Ile Maurice: Dr Bruno Cheong, vu par celle qui le connaît le mieux

Mercredi soir, en prélude à la première conférence de l'année du Medical Update Group, impulsé par le Dr Keser Pillai, en collaboration avec la faculté de médecine de l'université de Maurice (UOM), un trophée a été remis, à titre posthume, à l'interniste Bruno Cheong, emporté par le Covid-19 en avril 2020, et un autre au chirurgien Krishndutt Gajadharsingh, pour «leur contribution dans le domaine de la santé à Maurice.»

Pour l'express-samedi, Sandra Cheong, épouse du Dr Cheong, a accepté de raconter sa vie auprès de cet homme d'exception alors que dans les colonnes de l'express-dimanche, le Dr Gajadharsingh évoquera, avec l'humilité qui le caractérise, sa longue pratique de la chirurgie à laquelle il a mis fin en 2021.

Voir Sandra Cheong faire un bond dans le temps et retourner cinq ans en arrière, des larmes roulant, de temps à autre, sous ses paupières, prêtes à s'échapper, on pourrait croire que les événements tragiques qui l'ont privée de l'être aimé sont récents tant la morsure de l'absence semble encore à vif. «Parfois, c'est comme si c'était hier. À d'autres moments, j'ai l'impression que c'était il y a 50 ans tant ma vie a changé. C'était une autre vie... »

C'est dans un club de jeunes que la graphiste de presse Sandra Hau rencontre, à la fin des années 1980, le Dr Bruno Cheong. Elle n'a alors que 20 ans. Lui en a 32. Il vient de rentrer au pays après des études de médecine à l'université de Cardiff au Pays de Galles et sa spécialisation d'interniste au Royaume-Uni. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir aussi un intérêt marqué pour la pneumologie. Elle est frappée par son air juvénile, sa jovialité et son sourire facile. Au fil de leurs rencontres, l'amitié entre eux mûrit et se transforme en amour. Ils se fiancent en 1991 et se marient un an plus tard.

Complémentarité

Leurs personnalités se complètent. Elle a un tempérament d'artiste et fonctionne souvent à l'intuition tandis que lui a un esprit cartésien. «Je crois que je suppléais à ce qui lui manquait et vice-versa. Quand j'étais trop dans l'émotion, il m'ancrait. Et quand il devait prendre des décisions, à sa logique j'apportais le ressenti.»

Ils sont parents de deux enfants, Julia, qui a aujourd'hui 30 ans, médecin généraliste, qui se spécialise en chirurgie en Suisse et Oliver, 28 ans, graphiste. Le Dr Cheong travaille beaucoup, que ce soit dans les secteurs public que privé et Sandra Cheong assume la quasi-totalité des responsabilités familiales et des charges domestiques.

Son mari l'avait prévenue qu'il en serait ainsi avant le mariage et elle l'avait accepté en toute connaissance de cause. Il n'empêche que Bruno Cheong allait tous les matins déposer leurs enfants à l'école et répondait toujours présent lorsque sa femme avait besoin de lui, malgré son emploi du temps chargé.

À chaque fin d'année, il emmenait les siens en voyage à l'étranger. Sandra Cheong en conserve d'ailleurs de merveilleux souvenirs. C'était la seule façon pour lui de faire un break. La plus grande qualité de Bruno Cheong dans son travail était sa rigueur professionnelle, «il aimait le travail bien fait et n'était jamais dans la demi-mesure. Il voulait toujours faire de son mieux et aller jusqu'au bout.» Et dans sa vie quotidienne ? «Il était gentil, généreux, altruiste.»

Ce sont d'ailleurs ces qualités qui vont le mener à sa perte en mars 2020 lorsque le virus du Covid-19 gagne nos rivages, un mois après que lui, son épouse et leur fils ont passé une semaine de vacances à Cape Town en Afrique du Sud, sans leur fille, qui étudie déjà en Angleterre. À ce moment-là, le Covid-19 est déjà bien installé en Chine et en Europe. Dr Cheong a d'abord deux fausses alertes de Covid-19 en clinique. Les patients concernés sont agacés qu'il les réfère à la Rapid Response Unit pour des tests PCR mais lui ne fait qu'appliquer rigoureusement le protocole mis en place.

Le lundi 16 mars, il termine ses consultations privées à Eau-Coulée lorsqu'un homme, qui prétend que ses proches le connaissent, se présente à lui avec des symptômes de grippe. L'interniste lui demande à plusieurs reprises s'il a voyagé récemment. L'homme qui est pourtant rentré de Londres, il y a quelques jours, ment et répond par la négative. N'ayant pas de raison de mettre en doute sa parole, le Dr Cheong ne déclenche pas le protocole sanitaire et le consulte avant d'appeler une clinique pour le faire admettre.

Le personnel infirmier fait confiance au praticien et accepte le malade. Le mardi 17 mars, Dr Cheong fait ses consultations en clinique, voit le patient admis la veille et même son père âgé, qui occupait une petite chambre à long terme en raison d'une mauvaise fracture, avant d'aller travailler à l'hôpital de Flacq. L'après-midi, il reprend ses consultations en clinique.

