La guerre au Soudan a contraint environ un million de personnes à trouver refuge dans les régions isolées et pauvres du Tchad voisin. L'expert de Crisis Group Charles Bouëssel s'est rendu sur place pour comprendre comment cette zone fait face à cet afflux de population.
La guerre civile au Soudan, qui a éclaté en avril 2023 entre l'armée soudanaise et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR), a engendré la plus grande crise humanitaire au monde. Des millions de personnes ont été contraintes de quitter leur domicile. Environ un million d'entre elles ont trouvé refuge au Tchad voisin. Cet afflux de population a fait peser une forte pression sur les provinces de l'est du pays, isolées et déjà confrontées à un haut niveau de pauvreté.
C'est notamment le cas du Ouaddaï, dont la population a augmenté de 60 pour cent en l'espace de deux ans. Cette pression démographique a entraîné une hausse de la demande de logements et de produits de première nécessité tels que l'huile de cuisson. La concurrence pour l'accès aux ressources rares comme le bois de chauffage et l'eau s'est également intensifiée, entrainant parfois des rixes entre les nouveaux venus et les populations locales. Pour répondre à la demande croissante de logements, des fours à briques se sont multipliés le long des routes de la région.
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Avant le début du conflit soudanais, les commerçants tchadiens vivant dans les zones frontalières importaient des produits tels que le sucre et le savon depuis le Soudan, où les coûts de production et de transport, ainsi que les taxes, sont moins élevés. Mais la plupart de ces chaînes d'approvisionnement se sont désagrégées du fait de l'intensification des combats. Désormais, ces produits sont importés depuis la Libye et N'Djamena, la capitale tchadienne, faisant grimper les prix en raison des plus longues distances que les marchandises doivent parcourir.
Le conflit a aussi donné naissance à une économie clandestine florissante dans le Ouaddaï, où des trafiquants écoulent des biens et des provisions pillés par des combattants au Soudan. Des commerçants y vendent, par exemple, des voitures volées à un tiers de leur prix d'origine. La contrebande de carburant est également devenue une activité lucrative.
Des membres des FSR utilisent des camions-citernes pour transporter le carburant de la Libye au Tchad. Des trafiquants locaux travaillant pour les FSR versent ensuite le carburant dans des barils qui sont chargés sur des pick-up Toyota dans des villes tchadiennes comme Abéché et Adré, avant de traverser la frontière vers le Darfour occidental. Une partie du carburant est également vendue localement dans l'est du Tchad.
Ce photoreportage examine la manière dont le conflit au Soudan et l'afflux de réfugiés et de rapatriés transforment les conditions de vie et les habitudes des populations dans les provinces de l'est du Tchad.
Des personnes attendent une distribution de nourriture sur le site d'accueil provisoire d'Adré, province du Ouaddaï, Tchad, mars 2024.
Des femmes attendent une consultation médicale sur le site d'accueil d'Adré, février 2024. Les femmes et les enfants représentent 89 pour cent des nouveaux venus. L'aide alimentaire, délivrée en nature ou en espèces, ne permet de couvrir que deux à trois semaines par mois, obligeant ces derniers à sauter des repas, à mendier ou à vendre les quelques effets personnels qu'ils ont pu emporter avec eux du Soudan. Même si les travailleurs humanitaires ont contribué à fournir un abri et de la nourriture à la plupart des réfugiés et des rapatriés, les organisations manquent cruellement de fonds.
Des femmes font la queue pour remplir des jerrycans d'eau potable sur le site d'accueil d'Adré, février 2024. Dans certains camps, chaque personne ne reçoit que six litres d'eau par jour, loin du minimum de vingt litres préconisé par l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
Une femme et sa fille vont chercher de l'eau à un puits situé à plusieurs kilomètres de leur village, sur la route entre Adré et Farchana, province du Ouaddaï, mars 2024. Parfois, des querelles éclatent entre les nouveaux arrivants et les populations locales concernant l'accès aux puits, dont les niveaux d'eau baissent dangereusement.
« L'Etat n'a rien fait pour nous depuis Tombalbaye [premier président tchadien, 1962-1975] », explique cet agriculteur du Ouaddaï à Crisis Group. Celui-ci se plaint de devoir faire une dizaine de kilomètres par jour pour aller chercher de l'eau. Février 2024.
Idriss, un coiffeur pour hommes originaire du Soudan, a fui la ville d'Al-Geneina en novembre 2023. Il a pu emporter du matériel et s'est installé à Adré. Sans économies ni famille, il espère rester et continuer à gérer son commerce, mais les autorités tchadiennes et l'Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) prévoient de le reloger dans un camp isolé loin de ses clients potentiels.
Une femme coupe du bois près du camp de réfugiés de Farchana, province du Ouaddaï, 2024. Les terres agricoles étant rares, les agriculteurs nouvellement arrivés peinent à obtenir des parcelles. Dans les villes, le marché du travail est saturé, en particulier à Abéché, où l'on compte environ trois réfugiés pour dix habitants.
