Maroc: Brasilia, 65 ans et une âme à façonner

Brasilia — Ville sans vitrines, sans foule pressée, où de larges avenues s'étendent sans trottoirs... Que vient-on chercher ici, à Brasilia ? Pour qui s'y aventure, cette capitale futuriste, surgie du néant au coeur aride du Cerrado, déroute, intrigue, fascine tout à la fois.

À mille lieues de l'effervescence tropicale des autres métropoles, Brasilia impose son propre tempo - fait de silence, d'immensités et de symétries. Ici, tout a été pensé à l'avance, comme si l'improvisation, pourtant si chère à l'âme brésilienne, y avait été proscrite.

Il faut dire que Brasilia est née d'une utopie. L'idée d'une capitale au coeur du pays remonte à 1823, portée par le rêve d'un Brésil plus équitablement réparti. Plus tard, dans un songe prophétique, Don Bosco, un prêtre italien, y entrevoit une cité idéale. Ce rêve prendra corps sous la présidence de Juscelino Kubitschek (1956-1960), qui confiera la mission à Lucio Costa et Oscar Niemeyer.

Mille jours auront suffi pour la voir surgir, comme on aime à le répéter ici. Mais en organisant chaque parcelle, en traçant chaque ligne, ses concepteurs ont peut-être oublié que le désordre spontané donne souvent chair à une ville.

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À l'aube de ses 65 ans, née un 21 avril 1960, Brasilia continue de diviser. Les uns louent sa tranquillité, sa sécurité, son audace architecturale signée Oscar Niemeyer. D'autres y voient une ville figée, conçue pour l'automobile, où le regard se perd sur des esplanades désertes.

Pourtant, dans le mémoire présenté en 1957 pour le concours de la future capitale appelée à remplacer Rio de Janeiro, l'urbaniste Lucio Costa rêvait d'« une ville pensée pour un travail ordonné et efficace, mais aussi vivante, agréable, propice au rêve et à la spéculation intellectuelle, capable de devenir, au-delà d'un centre de gouvernement, l'un des foyers culturels les plus lucides et sensibles du pays ».

De ce rêve naîtra le plan pilote, dont la silhouette, en forme d'avion -ou d'oiseau, selon les sensibilités- impose une rigueur fonctionnelle. Sa colonne vertébrale, l'axe monumental, trace une ligne droite jalonnée de zones distinctes : banques et institutions d'un côté, hôtels et commerces de l'autre, chacun cantonné à son périmètre. Plus loin, les ambassades, réparties entre les secteurs Nord et Sud, s'alignent dans un calme feutré.

C'est le long de cet axe que s'étire l'esplanade des ministères, jusqu'à déboucher sur la Place des Trois Pouvoirs -- vaste étendue de béton où se font face, dans une solennité presque glacée, le Palais présidentiel, le Congrès national et la Cour suprême. Ce coeur du pouvoir reste pourtant étonnamment désert. Quelques touristes épars, des fonctionnaires pressés : la vie, ici, semble s'y tenir à distance.

Un peu plus loin, les clubs privés très prisés par l'élite s'égrènent à l'abri du tumulte ordinaire, le long du lac Paranoá. Ce plan d'eau artificiel fut conçu pour adoucir la rudesse du climat sec, durant l'hiver austral.

Perpendiculairement, l'axe résidentiel en arc de cercle accueille les quartiers organisés autour des fameuses superquadras. Ces blocs d'immeubles bordés d'arbres, dotés chacun de commerces et services de proximité, visaient un idéal de vie communautaire où tout se ferait à pied. Mais à force de rationalité, la ville s'est morcelée.

« J'ai l'impression de vivre dans une bulle, privée de ce chaos fertile qui donne vie aux grandes cités. Même pour un simple café, il faut prévoir », confie à la MAP, Luna Garcia, jeune expatriée installée dans une superquadra du Nord. C'est que l'environnement y est paisible, sécurisé mais peu propice à la spontanéité des rencontres.

