Guinée Bissau: Emballo ou la tentation du coup de force ?

25 Février 2025
analyse

J’y suis, j’y reste, c’est au fond ce que semble dire le président bissau-guinéen Umaro Sissoko Emballo ce 23 février 2025. Le prétexte et le moment sont bien choisis pour annoncer, d’autorité, la date du 30 novembre 2025 pour la tenue de la présidentielle en Guinée-Bissau.

En vérité, beaucoup d’interrogations entourent cette nouvelle volte-face du président bissau-guinéen.

D’abord, le fait pour Emballo d’avoir choisi le moment de la visite du 1er ministre sénégalais Ousmane Sonko pour décider d’autorité la prolongation de son mandat ressemble fort à une tentative « désespérée ». Selon certains, Emballo cherche une caution auprès d’un voisin, chez qui la plupart de ses adversaires ont pignon sur rue.

C’est d’ailleurs le point de vue le plus répandu, si l’on sait que l’actuel régime sénégalais avait payé le prix fort de la volonté de son prédécesseur, Macky Sall, de prolonger son mandat de dix (10) mois, comme le veut en l’espèce Sissoko Emballo et quasiment pour la même durée.

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Umaro Sissoko Emballo, faut-il le rappeler, a été durant son mandat à la tête de la CEDEAO en 2023 l’un des tenants de la ligne dure au sein du sommet des chefs d’états et de gouvernements en compagnie d'Alassane Ouattara, de Bola Tinubu et de Macky Sall.  C’est ce quatuor qui était favorable à des mesures coercitives pour ramener au pouvoir le président nigérien Mohamed Bazoum, y compris par l’usage de la force armée.

Qu’il soit aujourd’hui sur des positions qui hier avaient reçu sa condamnation sans appel pose en effet un problème qui, a priori, ne peut être réduit à une rebuffade ou un déni, voire un parjure du Président Bissau Guinéen. Il faut dire que la Constitution bissau-guinéenne, qui limite le nombre de mandats, porte en elle-même les germes d’une crise cyclique. En effet, si le Président de la République est élu au suffrage universel, le 1er ministre, lui, est issu des rangs de la majorité parlementaire et choisit lui-même les ministres de son gouvernement dont il est le chef, en vertu de la Constitution de 1993.

Or la Guinée-Bissau se trouve dans une situation inédite où le Président n’a pas la majorité au parlement, et cette « rivalité » a fini de déteindre sur le jeu institutionnel.

Umaro Sissoko Emballo n’a pas aujourd’hui les cartes en main, si la présidentielle se tenait avec une Assemblée majoritairement détenue par l’opposition.   Tout l’enjeu est pour lui, comme il en a décidé, de repousser l’élection présidentielle à novembre 2025, y compris en violation des dispositions constitutionnelles, donc après les législatives. Il espère ainsi, en obtenant la majorité (ce qui est loin d’être gagné), revenir dans le jeu, et, qui sait, opérer, par le biais du Parlement, une réforme constitutionnelle qui lui ouvre la voie à « l’éternité ».

Face à cette gageure, il devra non seulement surmonter les « grincements de dents » de la CEDEAO, qui, déjà dès le 23 février 2025 (jour de l’annonce du report), a dépêché une mission de Haut niveau, qui va séjourner à Bissau jusqu’au 28 à Bissau. Cette délégation de 8 membres, dirigée par l’ancien ministre d’État ministre des affaires étrangères du Nigéria, Bagudu HIRSE, va rencontrer les leaders de l’opposition, Nuno Nabiam en l'occurrence, afin d'entamer des discussions au menu desquelles il y aura certainement la recherche de solutions à cette crise politique lourde de dangers, née de la déclaration du président Emballo.

Les organisations politiques de l'opposition, de leur côté, ne sont pas en reste. Elles sont déjà regroupées autour de L'ancien premier ministre Nuno Nabian, leader de l'Assemblée du peuple uni – Parti démocrate de Guinée-Bissau (APU-PDGB), afin de faire face à ce qu'elles appellent l'accaparement du pouvoir par le Président Umaro Sissoko Emballo, dont le mandat s’est achevé depuis le 15 février 2025, selon la Constitution du pays, contrairement à ses prétentions.

Cette situation est lourde de danger comme l’a perçu la CEDEAO, une fois n’est pas coutume, car le pays va tout droit vers un vide institutionnel, car le Président Emballo avait dissous l’Assemblée nationale et la Cour suprême au lendemain de sa lourde défaite des législatives. Depuis le 15 février en principe, terme du mandat actuel d'Emballo, il n’y a pas de président juridiquement parlant.

En organisant la signature des accords de cessez-le-feu définitif entre le gouvernement du Sénégal et le Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) au même moment que l’opposition et la société civile bissau-guinéenne pour contester ce report, Umaro Sissoko Emballo n’a-t-il pas voulu allumer un contrefeu ? Pour certains analystes, le Président bissau-guinéen sortant multiplie les initiatives dans le but seul d'éclipser la dynamique de l’opposition et de la société civile hostile à toute prorogation de son mandat. Avec cette signature, Emballo fait l’actualité dans son pays, joue la montre et fixe son chronogramme à maxima, non sans brandir sa force à travers sa garde présidentielle solidement armée à l’opposé de l’armée régulière sous-équipée.

On est sur la ligne de crête avec la nouvelle date de la présidentielle, qui fait suite à un premier report. Pour une fois, l’intervention prompte de la CEDEAO, qui déjà avait accompagné la transition à Bissau, est salutaire. Pourra-t-elle inverser la marche d'Emballo vers son objectif de novembre ? La question reste posée.

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