Dans le cadre de notre série d'interviews dédiée au mois de la femme, nous mettons en lumière le parcours inspirant de Sarjo Baldeh. À seulement 23 ans, cette photographe sportive gambienne incarne la passion et la détermination. Dans un domaine où les femmes sont encore souvent peu représentées, Sarjo a su se frayer un chemin, s'imposant par son regard unique et sa sensibilité artistique. Ses photos capturent l'essence même des moments intenses du sport, nous rappelant que la photographie est bien plus qu'une technique : elle est un moyen puissant de retranscrire des instants de vie, d'espoir, de lutte et de victoire.
En choisissant ce chemin difficile, Sarjo a non seulement brisé des barrières, mais a aussi ouvert la voie à de nombreuses jeunes femmes désirant s'impliquer dans le monde du sport sous un angle différent. Derrière chaque cliché, se cache une histoire d'intensité et de passion, un témoignage vivant qui révèle la beauté du jeu et des émotions authentiques.
Dans cette interview, Sarjo revient sur son parcours : ses premiers pas dans un univers majoritairement masculin, les défis qu'elle a dû surmonter, et les moments de grâce qui ont marqué son évolution en tant que photographe. Elle nous parle de sa passion, mais aussi de ses combats intérieurs, de ses doutes et de la façon dont elle a transformé chaque obstacle en tremplin. Pour elle, chaque match, chaque rencontre est une occasion de capturer l'âme du sport et de redéfinir les règles du jeu.
Sarjo Baldeh incarne l'espoir d'une nouvelle génération qui croit que la passion, l'ambition et l'audace sont les clés pour réécrire les règles et construire un monde plus égalitaire. À travers ses photos, elle montre que la place des femmes dans le sport est bien plus que légitime - elle est essentielle.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de ce qui vous a inspiré à vous lancer dans la photographie, en particulier dans le football ?
J'ai toujours été photographe depuis le lycée. En 2020, j'obtiens mon diplôme et mes proches m'offrent mon premier appareil photo. C'est après cela que j'ai décidé de me lancer seule, car j'avais travaillé auparavant avec mon mentor dans son studio. La même année, j'ai commencé à explorer la photographie de manière indépendante, en me promenant et en prenant des photos avec mes amis. En observant les réseaux sociaux, j'ai réalisé que des clubs comme le Real Madrid avaient leurs propres photographes et que les footballeurs internationaux étaient bien couverts.
Mais c'était quelque chose que je n'avais jamais vu dans mon pays. Alors, j'ai décidé de me lancer dans la photographie sportive, sans aucune connaissance du sport ou de ce domaine.
Tout ce que j'ai appris en photographie sportive, je l'ai découvert sur YouTube et grâce à certains mentors qui ont remarqué mon travail et compris que j'étais photographe de sport. Mon premier projet sportif a commencé avec l'équipe nationale de Gambie, lors des qualifications pour la CAN 2021, au Sénégal, contre le Soudan du Sud. J'ai décidé de demander une accréditation, j'ai été acceptée, et nous sommes allés au Sénégal en bus avec les journalistes sportifs gambiens.
Ne connaissant rien au sport, à 30 minutes du coup d'envoi, j'ai décidé de régler mon appareil en mode sport et je suis allée rapidement sur YouTube pour voir comment faire. Malheureusement, nous sommes arrivés en retard au stade.
Une fois sur place, j'ai vu de nombreux photographes masculins avec de longs objectifs, et je ne savais même pas ce que c'était. Paniquée, j'ai décidé de partir dans la direction opposée et de m'asseoir ailleurs. Ce jour-là a marqué l'émergence de la première femme photographe sportive en Gambie.
L'événement était en fait sponsorisé par un enseignant, et pendant que je prenais des photos et les publiais sur les réseaux sociaux, les gens ont commencé à remarquer que quelqu'un mettait à jour les informations sur le match avec des images des buteurs. Ils ont pris des photos de moi en train de travailler et les ont postées sur Twitter. C'est ainsi que le nom "Baldeh, photographe sportive" a commencé à circuler.
J'ai décidé de tenter l'expérience pendant un an en tant que freelance. En 2022, j'ai travaillé avec Real de Banjul, un club de la ligue gambienne, pendant toute la saison, tout en poursuivant mes études supérieures. En 2023, j'ai rejoint Fortune Football Club et j'y travaille toujours aujourd'hui. C'est d'ailleurs ce club qui m'a sponsorisée pour couvrir la Coupe d'Afrique des Nations 2024.
Après la CAN, j'ai également été recrutée par l'UFOA. On m'a demandé d'envoyer mon CV, et j'ai été engagée comme photographe officielle. J'ai ainsi couvert des tournois masculins, les compétitions U-17 et U-20, ainsi que le tournoi scolaire de football africain au Sénégal et en Sierra Leone. J'ai aussi été invitée en tant que jeune photojournaliste au programme "All Young Reporters AIPS" en Arabie Saoudite.
Qu'est-ce qui vous attire spécifiquement dans le football en tant que sujet photographique, et comment la perspective féminine influence-t-elle votre travail ?