Une fabrique de briques en terre cuite à Adré, 2024. L'augmentation de la population dans la province du Ouaddaï a entraîné une hausse de la demande de matériaux de construction. Même si elles ne sont pas habituées à ce genre de travail, les femmes réfugiées et rapatriées participent parfois à la production de briques car c'est l'un des rares secteurs d'activité qui embauche.
La concurrence sur le marché de l'emploi a fait baisser les salaires, alors que de nombreuses personnes peinent à trouver du travail. Les loyers ont doublé, contraignant parfois certains ménages ouaddaïens à quitter leur domicile au profit de réfugiés et de rapatriés plus aisés.
Dans les villes, l'arrivée de ces populations a entraîné une hausse du taux de chômage - pourtant déjà très élevé - et a accentué la pression à la baisse sur les salaires. Les emplois domestiques, très prisés par les femmes et les jeunes filles, sont particulièrement touchés.
Des personnes marchent dans une rue à la tombée de la nuit à Adré. La montée de la pauvreté et du chômage s'accompagne d'une hausse de la criminalité. Les habitants et les travailleurs humanitaires font état d'une recrudescence des vols et de l'insécurité. Alors que les populations locales sont de plus en plus frustrées par leur sort, la xénophobie s'est répandue, certains habitants tenant les nouveaux venus pour responsables de l'augmentation des coûts ainsi que du manque d'emplois.
Un pick-up transporte des hommes vers la province du Tibesti, au nord du Tchad, une zone connue pour l'exploitation artisanale de l'or et qui constitue un point d'accès vers la Libye. Nombre d'entre eux finissent par travailler dans des mines d'or ou tentent de poursuivre leur voyage vers l'Europe depuis la côte libyenne. Le trajet en pick-up jusqu'à Tibesti coûte environ 60 000 francs CFA (92 euros). Même si le prix est élevé, beaucoup sont prêts à prendre le risque de traverser le désert dans l'espoir d'une vie meilleure.
(A gauche) Un pick-up rempli de marchandises sur une route très fréquentée entre Abéché et Farchana. De nombreux biens pillés au Soudan sont également vendus au Tchad. Cette situation alimente la colère des réfugiés et des rapatriés qui estiment que les Tchadiens profitent de leur misère en commercialisant des marchandises volées. De nombreux pick-up volés au Darfour sont, par exemple, revendus à Abéché à des prix cassés. (A droite) Un important réseau de trafic de carburant, organisé par les FSR et bénéficiant à des trafiquants locaux, est également actif dans la région. Des barils de carburant sont chargés dans des pick-up qui traversent la frontière de nuit.
Un jeune éleveur et ses chameaux, province du Ouaddaï, mars 2024.
Des éleveurs de bétail près d'un point d'eau, province du Ouaddaï, Tchad, 2024. L'arrivée de réfugiés et de rapatriés exacerbe les tensions ethniques qui touchent depuis longtemps la région, en particulier entre les populations arabes et non arabes. Depuis les années 1980, l'arrivée d'éleveurs nomades arabes, zaghawa et gorane - qui détiennent le pouvoir politique au Tchad depuis les années 1990 - a transformé la région en zone de pâturages.
Les populations agricoles sédentaires, comme les Maba, ont depuis longtemps l'impression que leur accès à la terre et leur influence locale s'érodent. L'arrivée de réfugiés et de rapatriés en provenance du Soudan, des populations en majorité non arabes, a accentué ces divisions et entraîné des flambées de violence sporadiques. En 2019, des conflits fonciers ont fait des centaines de morts. De nombreux agriculteurs locaux accusent les éleveurs arabes de laisser leur bétail détruire les cultures en toute impunité.
Djido appartient à la communauté maba, qui se considère comme la population autochtone du Ouaddaï. Les Maba craignent que l'afflux récent de réfugiés et de rapatriés, ainsi que les changements démographiques, n'érodent leur pouvoir coutumier et leurs droits fonciers, affaiblissant encore davantage leur statut dans la région.
Un fermier et son troupeau attendent à l'ombre leur tour au puits, province du Ouaddaï, Tchad.
La guerre au Soudan a provoqué une crise humanitaire ainsi que de profondes transformations économiques et sociales dans l'est du Tchad. Alors que les ressources s'amenuisent, que la criminalité augmente et que les tensions s'exacerbent, les nouveaux venus et les populations locales font face à un avenir de plus en plus incertain.
Les autorités tchadiennes ont pris un certain nombre de mesures louables, notamment le lancement de projets d'infrastructures et le versement d'aides financières aux ménages vulnérables. Elles devraient poursuivre ces efforts et, dans la mesure du possible, les renforcer. Une présence plus visible de l'Etat dans les zones touchées pourrait également contribuer à désamorcer les tensions intercommunautaires. Pour que ces mesures portent leurs fruits, elles nécessiteront un soutien international plus fort et plus durable - un défi de taille à l'heure actuelle. Mais sans aide supplémentaire, les répercussions de la guerre au Soudan continueront de tourmenter la région.