En avril 2024, le Parti mauricien social-démocrate (PMSD) se retire de l'alliance de l'opposition dirigée par le Parti travailliste (PTr) et le Mouvement militant mauricien (MMM). Entre accusations de sabotage, désaccords éventuels sur la répartition des investitures et soupçons d'influences occultes, l'interview de Khushal Lobine éclaire sur les tensions ayant incité XavierLuc Duval (XLD), le leader du PMSD, à se rapprocher du Mouvement socialiste militant (MSM). Ancien cadre du PMSD, notre interlocuteur revient sur les tractations en coulisses, l'influence d'Adrien Duval et les luttes de pouvoir. Au coeur du débat : les dynamiques politiques, les réformes constitutionnelles et l'impact des révélations explosives de «Missie Moustass» sur le régime sortant.
Retour en avril 2024. Le Dr Navin Ramgoolam et Paul Raymond Bérenger (PRB) annoncent que «le PMSD ne fait plus partie de l'alliance de l'opposition. Aucun accord n'a pu être trouvé, malgré toute notre bonne volonté». Quelques heures plus tard, XLD déclare à son tour qu'il est impossible de travailler avec PRB, qui aurait tout fait pour briser l'alliance. À l'époque, vous étiez un cadre influent du PMSD et avez suivi de près les discussions entre les trois leaders. Quelles sont les vraies raisons du départ de XLD de cette alliance ? A-t-il réellement été victime d'un manque de respect, comme il l'affirme ? Ou a-t il volontairement orchestré cette rupture pour se rapprocher du MSM ?
XLD a perdu toute l'aura qu'il avait développée en tant que leader de l'opposition. Pourtant, il avait fait du bon travail, maîtrisant ses dossiers et excellant aussi bien comme ministre que comme chef de file de l'opposition. Son revirement en faveur du MSM a été une immense surprise pour nous. Quant à l'attitude du tandem Ramgoolam-Bérenger, elle a toujours été respectueuse envers XLD. Ils ont collaboré régulièrement et se rencontraient presque chaque semaine avec un objectif clair : sauver la démocratie. Il est évident qu'une force occulte a influencé le départ du PMSD de l'alliance. Peut-être qu'un jour, XLD écrira un livre pour expliquer sa décision.
Pourtant, XLD a clairement désigné PRB comme une personnalité difficile à travailler avec. Y avait-il d'autres problèmes latents, peut-être liés à la répartition des investitures ?
Il a déjà collaboré avec PRB dans le passé au sein de l'opposition parlementaire. N'avait-il pas lui-même rompu l'alliance PTr-PMSD pour former la coalition L'Espoir avec le MMM, Roshi Bhadain et Nando Boodha ? C'est une question à laquelle seul XLD peut répondre.
Les deux étaient certes en alliance mais les contours de cette alliance, liés aux investitures et aux postes à responsabilité en cas de victoire, n'étaient pas encore à l'agenda. Vous qui êtes en alliance maintenant avec le MMM, il ne serait pas très opportun de critiquer l'attitude présumée de son leader envers le PMSD lors des négociations. Admettons que l'on vous prenne au mot. Passons. Comment s'est déroulée la scission au sein du PMSD ?
Tout cela appartient au passé... Mais je dirai que le samedi 6 avril 2024, une réunion spéciale a été convoquée au PMSD pour discuter d'un éventuel rapprochement avec un autre parti alors que nous étions déjà engagés avec le PTtr et le MMM. Ce jour-là, j'ai clairement exprimé mon désaccord, tout comme Richard Duval, Véronique Leu-Govind et Aurore Perraud l'ont fait. Cette dernière a finalement choisi de rester mais notre position, à Richard, Véronique et moi, était sans équivoque.
Avez-vous reçu des offres de la part du MSM ou du PMSD pour rester chez les Bleus ?
Je n'entrerai pas dans les détails. Ce qui compte, c'est l'avenir du pays. Aujourd'hui, nous avons un gouvernement et un Premier ministre qui oeuvrent dans l'intérêt supérieur de la nation.
Soyons sérieux ! Le MSM vous a-t-il offert de l'argent pour rester ? Un ministère ?
Je ne vais pas vous donner de réponses définies. L'honneur n'a pas de prix. J'ai dit à XLD : «Pendant sept ans, tu as tenu tête à ce gouvernement avec 137 Private Notice Questions. Comment peux-tu t'aligner avec le MSM ? Kouma to kapav align twa ek MSM? Kouma? Fais-tu passer ton pays en premier... ou ton fils ?»
Parlons du fils justement. On pourrait croire que le MSM a misé sur lui, en lui offrant ce poste de speaker, en remplacement de Sooroojdev Phokeer, pour se refaire une santé auprès de l'opinion publique. Comme pour marquer une coupure avec le tant décrié ancien speaker et ses méthodes. Adrien Duval est-il aussi à blâmer dans la débâcle du PMSD ?
(Il hausse les sourcils) Adrien a effectivement joué un rôle clé dans la décision de son père de rejoindre le MSM. Son influence sur ce rapprochement est indéniable. Il doit aussi assumer sa part de responsabilité dans ce qui s'est passé. Que représente le PMSD aujourd'hui ? Était-il coupé des réalités du terrain ? Il faut bien le croire... hélas !
