis tombé sur son scénario. Je me suis dit : « Ah, c'est comme ça que ça se fait le cinéma ! » J'ai pris passion et j'ai commencé comme ça. J'ai eu la chance d'avoir été sélectionné parmi les dix participants pour la formation des Ateliers Varan à Bangui, en 2017. C'est là que l'aventure a commencé pour moi.

En 2012, vous étiez un des cofondateurs de l'Académie du cinéma centrafricain. En 2017, vous avez participé aux premiers Ateliers Varan à Bangui. En 2019, vous avez cocréé la première société de production du film en Centrafrique. Ces derniers dix ans, comment l'industrie du cinéma a-t-elle évolué en République centrafricaine ?

Les choses ont commencé à évoluer. En 2010, quand j'ai commencé, il n'y avait quasiment rien. Pour revenir en arrière, en 2003, il y avait le premier long métrage réalisé en Centrafrique, Le silence de la forêt [coréalisé par le Centrafricain Didier Ouenagaré et le Camerounais Bassek Ba Kobhio, NDLR]. Après ça, c'était une longue disette. Moi, je me suis dit pourquoi ne pas se mettre en groupe pour faire quelque chose, pour faire vivre ce secteur ? C'est là que j'ai mis en place l'Académie des cinéastes centrafricains. On a réalisé des films avec les moyens du bord. Puis, petit à petit, les Ateliers Varan sont arrivés. Et j'ai eu la chance d'être sélectionné. Après, j'ai commencé à faire des films et de vivre de ma passion, à réaliser des films selon mon voeu, parce que maintenant j'ai le financement pour maintenant vraiment étaler mon talent. [Rires]

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