C'est le premier entretien de Reza Uteem, député du Mouvement militant mauricien (MMM), depuis qu'il est ministre du Travail. L'élu de la circonscription n°2 (Port-Louis-Sud-Port-Louis-Central) ne chôme pas, avec plusieurs dossiers brûlants sur son bureau, notamment le paiement du 14e mois, la compensation salariale ou encore l'incident survenu à Grand-Baie La Croisette...
C'est votre première fois dans un fauteuil ministériel. Être ministre était-ce un rêve qui se concrétise ?
Le MMM a passé 20 années dans l'opposition et, pour ma part, j'y étais pendant 15 ans (Ndlr : Il a été élu trois fois consécutivement dans la même circonscription). Je remercie le Premier ministre pour la confiance qu'il m'a accordée. C'est l'ambition légitime de tout politicien, et de tout député en particulier, d'être ministre d'un gouvernement pour contribuer au développement de son pays.
Vous avez, avec Soodesh Callichurn, votre prédécesseur, suscité le respect de plus d'un en faisant une transition hors du commun au ministère du Travail. Comment cela a-t-il été décidé ?
J'ai d'abord reçu un message de félicitations de Soodesh Callichurn, qui est aussi un confrère du barreau. Nous nous sommes ensuite parlé au téléphone, et il m'a fait part de certains dossiers en suspens. Il est ensuite passé au bureau pour une remise symbolique. Je ne sais pas comment la presse a eu vent de cette rencontre. C'est une bonne chose qu'il y ait cette transition entre ministres. Et c'est aussi un message vis-à-vis des fonctionnaires, en particulier, leur disant qu'ils sont au service de la nation et non d'un parti politique.
Avez-vous mesuré l'ampleur de la tâche qui vous incombe ? Auriez-vous dû avoir un Junior Minister, comme Ashok Subron, Rajesh Bhagwan ou Arvin Boolell ?
Je n'avais pas réalisé l'ampleur de ce ministère avant ma prise de fonction. On gère de nombreux dossiers, comme les conditions de travail de tous les travailleurs de ce pays, qui doivent être respectées et valorisées. En même temps, il faut être à l'écoute des employeurs et s'assurer qu'ils puissent absorber les charges salariales. Cela doit être un exercice d'équilibre entre l'attente des travailleurs et l'appréhension du patronat.
On vous attendait aux Finances ou aux Services financiers...
Étant le président de la commission économique du MMM pendant dix ans, je maîtrise bien les dossiers économiques, financiers et du secteur financier, mais c'est le Premier ministre seul qui a toutes les prérogatives pour le choix de ses ministres. Cela dit, c'est tout un symbole que le président du MMM se retrouve à la tête du ministère chargé de défendre et d'améliorer les conditions de travail des travailleurs. C'est un combat historique que le MMM a mené pour le pays depuis sa création.
Tout le monde attend le paiement du 14e mois et la baisse des prix des carburants. Pourquoi tant de retard sur les promesses faites ?
Le 14e mois et la baisse des prix des produits pétroliers étaient des promesses électorales que notre gouvernement compte bien respecter et mettre en oeuvre au plus vite. Mais avant cela, il est important de faire un état des lieux des finances du pays. Une décision est attendue après avoir fait le bilan de l'état des finances du pays. Un exercice qui se fait au niveau du Bureau du Premier ministre et du ministère des Finances, mais déjà, je peux vous dire, comme nous le pensions, que les chiffres avancés par l'ancien ministre des Finances ne reflètent pas la situation économique réelle. C'était irresponsable de la part de Renganaden Padayachy d'avoir parlé de boom économique alors que la réalité est toute autre...
Le paiement du 14e mois ne sera t-il que pour cette année ?
On fera tout pour le 14e mois. Un comité technique se penche sur les chiffres et les modalités du paiement. Nous collaborons également avec l'Attorney General pour la rédaction du projet de loi. En ce qui concerne mon ministère, nous avons aussi eu plusieurs sessions de travail avec Business Mauritius, la MCCI, la MEXA, par exemple, et j'ai aussi rencontré plusieurs syndicats et fédérations de travailleurs à cet effet.
Nos entreprises, surtout les PME et le secteur d'exportation, ne seront-elles pas affectées durablement par ce paiement ?
Il est sûr que ce sera difficile pour certaines entreprises d'absorber le coût du 14e mois, mais il y a beaucoup d'entreprises qui le font déjà, celles qui réalisent de gros profits, comme les banques. Le gouvernement travaille sur une formule pour venir en aide aux entreprises qui ne seront pas en mesure de payer le 14e mois.
Qu'en est-il du bras de fer légal avec Business Mauritius (NdlR : avec l'ancien régime) concernant le réajustement salarial ?
La question a été abordée avec Business Mauritius au niveau de mon ministère, avec l'étroite coopération du State Law Office et du présent gouvernement. Nous allons probablement amender la loi avec effet rétroactif pour que tous les travailleurs puissent en bénéficier. Avec un tel amendement, les deux affaires en cours deviendront caduques.