Abordons un sujet qui risque de fâcher. Pensez-vous que la logique communautaire et «castéiste» ait joué contre vous dans l'attribution des portefeuilles ministériels ?
(Il hésite). Ma vision de la politique repose avant tout sur des convictions. Je fais une distinction claire entre ambition et engagement. Il y a un travail à accomplir, que ce soit en tant que ministre, simple député ou même en tant que citoyen. C'est la prérogative du Premier ministre de composer son équipe. Il doit gérer un effectif de 20 joueurs mais il ne peut malheureusement pas tous les aligner sur le terrain.
Certains estiment que votre patronyme a joué contre vous. Richard Duval, lui, porte un patronyme influent...
Richard Duval s'est forgé et s'est imposé comme un humaniste et un bon politicien sur l'échiquier politique. Il a tout le mérite d'être là où il est aujourd'hui. Le patronyme joue-t-il un rôle en politique à Maurice ? Peut-être. Mais ce n'est pas parce que l'on porte un patronyme illustre qu'on ne peut pas faire de la politique. Au final, c'est le peuple qui vote. Cela dit, je suis d'accord, un patronyme connu peut conférer un avantage par rapport au commun des mortels.
Vous êtes avocat d'affaires et constitutionnaliste, avec une connaissance approfondie des rouages des différentes constitutions à travers le monde. Où en sont les réformes constitutionnelles promises par le gouvernement dont vous faites partie ? Avec une majorité écrasante de 60-0, on aurait pu s'attendre à des avancées rapides à ce niveau.
Une Constitutional Review Commission sera mise en place dans les six mois à venir. Cette commission analysera toutes les propositions émanant de la société civile et procédera à une refonte de la Constitution. Le droit de la nature sera appliqué car il sera inscrit dans la Constitution. Ensuite, nous allons reformuler les droits de l'homme pour redonner de la valeur au citoyen mauricien. Il faudra également renforcer les pouvoirs du Directeur des poursuites publiques (DPP) car nous avons vu à quel point cette institution a été torpillée ces dix dernières années. Et aussi, l'introduction d'une dose de proportionnelle aux élections à travers une bonne réforme électorale.
Néanmoins, cette «révolution constitutionnelle» tarde à se concrétiser. Rampersad Sooroojebally a été nommé commissaire de police par le Premier ministre, en remplacement d'Anil Kumar Dip. Tout comme ce dernier, il a été nommé sous contrat et demeure donc redevable envers le pouvoir central...
L'ancien commissaire de police avait complètement dévié de son rôle, pourtant bien défini par la Constitution. Le choix du commissaire est une question d'homme et de femme compétent.e et méritant.e. Actuellement, ce poste est contractuel, car nous sommes en période de transition. Rampersad Sooroojebally est sorti de sa retraite pour remettre de l'ordre dans le chaos laissé par Anil Kumar Dip. C'est quelqu'un de très discipliné et il mérite amplement ce poste de par ses compétences et son expérience. Il saura quoi faire pour redorer le blason de la force policière, contrat ou pas.
Aviez-vous anticipé la débâcle du gouvernement Jugnauth ?
Oui ! Déjà, il faut savoir qu'en 2019, Pravind Kumar Jugnauth (PKJ) et son équipe n'avaient obtenu que 37 % des voix alors que plus de 60 % des électeurs avaient voté pour l'opposition... une opposition malheureusement divisée à cette époque. PKJ était déjà en minorité dans le pays en 2019 mais c'est le système électoral qui l'a maintenu au pouvoir. Aujourd'hui, nous voyons le résultat d'une opposition unie. C'est surtout l'arrogance du clan Jugnauth, qui a précipité sa chute ! Cette arrogance et l'abus de pouvoir ! Sooroojdev Phokeer était devenu le symbole même de cette arrogance !
Les «Moustass Leaks» ont choqué les Mauriciens. En réponse, l'ancienne administration a tenté de bloquer l'accès aux réseaux sociaux. Qui a bien pu conseiller à l'ancien Premier ministre de faire une telle chose ? Que pensez-vous de cette décision ?
Un dicton dit ceci : «Quand Dieu veut vous détruire, il vous rend fou d'abord !» Ma propre fille rédigeait sa thèse en ligne. L'éducation passe par YouTube aujourd'hui. Des entrepreneurs, des jeunes, gèrent leur business via les réseaux sociaux. Certains voulaient simplement voir et entendre leurs proches à l'étranger... et tout cela a été rendu impossible ! Pourtant, ils ont pris cette décision absurde et ont tenté de la maintenir jusqu'au 11 novembre, le lendemain des élections. Vous avez raison de le souligner : qui a bien pu conseiller une telle chose ? This has added salt to injury. C'est ce jour-là que la jeunesse mauricienne s'est révoltée. De 14 ans à monter, les jeunes ont exprimé leur colère !
Cerise sur le gâteau... l'ancien régime a dépensé Rs 5,6 milliards pour espionner la population.
Une démocratie digne de ce nom ne peut pas surveiller son peuple ! Dans un État de droit, nous avons droit à la vie privée. Il est inacceptable que nos conversations puissent être écoutées à notre insu. Heureusement, Navin Ramgoolam a annoncé au Parlement que ces dispositifs avaient été démantelés. C'est une victoire pour nos libertés fondamentales.