Ile Maurice: «Certaines villes sont dans un état d'abandon indescriptible»

interview

Lord-maire en 1986, Cassam Uteem analyse le rapport de forces en amont des élections municipales prévues pour le 4 mai prochain.

Avec l'impatience grandissante des électeurs de voir des changements, est-ce que cela pourrait donner lieu à des surprises lors des municipales ?

En influant par exemple sur le taux de participation. Les résultats qui sortent des urnes sont quelquefois aléatoires et nous réservent des surprises. Toutefois, malgré l'impatience des électeurs de voir des changements qui tardent à venir, je ne pense pas que les prochaines municipales donneront lieu à des surprises. Après le 60-0 des dernières élections générales, un 126-0 aux prochaines municipales en faveur de l'alliance au pouvoir est même prévisible et ne constituerait pas, à mon avis, une surprise. Ce serait du déjà-vu !

Quant au taux de participation aux élections municipales, il a toujours été inférieur à celui enregistré lors des élections générales, le plus fort taux fut de 69 % en 1985 et le plus faible de 22,81 % en 1991. Lors des dernières municipales, en 2015, le taux de participation était de 35,59 %. Les citadins se sont plaints, avec raison, des renvois successifs et injustifiés des élections municipales, les privant d'exercer leur droit de vote. Il est à souhaiter que pour les prochaines municipales, ils soient bien plus nombreux à se rendre aux urnes.

La participation du MSM et du PMSD aux municipales est incertaine. Quelle valeur réelle accorder à une victoire aux municipales si c'est face à des adversaires qui ne se sont pas encore relevés du 60-0 du 11 novembre ?

Je peux comprendre l'hésitation des leaders de ces partis, encore en train de panser leurs blessures, à participer aux élections municipales après leur cuisante défaite aux élections du 11 novembre dernier. Cependant, déclarer forfait ne devrait pas être une option pour eux et leurs partis. Mieux vaut participer et perdre que de ne pas participer du tout, car ils se montreront alors responsables, prêts à poursuivre leur participation à l'animation de la vie politique, à structurer l'opinion publique et surtout à contribuer à la gestion des villes, aujourd'hui et à nouveau celle du pays, demain.

Certaines villes et certains quartiers plus que d'autres sont dans un état d'abandon indescriptible tant du point de vue d'infrastructures routières délabrées, y compris trottoirs et drains mal entretenus, que de la collecte des déchets ménagers irrégulière et faite à des heures les plus indues, sans compter l'absence criarde d'animations culturelles. Même si, pourrait-on affirmer, qu'à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, il est temps que de nouvelles équipes prennent en charge l'administration de ces villes... et pas seulement pour la gloire !

Un «walk over» de la majorité dans les municipalités après le 60-0, est-ce sain pour le bon fonctionnement des institutions ?

Il y a eu des walk-overs dans le passé avec une alliance raflant tous les sièges des cinq municipalités. Et autant que je m'en souvienne, cela n'a provoqué aucun dysfonctionnement des institutions. Pour assurer le bon fonctionnement des institutions, les Conseils municipaux doivent pouvoir jouir d'une certaine autonomie budgétaire et à nouveau, hire and fire leurs cadres et employés et établir des relations de bon fonctionnement avec le pouvoir central.

Ces blessures non encore cicatrisées de l'opposition, est-ce une chance à saisir pour les formations extraparlementaires ?

Avec les municipales, les formations extraparlementaires auront l'occasion de se faire valoir auprès de l'électorat urbain en proposant une équipe jeune et dynamique et un programme avec des propositions qui sortent des sentiers battus comme l'animation dans les quartiers, les loisirs sains pour les jeunes des cités ouvrières, l'alphabétisation des adultes. Faire élire un ou deux conseillers au sein de chaque municipalité est un objectif honorable tout à fait atteignable pour ces formations-là.

Le 4 mai, ce sera après 10 ans que les citadins retourneront aux urnes. De Port-Louis à Curepipe, entre cherté de la vie et ravages de la drogue, quelles préoccupations pensez-vous que les citadins ont envie d'exprimer pour leur ville ?

Je pense que les citadins veulent, avant tout, que leur ville soit mieux gérée et que les services municipaux soient à la hauteur de leurs attentes : des routes asphaltées et mieux éclairées, des drains et des canaux nettoyés et entretenus à intervalles réguliers afin de prévenir le risque d'inondation, des ordures ménagères enlevées à temps, des marchés hygiéniques réglementés et des animations musicales et culturelles à l'intention des jeunes des quartiers, en particulier, afin de mieux les protéger contre certains fléaux sociaux.

La mise en place du «same day counting» lors des municipales aura valeur de test pour les prochaines élections générales. On se souvient du mouvement qui a poussé les électeurs à aller voter avec leur propre plume. Qu'est-ce qu'il ne faudra surtout pas rater dans l'exercice du «same day counting» pour convaincre les électeurs de la faisabilité du processus ?

Si le same day counting lors des prochaines municipales est une nouveauté à Maurice, ailleurs il est courant et s'applique à toutes les élections et se passe sans anicroche, le décompte des voix se faisant dans chaque salle de votes après la fermeture des urnes. Faisant partie des équipes d'observateurs internationaux, j'y ai assisté et participé à plus d'une douzaine d'élections, en Afrique comme en Asie, et partout le same day counting était en vigueur et fonctionnait à la satisfaction des parties prenantes.

