Kimberley Oxide incarne la réussite à multiples facettes. Doctorante en linguistique et entrepreneure, elle est la première Mauricienne à siéger sur le «board» de la Music in Africa Foundation.
À 28 ans, Kimberly Oxide porte plusieurs casquettes. Cette doctorante de l'université de Maurice et Research & Development Manager chez MOMIX, premier marché de la musique à Maurice, a été choisie en novembre pour siéger au conseil de la Music in Africa Foundation (MIAF). Elle occupera ce siège pendant deux ans. Kimberly Oxide devient ainsi la première Mauricienne et la seule femme à siéger sur ce board. Les autres membres, tous professionnels de la musique africaine, incluent Marcus Gora du Zimbabwe, Julz Ossom du Ghana/Canada, William Chirinda d'Afrique du Sud, Kobina Ankomah Graham du Ghana et Tabu Osusa du Kenya.
Kimberly Oxide a toujours eu soif de connaissance et a une fibre artistique qui a façonné sa carrière. À l'âge de 15 ans, elle se lance dans la danse, en commençant par le hip-hop. À 18 ans, elle devient danseuse professionnelle pour la compagnie Omada (aujourd'hui appelée Le Studio) et explore la danse classique, contemporaine, et surtout le modern jazz. Elle participe à plusieurs événements d'envergure, dont les Jeux des îles.
Mais cette jeune habitante de Cassis est déterminée à réussir. En 2015, elle fonde sa première entreprise, une marque capillaire nommée Afrodite, destinée aux cheveux afro et conçue à partir de produits naturels qu'elle fabrique elle-même. Parallèlement, elle débute une licence de Français à l'université de Maurice.
«Quand j'avais huit-dix ans et que j'avais une touffe de cheveux crépus, je ne pensais pas être différente des autres. Puis sont venues les moqueries. Et on finit par croire qu'avoir des cheveux crépus et venir de Cassis empêchent d'avancer. Alors, on trace son chemin», raconte-t-elle.
Pour son mémoire de fin d'études, elle décide de marier ses connaissances en proposant une analyse sociolinguistique de la danse à Maurice. «Il y a peu de mémoires qui s'intéressent à la danse. Souvent, on est soit dans le monde académique, soit artiste», explique-t-elle. Elle remarque notamment que, dans la plupart des danses, le vocabulaire reste ancré dans les langues sources, comme le français ou l'anglais, sauf pour le hip-hop où les termes se créolisent.
Après sa licence, elle entreprend un MPhil/PhD. «Ma directrice de thèse, Yannick Bosquet, m'a conseillé d'élargir mes recherches à d'autres secteurs artistiques. Je me suis alors concentrée sur la musique et le spectacle vivant. Pour mieux comprendre le secteur de la musique, j'ai pris contact avec Stephan Rezannah, fondateur de MOMIX», précise-t-elle.
Dans un premier temps, Kimberly agit comme bénévole. Elle est envoyée à La Réunion, à l'Indian Ocean Music Market (IOMMA). À son retour, elle utilise ses compétences en linguistique pour travailler sur l'album Soz Serye de Blakkayo. En 2022, elle est officiellement employée par MOMIX et devient responsable des conférences. La même année, elle retourne à l'IOMMA et y joue un rôle plus actif. Grâce aux contacts établis, elle participe ensuite à un marché de la musique à Durban, en Afrique du Sud.
«C'est mon statut de doctorante qui est mis en avant quand je suis en déplacement. On voit de moins en moins d'universitaires dans l'industrie», explique-t-elle. Elle revient à Maurice avec deux conventions signées avec le marché de la musique de Durban et une autre au Mozambique. «Je me tourne alors davantage vers la recherche et le développement qui inclut aussi les relations internationales.»
En novembre 2022, elle s'envole pour la Tanzanie et participe à ACCES, le plus grand marché panafricain de la musique. «J'avais rencontré le directeur de ce marché à Durban. Avec ACCES, j'ai signé une convention pour faciliter la mobilité des artistes et encourager les collaborations. Cela inclut des productions et coproductions à distance», explique-t-elle.
En 2023, faute de soutien financier, MOMIX ne peut avoir lieu. «Il y a un manque d'engagement envers la culture, notamment dans le secteur de la musique et de son développement. Si MOMIX 2023 n'a pas eu lieu, nous avons néanmoins continué à travailler sur nos conventions avec d'autres pays. Je suis retournée à Durban et à ACCES, et j'ai également passé trois mois à Vienne. J'en ai profité pour me rendre à l'Agence française de développement à Paris afin de mieux comprendre le fonctionnement des industries culturelles», raconte-t-elle.