Ce qui m'attire particulièrement dans le football, c'est que je pense que nos footballeurs gambiens méritent d'être reconnus à l'international.
Au début, cela a été très difficile, notamment en tant que femme. J'ai dû convaincre tout le monde de l'importance de la photographie sportive et me battre pour avoir des opportunités de couvrir des tournois internationaux, malgré des promesses non tenues et de nombreuses déceptions.
Être une femme dans la photographie sportive a eu un impact énorme. Aujourd'hui, de nombreuses femmes en Gambie se lancent dans ce domaine. Beaucoup me disent : "Sarjo, grâce à toi, d'autres ont osé prendre un appareil photo." Mais pour moi, tout le monde peut prendre une photo ; ce qui fait la différence, c'est la raison pour laquelle on choisit ce métier.
J'ai choisi la photographie sportive parce que personne ne le faisait et que j'aime me lancer dans des projets uniques. Je voulais aussi que l'on sache à l'étranger que la Gambie possède des photographes de sport.
Quand je suis allée à la CAN, j'étais la première photographe gambienne à y participer. Et à chaque fois que je démarre quelque chose en rapport avec le sport, je suis toujours la première à le faire en Gambie. Peu de gens s'y aventurent encore, mais j'ai formé plusieurs personnes, et aujourd'hui, beaucoup travaillent avec des équipes. Je suis fière d'avoir contribué à la création d'emplois dans l'industrie du sport.
Comment gérez-vous la pression et les délais serrés lors des grands tournois comme la CAN ?
Le plus grand défi est financier. Comment financer mes déplacements vers les différents stades, qui sont parfois à trois ou quatre heures de route ? Par exemple, je n'ai pu assister qu'au match Nigeria - Côte d'Ivoire à Abidjan.
Ensuite, il y a la difficulté d'être sous-estimée. Beaucoup de gens ne me prennent pas au sérieux au début. Mais je transforme ces remarques en motivation.
Sur le terrain, lorsque nous prenons la photo d'équipe avant le coup d'envoi, c'est une véritable compétition entre photographes. J'utilise mon avantage : ma petite taille. Je me faufile rapidement pour prendre ma photo et je me retire.
Certains m'ont dit que mon projet n'était pas réaliste et que je ferais mieux de me concentrer sur autre chose. Aujourd'hui, je prouve que tout est possible avec de la détermination et du travail acharné.
Quel a été le plus grand défi en tant que femme photographe sportive ?
Le principal défi a été de convaincre les gens que la photographie sportive est un vrai métier.
Ce domaine est à 100 % dominé par les hommes, et au début, personne ne comprenait mon projet. De nombreux hommes me disaient que c'était impossible.
J'ai aussi rencontré des personnes influentes qui m'ont fait des promesses non tenues sous prétexte que j'étais jeune et ambitieuse.
Heureusement, ma famille a toujours soutenu mon travail, mais j'ai vu beaucoup de jeunes femmes abandonner faute de soutien parental. J'ai reçu des messages de jeunes filles me disant que leurs parents leur interdisaient de se lancer, jugeant ce métier inadapté aux femmes et peu rentable financièrement.
Par exemple, une jeune Tanzanienne m'a contactée. Elle est musulmane et porte le voile. Beaucoup de ses amis lui ont conseillé de ne pas entrer dans un milieu dominé par les hommes, et ses parents désapprouvaient son choix.
Je lui ai suggéré de montrer mes photos à sa famille et de leur expliquer que j'étais la première photographe gambienne à couvrir la CAN. Elle l'a fait et est revenue vers moi en disant : "Je leur ai dit que je veux faire encore mieux qu'elle et aller à la CAN un jour."
Dans notre société, les femmes doivent prouver qu'elles peuvent réussir dans des domaines traditionnellement masculins.
Y a-t-il eu des moments où vous avez été particulièrement fière d'être une femme dans ce domaine ?
Oui, il y en a eu plusieurs. L'un des moments les plus marquants a été lorsque j'ai couvert mon tout premier match avec l'équipe nationale gambienne en 2020. J'étais la seule femme photographe sur le terrain, et voir mes photos utilisées par les médias locaux et les supporters m'a donné une immense satisfaction.
Un autre moment dont je suis fière est ma participation à la Coupe d'Afrique des Nations 2024. Être la première photographe gambienne accréditée pour cet événement était un honneur. C'était un défi, mais aussi une reconnaissance de mon travail acharné. Lorsque j'ai vu mes photos circuler sur les réseaux sociaux et être utilisées par des médias internationaux, j'ai ressenti une grande fierté.
Je suis également très fière d'avoir inspiré d'autres jeunes filles à se lancer dans la photographie sportive. Récemment, une jeune photographe m'a dit qu'elle avait décidé de poursuivre cette voie après avoir vu mon travail. Cela m'encourage à continuer et à prouver que les femmes ont leur place dans ce milieu.
Enfin, un moment fort a été mon invitation au programme "All Young Reporters AIPS" en Arabie saoudite. C'était une reconnaissance internationale de mon travail et une opportunité incroyable de me former aux côtés d'autres jeunes talents du journalisme sportif.