Le Commissaire électoral, Irfan Raman, a, lui, une très grande expérience dans ce domaine, ayant dirigé de nombreuses missions d'observation électorale à travers le monde et témoigné de l'exercice du décompte des voix le jour même des élections. Il lui appartiendra d'assurer le bon succès du déroulement avec l'aide des Returning Officers chevronnés et s'entourant d'officiers électoraux triés sur les volets et suffisamment formés, ce qui donnerait au processus crédibilité et fiabilité.

Le 60-0 du 11 novembre a été associé à un recul du vote communaliste et castéiste. Alors que d'autres y voient surtout l'expression du rejet du précédent régime. Pensez-vous que les municipales vont confirmer l'une ou l'autre thèse ?

Le vote communaliste ou castéiste est très marginal, sauf dans une ou deux circonscriptions où ils arrivent à être déterminants. Je ne crois pas qu'ils affecteront les résultats des municipales. Par contre, et dans la mesure où les cinq municipalités ont été, ces dix dernières années, dirigées et gérées, et l'on sait comment !, par des équipes qui sont favorables ou qui appartiennent au précédent régime, cet élément jouera, à mon avis, un rôle non-négligeable dans le choix des votants.

Vous avez été lord-maire en 1986 avant de passer par les divers échelons de responsabilité jusqu'à la présidence de la République. Avez-vous l'impression que les aspirants candidats veulent tout de suite devenir ministre avant d'avoir été conseiller municipal ?

Qu'est-ce que l'on perd en sautant l'étape d'apprentissage de gestion d'une ville ? Etre conseiller municipal ou villageois et député sont des moyens d'apprentissage qui peuvent être très utiles et servir de tremplin pour occuper, avec davantage d'expérience, de maturité et de perspicacité, de plus hautes fonctions ou responsabilités de l'Etat. Nous avons connu, au sein du MMM notamment, de très grands tribuns qui ont débuté à la mairie de certaines villes et qui sont devenus par la suite de très bons ministres de la République. En politique comme dans d'autres 'professions', il faut savoir être patient et attendre son heure. Il faut aussi savoir saisir les opportunités, comme le disait Shakespeare : "There is a tide in the affairs of men, which, taken at the flood, leads on to fortune; omitted, all the voyage of their life is bound in shallows and in miseries".

Lors des récentes élections générales, les candidats se sont bousculés pour obtenir une investiture. Dans le contexte post-60-0, pensez-vous qu'il y aura le même engouement pour se présenter aux municipales ?

Avec la quasi-certitude de remporter une large victoire aux prochaines municipales, les partis au pouvoir auront l'embarras du choix et ils devraient tenir des courses à l'investiture car ils seront nombreux ceux qui souhaiteraient se présenter comme candidats, certains avec l'ambition légitime d'occuper le fauteuil mairal. On ne trouvera pas le même intérêt ou engouement au sein des partis de l'opposition mais pour le bon fonctionnement de la démocratie une certaine opposition est nécessaire et peut-être qu'une partie de l'électorat urbain, conscient de cela, pourrait, lors du prochain scrutin, accorder leurs suffrages aux candidats des partis extraparlementaires ou de l'opposition.

Pour les élections municipales, il y a obligation de ne pas dépasser le quota de deux tiers de candidats du même sexe. Avec deux femmes ministres au gouvernement et quatre femmes Junior ministers, comment réconcilier cette contradiction entre les administrations régionales et le gouvernement central ?

C'est un fait indéniable que les femmes sont sous-représentées et très minoritaires tant à l'Assemblée nationale qu'au cabinet ministériel. Cette sous-représentation des femmes est une tare importante dans notre démocratie et il faut y remédier en imposant pour les élections générales futures, par exemple, un système de quotas comme c'est le cas déjà pour les élections au niveau des administrations régionales. Il faut également obtenir des leaders des partis politiques mainstream un engagement solennel pour une meilleure représentation des femmes dans la hiérarchie de leurs partis et surtout au niveau ministériel, une fois au pouvoir, à l'instar du Rwanda, petit pays africain qui a reconstruit son mode de fonctionnement politique en 2003 sur la base d'une nouvelle Constitution, en mettant particulièrement l'accent sur une meilleure parité entre hommes et femmes dans les différentes institutions politiques, dont le Parlement et le gouvernement.

Le document sur le «State of the economy» indique que les finances de l'Etat sont dans le rouge. En 2023, il y a eu l'exonération de la taxe municipale pour les familles ne possédant qu'une maison. Comment améliorer les services si les finances coincent ?

J'ai évoqué plus tôt la nécessité absolue aux municipalités, pour leur bon fonctionnement, de jouir d'une autonomie budgétaire. Cette autonomie suppose aussi qu'elles disposent de ressources suffisantes pour exercer effectivement leurs attributions. Une diminution importante de leurs ressources, comme la suppression de la taxe d'habitation sur les résidences, pour les familles ne possédant qu'une maison, est de nature à entraver leur libre administration. Dorénavant, il appartient au gouvernement central de pallier ce manque à gagner important afin de permettre aux municipalités d'assurer les meilleurs services possibles auxquels ont droit tous les citadins.

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