Peut-être est-ce là le paradoxe fondateur de Brasilia : être à la fois modèle et prison de son propre idéal ? Là où Salvador s'anime au rythme de l'axé -cortège musical hérité des traditions afro-brésiliennes-, où Rio résonne de samba, où Sao Paulo palpite d'énergie économique, Brasilia suit une autre voie, mais peine à échapper à la froideur de son dessin. Son urbanisme géométrique, sa segmentation sociale, son absence d'ancrage historique nourrissent l'impression d'un décor sans coulisses.

« Pensée comme un centre décisionnel, elle a été conçue pour être avant tout fonctionnelle », résume Anderson Cunha, avocat et consultant en stratégie institutionnelle. Installé depuis 25 ans dans la capitale, il décrit une ville « ordonnée, fluide, lisible », un atout qu'il mesure au quotidien dans ses allers-retours entre institutions.

À l'écart du centre pensé pour les élites administratives, les classes populaires vivent reléguées dans l'une des 34 villes satellites -- Ceilândia, Taguatinga, Samambaia... -- qui dessinent un halo autour du plan pilote. Elles abritent celles et ceux qui font tourner la capitale, sans pour autant y habiter. « Tout semble pensé pour les fonctionnaires. Pour les autres, la ville reste distante », glisse Carlos Silva, jardinier, les mains encore couvertes de terre rouge.

Mais les lignes bougent. Dans certaines périphéries comme Águas Claras, la rigueur initiale cède le pas à une effervescence nouvelle. Bars, cafés, restaurants s'y multiplient, attirant une jeunesse avide de rencontres. Marchés alternatifs, concerts de rue, festivals éphémères surgissent çà et là, insufflant à la ville un souffle longtemps contenu.

À l'occasion de son 65e anniversaire, la capitale s'apprête d'ailleurs à célébrer son histoire, son modernisme et sa diversité à travers trois jours de festivités : concerts d'artistes renommés, animations culturelles, espaces pour enfants, aires de restauration et transports publics renforcés pour accompagner la foule.

Le Parque da Cidade, vaste poumon vert en plein coeur de Brasilia, offre un rare sentiment de vie partagée. Joggeurs, cyclistes, familles et promeneurs s'y croisent au rythme de l'ombre des arbres. Loin du béton et des lignes droites, la ville semble enfin respirer. « J'y vais avec mon fils quand j'ai besoin de souffler. On y retrouve un peu de cette spontanéité urbaine », confie Maria Farani, jeune mère de famille.

Brasilia n'est plus celle des premiers jours. Sa population approche aujourd'hui les trois millions d'habitants, soit près du triple des années 80. Portée par l'appareil d'État, ses institutions et les entreprises qui l'entourent, l'économie locale repose essentiellement sur les services. Un modèle qui confère au District fédéral le PIB par habitant le plus élevé de ce pays-continent, soutenu par une forte présence de fonctionnaires, mieux rémunérés que dans le privé.

Capitale politique, mais aussi cosmopolite, elle attire Brésiliens de toutes les régions et expatriés du monde entier. Chacun y apporte sa langue, sa culture, son accent - autant de nuances qui peuplent ses quartiers de récits pluriels. Et dans ce brassage discret, une ville nouvelle se cherche.

Pour Cristiano Araujo, secrétaire du Tourisme du District fédéral, cette métamorphose est déjà à l'oeuvre. Interrogé par la MAP, il affirme que « Brasilia, jadis symbole du futur brésilien, s'impose désormais comme une destination vivante, où se mêlent architecture, culture, nature et gastronomie ».

Le tourisme, souligne-t-il, « a évolué, s'est diversifié, et impacte aujourd'hui directement la vie des habitants : il génère des emplois, des revenus, et renforce le sentiment d'appartenance à la ville ». Une vocation que le secrétariat entend cultiver, pour faire de Brasilia « une ville toujours plus accueillante et surprenante, pour ceux qui y vivent comme pour ceux qui y arrivent ».

Peu à peu, Brasilia s'autorise des pas de côté, s'éloigne de son plan, et s'ouvre à l'imprévu. Parviendra-t-elle, un jour, à acquérir l'âme qui lui manque ? Il lui faudra peut-être apprendre à désobéir à son propre dessin. Mais comment transgresser une utopie devenue patrimoine de l'humanité ?

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