Tous ces moments me rappellent pourquoi j'ai choisi ce métier et me motivent à aller encore plus loin.
Comment voyez-vous l'évolution du métier de photographe sportif dans le football ?
Le métier évolue énormément, notamment avec l'avancée des technologies. Aujourd'hui, les appareils photo sont plus performants, et les drones ainsi que l'intelligence artificielle commencent à jouer un rôle important dans la capture d'images. Cela demande aux photographes de s'adapter en permanence, d'apprendre de nouvelles techniques et de maîtriser des outils numériques toujours plus avancés.
Les réseaux sociaux ont également transformé notre métier. Avant, les photos étaient principalement destinées aux journaux et magazines, mais aujourd'hui, elles doivent être instantanées et adaptées aux plateformes numériques. Il faut savoir capter l'émotion d'un match en une image percutante et la publier rapidement. Cela demande une grande réactivité et une bonne compréhension des tendances du digital.
Un autre aspect en évolution est la reconnaissance du travail des photographes. Les clubs et les joueurs accordent de plus en plus d'importance à l'image et au storytelling visuel. Cela ouvre des opportunités pour les photographes indépendants et les créateurs de contenu.
Enfin, je pense que la diversité dans le métier va continuer à croître. De plus en plus de femmes s'imposent dans la photographie sportive, et c'est une très bonne chose. Cela apporte des perspectives différentes et enrichit la manière dont le football est raconté en images.
Quels joueurs ou équipes préférez-vous photographier ?
La Gambie. Oui, parce que j'ai déjà vécu cette expérience avec mes joueurs et c'était un moment magnifique. Ce sont des personnes que j'admirais à la télévision et à la Coupe d'Afrique des Nations, et là, j'étais juste à côté d'eux.
Donc, les rêves deviennent réalité. J'aime la Côte d'Ivoire, et pourquoi ? Parce que le nombre de personnes qui viennent les soutenir est impressionnant, c'est immense. Le stade est rempli d'une telle ferveur.
On peut voir tellement d'amour et d'enthousiasme chez eux, à quel point ils veulent que leur pays gagne ce tournoi. Et oui, cela motive les footballeurs, et j'adore les photographier. Je n'ai eu que 30 minutes pour le faire avec eux.
J'aime aussi le Nigeria pour sa base de supporters et le genre de spectacles qu'ils offrent. Il ne s'agit pas seulement des footballeurs, car si vous allez voir les supporters, il y a énormément de contenu à capturer avec les Nigérians, et j'adore les photographier également.
Oui, en dehors de l'Afrique aussi, j'aime le Real Madrid et j'espère un jour pouvoir les photographier.
Quels sont vos projets pour l'avenir ?
J'ai plusieurs ambitions. Tout d'abord, je veux continuer à perfectionner mon art et à explorer de nouvelles façons de raconter le football à travers mes images. J'aimerais aussi couvrir des compétitions encore plus prestigieuses et élargir mon portfolio international.
Je veux également transmettre mon expérience. J'aimerais encadrer des jeunes photographes, notamment des femmes, pour les aider à se lancer dans ce métier. Organiser des ateliers, partager mes connaissances et encourager celles qui hésitent à se lancer me tient à coeur.
Enfin, j'aimerais un jour publier un livre photo, un recueil des moments les plus marquants que j'ai capturés dans ma carrière. Le football est une histoire d'émotions, et j'aimerais laisser une trace de ces instants uniques.
Le plus important pour moi, c'est de continuer à vivre ma passion au quotidien et de capturer l'essence du football à travers mon objectif.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans la photographie sportive ?
D'abord, je leur dirais de croire en elles et de ne pas se laisser décourager par les obstacles. Ce n'est pas un milieu facile, mais avec du travail et de la détermination, tout est possible.
Je leur dirais de ne jamais lâcher leur passion. Ce métier demande beaucoup de patience, de travail et de résilience. Il faut être curieux, toujours apprendre, et surtout, ne pas avoir peur de se lancer. Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux et les nouvelles technologies, il est plus facile de se faire connaître et de partager son travail. Mais il faut aussi rester authentique et trouver sa propre signature visuelle.
Ensuite, je leur conseille de se former, d'expérimenter et de pratiquer autant que possible. La photographie est un domaine où l'expérience compte énormément. Il faut aller sur le terrain, capturer des moments, analyser ses erreurs et progresser.
Je leur dirais aussi de ne pas hésiter à se faire connaître. Il faut partager son travail sur les réseaux sociaux, contacter des médias, proposer ses services aux clubs et associations. Les opportunités viennent souvent à ceux qui osent.
Enfin, je leur recommanderais de s'entourer de personnes bienveillantes et de chercher des mentors. Avoir des modèles et des soutiens dans ce milieu peut faire toute la différence.
Et surtout, qu'elles ne doutent jamais de leur légitimité ! La passion et le talent n'ont pas de genre.
Le football est un sport d'émotions, et le rôle d'un photographe est de capturer ces moments intenses qui racontent une histoire. Si vous aimez cela et que vous êtes prêts à y consacrer du temps et de l'énergie, alors foncez ! Le monde du football a toujours besoin de nouvelles perspectives et de talents passionnés.