La Journée Mondiale contre le Cancer a été célébrée le 4 février dernier. De passage à Dakar, le Professeur David Khayat, Cancérologue à la clinique Bizet à Paris et ancien président de l'Institut National du Cancer en France, a accordé un entretien exclusif à allAfrica. Il y plaide pour une approche pragmatique dans la lutte contre le tabagisme, mettant en avant une approche de réduction des risques.
Un Échec des Politiques de Lutte Traditionnelles ?
« En réalité, peu de gens savent pourquoi le 4 février est la journée mondiale du cancer ». Nous apprend Professeur Khayat. La raison est que le 4 février 2000, j'ai fait signer un document que j'ai écrit avec quelques cancérologues qui s'appelle la Charte de l'UNESCO contre le cancer par à la fois le Directeur général de l'UNESCO et le président Jacques Chirac à l'Élysée. Dans cette charte, on parle beaucoup de prévention », nous dit-il.
La réduction des risques du tabagisme est essentielle en santé publique, car l'arrêt total du tabac est souvent impossible pour de nombreux fumeurs. Selon le Professeur David Khayat, bien que 95 % des cancers soient liés à des facteurs environnementaux et comportementaux (tabac, alcool, mauvaise alimentation, soleil, pollution), les politiques de lutte contre le tabagisme ont échoué à réduire significativement le nombre de fumeurs.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Selon le Pr. Khayat, les politiques classiques de lutte contre le tabac, comme l'augmentation des prix ou les campagnes de sensibilisation, n'ont pas réussi à faire baisser significativement le nombre de fumeurs. « Il y a 25 ans, en 1990, la première cause de cancer dans le monde, c'était le tabac. En 2021, c'était toujours le tabac. On a augmenté le prix, mis des images choquantes sur les paquets, mais cela n'a pas marché », constate-t-il avec amertume.
L'addiction à la nicotine rend l'arrêt du tabac particulièrement difficile. Il cite une étude américaine révélant que 64 % des patients diagnostiqués avec un cancer du poumon continuent de fumer malgré la gravité de leur situation. « Vous avez beau dire à quelqu'un d'arrêter, il continue, même s'il sait que ça peut le tuer. Il faut donc chercher à réduire son exposition au risque plutôt que d'exiger l'arrêt total », explique-t-il.
La science montre que c'est la combustion du tabac, et non la nicotine, qui est responsable du cancer, affirme Professeur Khayat. Or, des alternatives comme la cigarette électronique ou le tabac chauffé permettent d'obtenir de la nicotine sans les substances toxiques issues de la combustion. Ces solutions ne sont pas sans risque, mais elles réduisent considérablement l'exposition aux agents cancérigènes.
Ainsi, plutôt que de privilégier une approche punitive inefficace, il est crucial d'adopter une stratégie pragmatique fondée sur la réduction des risques, afin d'offrir aux fumeurs une véritable chance de limiter leur exposition aux substances nocives, affirme-t-il.
La Réduction des Risques : Un Débat Éthique et Politique
Pour certains experts en santé publique, la seule solution acceptable reste la cessation. Une position que le Pr. Khayat juge irréaliste et dogmatique. « J'ai vu trop de malades mourir du cancer du poumon pour me contenter de leur dire 'tant pis pour vous, il ne fallait pas fumer' », déclare-t-il.
Il critique également la position de l'OMS, qui s'oppose fermement aux alternatives réduisant les risques. « L'OMS adopte une posture rigide, comme si interdire suffisait à régler le problème. Or, la prohibition n'a jamais fonctionné, que ce soit pour l'alcool dans les années 1920 aux États-Unis ou pour le tabac aujourd'hui », martèle-t-il.
En janvier 2020, le président américain Donald Trump a signé un décret visant à retirer les États-Unis de l'OMS. L'annonce citait parmi les principales raisons, le manque de transparence de l'organisation, la mauvaise gestion du Covid-19 et l'influence politique inappropriée exercée par certains États membres. En parallèle L'OMS fait également l'objet de critiques croissantes dans sa gestion de la Convention-cadre de l'OMS pour la lutte antitabac (CCLAT) et la Conférence des parties.
A ce sujet, le professeur Khayat nous donne son point de vue : « Je pense que les raisons évoquées sont justes. L'OMS a manqué de transparence avec la crise du Covid. Ils ont mis des mois avant de dire que c'était une épidémie et les enquêtes sont allés en Chine, ils sont revenus avec des analyses révélant que ce n'était pas la Chine. Ce manque de transparence et d'objectivité, tout ça n'est pas très clair. En tant que praticien, je le constate maintenant. Est-ce que la sanction c'est d'arrêter de financer, je ne saurais le dire.
« Pendant la pandémie, les gens inactifs à la maison, angoissés, ont beaucoup fumé », ajoute t-il. « Des études infondées ont dit que ceux qui fumaient avaient moins de risque d'attraper la maladie. Le problème, aujourd'hui c'est que les réseaux sociaux amplifient n'importe quoi, ce qui accroit la désinformation. Il faut noter que le tabagisme c'est toujours mauvais. Mais ce manque de transparence et la forte influence politique sur l'OMS sont des choses qui posent problème ».
Quelles Perspectives pour l'Avenir ?
Le Professeur Khayat appelle à un changement d'approche, basé sur les innovations technologiques et une règlementation adaptée. Il cite l'exemple de la Suède, où l'utilisation du snus (un produit du tabac à usage oral) a permis d'obtenir l'un des taux les plus bas de cancers du poumon en Europe. « Nous avons besoin de réglementations strictes pour éviter les abus, notamment chez les jeunes, mais nous devons aussi accepter que la réduction des risques est une solution pragmatique », insiste-t-il.
Enfin, il alerte sur d'autres facteurs émergents qui pourraient bientôt surpasser le tabac comme cause principale de cancers. « L'obésité est en passe de devenir le premier facteur de risque, devant le tabac, d'ici 2030. La pollution atmosphérique, notamment les particules fines, joue également un rôle croissant », prévient-il.
En conclusion, Professeur Khayat adresse un message direct aux fumeurs : « Si vous pouvez arrêter, faites-le. Mais si vous n'y arrivez pas, réduisez au maximum votre exposition aux substances cancérigènes en optant pour des alternatives moins nocives ».
Alors que les stratégies de lutte contre le tabac stagnent depuis plusieurs décennies, son appel à une approche pragmatique et fondée sur la science pourrait bien être la clé pour faire enfin reculer le cancer du poumon à l'échelle mondiale.