C'est la même routine, le mercredi 18 mars. Sauf qu'en soirée, après une déclaration télévisée du ministre de la Santé à l'effet qu'il n'y a aucun cas de Covid-19 à Maurice, le Premier ministre vient à la télévision et annonce trois cas confirmés.

À la stupéfaction des Cheong, ils découvrent que l'un de ces trois cas n'est autre que le patient consulté et référé à la clinique, le lundi, par Bruno Cheong. «Nous sommes consternés. Il pense à tous les patients qu'il a consultés, aux infirmiers et médecins qu'il a côtoyés, à son père. À partir de ce soir-là, je perds le sommeil du juste. Je ne l'ai plus jamais retrouvé...»

À aucun moment, les Cheong ne pensent à leur état de santé. «J'ignore si nous étions bêtes, naïfs ou dans le déni mais nous n'avions pas peur pour nous. On était optimiste. On croit toujours que les choses vont s'arranger. On voit toujours le verre à moitié rempli. On s'est dit que si Bruno était infecté, l'ayant côtoyé depuis trois jours, c'était trop tard pour l'auto-isolement.» Le jeudi 19 mars, le Dr Cheong est censé se rendre à une réunion au ministère de la Santé. Il téléphone pour dire qu'il n'y sera pas car il a eu contact avec un patient infecté.

Consciencieux, il notifie tous les patients, médecins, infirmiers avec qui il a été en contact dans un rayon d'un mètre durant les trois derniers jours. Une équipe du Rapid Response Unit débarque chez les Cheong et fait un test PCR au médecin. Le personnel du ministère est déboussolé. Sandra Cheong doit demander au fonctionnaire de lui faire un test, de même qu'à leur fils en raison de leur proximité avec le Dr Cheong, pour qu'il s'exécute.

On n'échappe pas à sa destinée

Les Cheong attendent les résultats avec angoisse. Le Premier ministre annonce le premier confinement pour le lendemain, soit le vendredi 20 mars. Bruno Cheong s'est entretemps auto-isolé. Le protocole exigeant que ceux ayant eu contact avec une personne positive aillent en quarantaine, Bruno Cheong est obligé de se plier au protocole, le personnel de la clinique aussi.

Sandra Cheong aide son mari à préparer un bagage léger. Mari et femme croient qu'ils sont passés à travers les mailles du filet du Covid-19. «Bruno et moi sommes profondément croyants. Nous sommes convaincus que nous n'avons pas de contrôle sur notre destinée.» Son mari passe la porte de leur maison et elle l'accompagne jusqu'au transport venu le récupérer pour l'emmener en quarantaine, en ne sachant pas qu'il ne remettra plus jamais les pieds dans la maison familiale. Il est emmené à Be Cosy Apart Hotel à Trou-aux-Biches.

Son premier résultat étant trouble, on lui refait un test PCR. «Tous les jours c'est l'attente et l'espoir. On se parle quotidiennement et le lundi, le résultat tombe : il est positif. À aucun moment, nous ne pensons au pire. On se dit qu'il a certes contracté le virus mais qu'il va guérir.»

Bruno Cheong est transféré à l'hôpital de Souillac où d'autres patients positifs au Covid-19 ont été admis. Le couple essaie de mettre de la normalité dans ses conversations téléphoniques mais Sandra Cheong sent que la santé de son mari commence à se détériorer.

Elle remarque qu'il tousse et ne voulant pas le fatiguer, elle écourte leurs conversations quotidiennes. Mais l'optimisme prime encore. «Je fais des recherches sur le Net et je vois que c'est uniquement dans 5 % de cas positifs que le virus est fatal. Comme nous n'avons jamais gagné à la loterie, je me dis que c'est presque sûr qu'on sera dans les 95 % de personnes positives, qui s'en sortent.»

Protocole hospitalier inhumain*

Bruno Cheong confie à sa femme qu'il n'a plus d'appétit et lui demande non seulement des vêtements de rechange mais aussi des fruits. Elle lui prépare un petit colis. Il appelle ses confrères, qui s'étaient au départ proposés de l'aider en cas de besoin. Les deux premiers médecins contactés se rétractent, plaidant la peur d'être infectés. Le troisième praticien contacté accepte immédiatement d'aller déposer le colis et se propose de le faire régulièrement en cas de besoin.

Même si les symptômes de son mari sont encore plutôt légers, elle ne comprend pas pourquoi à un moment, on l'envoie dans un hôtel converti en centre de quarantaine et pas dans un centre de soins.

Elle note qu'il s'essouffle rapidement et se fatigue vite. Sandra Cheong lui envoie un autre colis par le biais d'un taxi, à l'initiative d'un autre ami médecin. Après quelques jours, le Dr Cheong est renvoyé à l'hôpital de Souillac. «Il parle de moins en moins facilement.» Le 1er avril, il annonce à sa femme qu'il est sous oxygène et s'il dit mieux respirer, elle sent que sa voix s'est affaiblie. «Je crois qu'il essayait de faire bonne figure et de nous rassurer.»