En 2024, les choses s'enchaînent pour la jeune femme. L'IOMMA lui propose de devenir membre du jury, faisant d'elle la première Mauricienne à siéger à ce panel. En novembre de la même année, à ACCES, on lui propose de la nominer pour l'élection du board de Music in Africa. L'élection s'est tenue à Kigali, au Rwanda.
«Je ne m'attendais pas à être élue, mais je recevais beaucoup de commentaires positifs sur mon double profil d'universitaire et d'actrice culturelle. C'était stressant au départ, mais j'étais fière d'être là et de représenter mon île, ainsi que l'industrie musicale mauricienne. C'est vraiment une fierté pour mon île. Siéger sur ce board est très technique, mais comme je suis également impliquée dans la Kreol Speaking Union, je savais comment fonctionnent les conseils d'administration et j'ai pu m'adapter assez rapidement. Le board de Music in Africa réfléchit à la manière de valoriser l'industrie musicale africaine, que ce soit en termes d'opportunités ou de connexions, et à aider les professionnels sur les différents territoires africains», souligne-t-elle.
Forte de son expérience, elle a coécrit quatre ouvrages consacrés à la musique et à la culture. Par la suite, avec MOMIX, elle a développé un programme intitulé Women in Power by Momix, visant à promouvoir l'intégration et la professionnalisation des femmes dans l'industrie de la musique à Maurice, notamment à travers un système de réseautage et la mise en avant de formations. «Avant de professionnaliser les femmes, je me suis rendu compte qu'il fallait une campagne de sensibilisation. Grâce à ce programme, j'ai pu établir une connexion avec ACCES entre 2023 et 2024. Concrètement, j'ai permis à une femme travaillant dans le backstage à Maurice de suivre une formation chez ACCES en Tanzanie, puis une autre à Kigali. Celle qui a suivi la formation de 2023 a ensuite pu travailler sur un site de Sakifo. C'était la première fois qu'une femme travaillait pour Sakifo en backstage management», fait ressortir Kimberley Oxide.
Durant ses recherches, elle comprend qu'il n'y a «pas de statistiques pour la culture à Maurice. J'en suis étonnée, car cela rapporte énormément au pays. J'ai donc commencé à effectuer des recensements en ligne. En 2023, j'ai mené deux surveys : l'une sur la consommation de musique à Maurice, qui a eu 350 répondants, et l'autre sur le rôle des femmes dans l'industrie de la musique».
Étant donné que l'avenir de MOMIX reste incertain et qu'elle souhaite poursuivre ses rêves tout en établissant un pont entre le domaine académique et les acteurs de l'industrie culturelle, Kimberley Oxide décide d'ouvrir sa propre compagnie. C'est désormais chose faite depuis quelques jours à peine. Oxide, le nom de son agence, est née. Il s'agit d'une agence de conseil où, forte de toutes ses expériences, Kimberley Oxide propose d'accompagner toute personne ayant un projet de développement, qu'il s'agisse d'un festival ou d'une conférence.
«Je centralise tous mes services dans ma compagnie et je mets mes recherches en pratique pour mieux encadrer les projets. Comme j'ai une formation en linguistique, je propose également mes services dans les industries du langage et de la culture, notamment pour des traductions, des transcriptions de chansons et des ateliers d'initiation en Kreol Morisien.» À peine lancée, Kimberley Oxide explique qu'elle travaille déjà avec une jeune chanteuse mozambicaine sur les projets de cette dernière.
La jeune femme précise qu'elle a souhaité baptiser sa compagnie du nom Oxide pour honorer son père. «C'est grâce à ma famille que j'en suis là. Tout n'a pas été rose dans mon parcours, notamment avec l'ex-ministère des Arts et du patrimoine culturel, dont j'attends toujours le paiement pour des projets sur lesquels j'ai travaillé depuis trois ans. Mais je reçois beaucoup de soutien de ma famille, de mon compagnon, de ma directrice de thèse et de tous ceux qui m'entourent. Mon parcours montre que, peu importe d'où l'on vient, on peut faire en sorte que nos rêves se réalisent», conclut-elle.