Libye: La fragile stabilité menacée par l'impasse politique et les rivalités économiques

17 Avril 2025

Alors que les élections locales se poursuivent difficilement, la cheffe de la mission politique des Nations Unies en Libye appelle à un sursaut collectif pour mettre fin à près de quinze années de transition.

Depuis la chute de l'ex-dictateur libyen, Mouammar Kadhafi, en 2011, le pays s'enlise dans une crise multiforme. À tel point que, selon Hanna S. Tetteh, « l'inaction serait plus coûteuse que le changement ».

Depuis sa prise de fonction en février, la représentante spéciale du Secrétaire général de l'ONU en Libye, conduit des consultations à travers tout le pays. Les positions divergent sur la marche politique à suivre, mais « tous s'accordent sur la nécessité d'organiser des élections », a-t-elle assuré, jeudi, lors d'une réunion du Conseil de sécurité des Nations Unies sur la situation en Libye. Reste à trancher une question épineuse : faut-il d'abord adopter un cadre constitutionnel ou avancer sans attendre ?

Blocages institutionnels et compétition pour les ressources

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Au coeur du blocage politique se trouve une lutte de pouvoir alimentée par une fragmentation des institutions et une « compétition pour les ressources économiques », selon Mme Tetteh. L'absence d'un budget national unifié accentue les déséquilibres : inflation, pénuries de devises, dépréciation du dinar libyen.

Les tensions s'aggravent autour de la gestion des ressources publiques, exacerbées par la dévaluation monétaire récente. Pour assainir les finances libyennes, plusieurs voix locales réclament un audit indépendant par l'un des grands cabinets internationaux. Pour sa part, la Mission d'appui des Nations Unies en Libye (MANUL), sous la direction de Mme Tetteh, travaille avec des experts afin d'identifier des réformes en matière de gestion financière.

Des avancées timides sont néanmoins signalés : « L'arrêt des échanges de pétrole brut contre du carburant par la Compagnie nationale de pétrole depuis le 1er mars est un progrès vers plus de transparence », a noté la cheffe de mission, tout en appelant à une meilleure répartition des revenus et à un contrôle renforcé des dépenses publiques.

Élections locales : un test démocratique sous tension

L'inaction serait plus coûteuse que le changement

Alors que la deuxième phase des élections municipales se profile dans 62 localités, les premiers chiffres font état de plus de 570.000 électeurs inscrits, dont 31 % de femmes. Un signe encourageant pour Hanna S. Tetteh, qui rappelle que « ces élections sont essentielles pour instaurer une gouvernance démocratique à l'échelle locale ».

Mais là aussi, la transition se heurte aux réalités du terrain. À Harawa, les vainqueurs du scrutin ont été remplacés par des autorités de facto. Ailleurs, les circonscriptions ont été redessinées à mi-parcours, suscitant des accusations d'ingérence. Ces dysfonctionnements compromettent la crédibilité du processus électoral et soulignent l'urgence de consolider les institutions.

Instabilité latente et tensions militaires

Sur le front sécuritaire, la situation demeure précaire malgré le cessez-le-feu de 2020. À Tripoli, les mobilisations récentes des groupes armés de l'Ouest nourrissent les craintes d'un regain de violence. Dans le Sud, des affrontements meurtriers à Qatroun ont éclaté dans le sillage d'une restructuration des forces de l'Armée nationale libyenne.

Pour tenter d'amorcer un début de coordination entre les différentes factions qui fragmentent le pays, la MANUL a facilité l'installation de centres conjoints de sécurité aux frontières. « La situation restera fragile tant que la volonté politique d'unifier les forces de sécurité et militaires autour d'une vision commune fera défaut », a rappelé la diplomate ghanéenne.

Droits humains : l'impunité des groupes armés

Autre motif d'inquiétude : les violations des droits humains, qui se multiplient dans un climat d'impunité. « L'un des effets les plus tragiques des divisions institutionnelles en Libye est l'impunité dans laquelle certains groupes armés commettent des violations des droits humains », a déploré Mme Tetteh. Les arrestations arbitraires, les détentions illégales et les violences contre les migrants restent fréquentes.

La stigmatisation des étrangers, renforcée par des discours de haine, a conduit à des morts, à des arrestations massives et à la suspension des activités humanitaires. « Le ciblage des organisations humanitaires, des migrants, des réfugiés et des demandeurs d'asile doit cesser », a-t-elle martelé.

Dans ce contexte, l'émissaire onusienne appelle à l'adoption rapide du projet de loi sur la protection des femmes contre les violences, déjà validé en commission mais toujours en attente d'un vote parlementaire. Par ailleurs, la MANUL continue de soutenir, en lien avec l'Union africaine, un processus de réconciliation fondé sur les droits des victimes.

Une volonté de compromis

L'issue de cette longue transition dépend désormais de la capacité des acteurs libyens à bâtir un consensus inclusif. « Une volonté politique de compromis est essentielle pour élaborer une feuille de route consensuelle permettant de sortir de la crise politique et de clore la transition », a affirmé Hanna S. Tetteh.

Pour cela, l'implication des puissances régionales sera déterminante. Après une tournée diplomatique en Algérie, Égypte, Tunisie et Turquie, la responsable onusienne continue d'appeler à un soutien international coordonné : « Bien que les États membres aient des intérêts divergents en Libye, la communauté internationale doit coopérer autour d'un plan unifié ».

Dans une Libye tiraillée entre rivalités armées pour le contrôle de ressources, paralysie politique et épuisement social, l'immobilisme ne peut plus être une option.

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