Elle fait le pont entre son mari, à qui elle parle tous les jours, et la famille de celui-ci et leurs amis. Le 3 avril, Bruno Cheong dit qu'il n'a plus la force de communiquer verbalement. Sa femme l'encourage à le faire par texto. Il laisse entendre que sa situation sera évaluée et qu'il sera peut-être placé sous respirateur artificiel. Un texto lui annonce qu'il sera transféré à l'hôpital ENT. «Là, je panique et je suis vraiment inquiète. Je lui demande par message comment j'aurais de ses nouvelles et je n'obtiens pas de réponse.»

C'est quasiment impossible pour elle de trouver un interlocuteur, à l'hôpital ENT, capable de lui donner des nouvelles de son mari. «Lors du premier confinement, il n'y avait aucun système mis en place pour donner des nouvelles aux proches des malades. Le protocole hospitalier de l'époque n'avait pas une once d'humanité.»

Rumeurs folles

Au 5 avril, elle n'a que très peu de nouvelles de son mari. Par contre, elle est choquée d'être sollicitée et presque harcelée pour qu'elle communique à son sujet, comme si qu'elle était dans l'obligation de le faire. Et est tétanisée quand elle reçoit des messages de sympathies de proches alors qu'elle sait son mari encore vivant.

«C'était du délire. Les rumeurs les plus folles se répandaient. Il y avait une curiosité malsaine autour du cas de Bruno. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que bon nombre de Mauriciens n'ont pas d'empathie. Ils ont de la sympathie, oui, mais pas d'empathie. Car s'ils en avaient, ils auraient compris que j'étais déjà à terre et auraient respecté notre intimité.»

Sandra Cheong recevrant le trophée destiné à son défunt époux des mains du Dr Keser Pillai.

Des collègues de son mari qu'elle nomme «des âmes bienveillantes» mettent alors en place un canal officieux de communication à partir de l'hôpital ENT et chaque soir, Sandra Cheong reçoit des nouvelles de son mari. À la mi-avril, elle apprend que les paramètres vitaux de l'homme de sa vie sont engagés et qu'il n'y a qu'un miracle qui pourrait le sauver. Le soir du 27 avril, son contact tarde à appeler. Lorsqu'un médecin de l'hôpital ENT téléphone pour lui annoncer la mort de son mari, elle comprend pourquoi son contact n'a pas appelé plus tôt.

Bruno Cheong n'avait que 63 ans et avait consacré 40 années de son existence à soigner les malades. À peine a-t-elle le temps d'annoncer à leur fille la terrible nouvelle que les réseaux sociaux l'ont déjà fait. «La mort de Bruno Cheong était-elle à ce point un scoop ?», se demande-t-elle encore.

Pour ne pas sombrer, cette femme forte se fait la promesse de se relever et de continuer sa route. La même année, elle apprend que le gouvernement a décidé de renommer l'hôpital de Flacq au nom de son mari. Elle a toujours un sentiment mitigé par rapport à de telles choses.

«Ce n'était certainement pas une demande de la famille. On l'avait transféré à Flacq et on l'avait 'oublié' là-bas pendant 14 ans. J'évitais de m'exprimer publiquement car il fallait que je conserve le peu d'énergie qu'il me restait pour survivre à Bruno. Et puis, quand vous êtes bien élevée, quoi que l'on vous donne, vous acceptez et vous dites merci. Mais en mon for intérieur, j'avais des réserves. Au final, je me suis dit que cela faisait sens car il avait passé plus de temps dans cet hôpital que dans sa maison et qu'il y avait une cohésion entre le personnel et lui. Ils étaient comme une petite famille.»

Lorsque le grand hôpital de Flacq est construit pour répondre à la demande, l'idée ne l'effleure même pas qu'on puisse le nommer après son défunt mari. Mais elle a déploré le transfert de tous les services du petit hôpital de Flacq à celui de l'hôpital SAJ et qu'il soit question que les locaux vidés devienne un entrepôt pour médicaments. «Tout le symbolisme de l'hommage rendu à Bruno n'avait plus de signification. Cela ne lui faisait pas honneur.»

Sandra Cheong se réjouit que son mari ait été honoré par ses pairs, mercredi soir, mais elle ne peut s'empêcher d'éprouver une pointe de regret que Bruno n'ait pas été présent pour recevoir ce trophée en main propre. «J'aurais tellement voulu qu'il le voit de ses yeux.»

Cinq années se sont écoulées depuis la mort de son mari et elle a conservé son téléphone portable, un de ses rares effets personnels qui lui ont été restitués. Elle l'allume de temps à autre, recharge la batterie, l'alimente mais elle n'a jamais cherché à lire les messages qu'il avait envoyés et reçus. «Je n'ai pas envie de replonger...»

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