Autre dossier brûlant : la compensation salariale...
Comme vous le savez, chaque année, vers le mois de novembre, se tiennent les réunions tripartites entre les représentants des travailleurs sous l'égide de mon ministère. Nous avons reçu une proposition de la CTSP pour qu'il y ait une compensation salariale minimale de Rs 740. Nous avons aussi reçu des représentations du patronat qui soutient que les entreprises ne pourront pas payer à la fois le 14e mois et la compensation salariale pour 2025. Le gouvernement devra trancher dans les jours à venir...
Qu'en est-il de l'épineux dossier concernant la main-d'œuvre étrangère ?
Recourir à la main-d'œuvre étrangère est une nécessité pour plusieurs secteurs de l'économie à Maurice. En même temps, nous devons nous assurer que le recrutement ne se fasse pas au détriment des travailleurs mauriciens. Il y a eu beaucoup d'abus dans le passé et on m'a informé d'une certaine «mafia» qui opère dans le domaine du recrutement de travailleurs étrangers. Il faudra mettre de l'ordre dans tout cela. Il faudra plus de transparence et d'objectivité dans l'octroi des permis pour les travailleurs étrangers. Mon ministère travaille aussi sur les critères à respecter pour l'octroi des permis à ceux qui recrutent des travailleurs étrangers et pour ceux qui embauchent des Mauriciens souhaitant exercer à l'étranger.
Et quid des travailleurs bangladais ?
On m'a appris que le précédent gouvernement avait pris la décision de ne plus octroyer de permis aux travailleurs venant du Bangladesh. La raison officielle était qu'il y a plusieurs milliers d'entre eux qui restent à Maurice malgré l'expiration de leur permis de travail. Ces travailleurs étrangers sont alors très souvent exploités par leurs employeurs ou des intermédiaires peu scrupuleux, ce qui nous a valu des critiques de la part des organisations non gouvernementales internationales. Il y a même un rapport négatif du US Department of Labor à ce propos.
D'autre part, mon ministère reçoit beaucoup de demandes pour le recrutement de travailleurs bangladais. Ils sont généralement très productifs.
À peine installé à ce ministère, vous avez dû intervenir dans l'incident de Grand-Baie La Croisette où les pieds d'une jeune femme, Fateemah Dilmohamed, se sont retrouvés coincés dans un escalator. Qu'en est-il de ce cas ?
D'après l'Occupational Health and Safety Act, c'est à mon ministère qu'incombe la responsabilité de s'assurer du bon état des escalators dans les lieux de travail. De ce fait, mon ministère a initié une enquête concernant l'état de l'escalator de Grand-Baie La Croisette, et les officiers de mon ministère ont fait une visite sur les lieux et interrogé plusieurs personnes concernées. L'enquête se poursuit. Il faut savoir si l'escalator était doté d'un capteur pour le stopper immédiatement en cas de défaillance, car si tel avait été le cas, l'accident aurait pu être évité.
Suite à cet incident, j'ai également donné des instructions à mes officiers pour qu'ils inspectent tous les escalators et ascenseurs se trouvant dans les centres commerciaux avant les fêtes de fin d'année.
Passons au volet politique. Pourquoi votre leader, Paul Bérenger, n'a-t-il pas de portefeuille ministériel ? N'aurait-il pas pu être ministre mentor ?
J'ai cru comprendre que c'était le souhait de Paul Bérenger de n'avoir aucun portefeuille ministériel. C'est sa décision et c'est une première à Maurice. Mais je dois souligner que cela se fait à l'étranger, comme à Singapour, où il y a des ministres sans portefeuille...
Qui plus est, la composition ministérielle n'a pas fait que des heureux...
Le Premier ministre n'a pas eu la tâche facile de nommer 24 ministres alors que nous avons 60 élus. Je suis sûr que chacun des députés de ce gouvernement qui n'a pas été nommé ministre ou Junior Minister avait toutes les capacités et compétences requises pour tenir ce poste, mais Navin Ramgoolam a dû faire un choix. Aux instances du MMM, Paul Bérenger nous a expliqué les critères qu'il a utilisés pour choisir les ministres du MMM. Je suis bien sûr triste pour mes amis qui n'ont pas été choisis et qui ont démontré leur fidélité au parti mauve pendant notre longue traversée du désert.
Que pensez-vous de la nouvelle speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra ? Pourquoi cette contestation à son égard ?
Personnellement, je pense que Shirin Aumeeruddy-Cziffra a toutes les qualités pour être une très bonne Speaker. Elle a été députée, ministre et a une très longue expérience au Parlement. Elle connaît les rouages. Comme pour toute nomination, il y a eu un débat autour du choix de la speaker, mais c'est désormais du passé. Elle saura redonner ses lettres de noblesse au Parlement et veiller au bon fonctionnement de notre démocratie.
Pour finir, après ministre, vous vous voyez un jour Premier ministre ?
Je n'ai jamais eu pour ambition d'être Premier ministre. Je me contenterai de faire de mon mieux comme ministre...