Depuis la disparition du Président Félix Houphouët Boigny en 1993, tout laisse croire que la Côte d’Ivoire n’arrive pas à digérer la question identitaire qui la mine, et dont le principal artisan, il faut le dire, a été le successeur du 1er Président ivoirien Aimé Henri Konan Bédié (paix à son âme).
Dès 1994 faut-il le rappeler, il a introduit une révision du code électoral ivoirien qui impose désormais aux candidats à la présidence de prouver leur ascendance ivoirienne, garante de leur citoyenneté.
Résultat des courses, Henri Konan Bédié gagne sans coup férir la présidentielle de 1995 par un score fleuve de plus de 96% des voix, tous les candidats sérieux étant éliminés ou ayant boycoté.
Aujourd’hui encore, la radiation des listes électorales de M. Tidjane Thiam, décidée par le tribunal de 1ère instance d’Abidjan en dernier ressort, contre le candidat du PDCI-RDA, qui, par un hasard de l’histoire, est le parti du défunt Président Bédié, sonne comme un énième signal d’alerte que le ver est dans le fruit; comme qui dirait que les ingrédients de la crise sont là.
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Il faut sans doute replacer l’affaire dans son contexte pour bien comprendre que c’est une rivalité politique au sein même du PDCI-RDA, entre partisans de la candidature de Tidjane Thiam et ceux qui, pour diverses raisons, étaient contre, qui a mal tourné. Et comme le dit bien l’adage quand « quand la politique entre au prétoire par la porte, le droit en sort par la fenêtre ». C’est ce qui est arrivé.
Les partisans de Tidjane Thiam, qui sont loin d’être des naïfs, avaient très bien pris l’exacte mesure de la situation avec toutes les éventualités. Le profil des requérants pour sa radiation, du fait de sa double nationalité exclue par l’art 48 du code électoral ivoirien, montrait clairement qu’il y avait une logique politique d’élimination d’un concurrent gênant.
Ce n’est pas rien, qu’ils aient travaillé dur pour monter CAP Côte d’Ivoire, une large coalition, après la publication de la liste provisoire des listes électorales par la CEI, laquelle avait radié les noms de Gbagbo, Soro, et Charles Blé Goudé.
Aujourd’hui, on sait que la décision parue dans le journal officiel français entérinant la renonciation de Tidjane Thiam à la nationalité française intervient en effet 4 jours après la clôture des dépôts de candidature. Sans réouverture des inscriptions, juridiquement le candidat du PDCI est forclos. On comprend d’ailleurs pourquoi l’opposition ivoirienne avait rué dans les brancards pour obtenir une nouvelle période d’inscription sur les listes électorales, ce qu’avait refusé la CEI.
Aujourd’hui que le délai du contentieux sur les listes électorales, fixé au 20 avril 2025, est largement dépassé, des interrogations demeurent quant à un éventuel recours de Thiam. On sait bien qu’en matière électorale, et en raison des délais souvent rigides, on considère que c’est un droit de l’urgence. Rendre une décision au-delà du délai de recours, après que le juge des référés, appréciant bien les enjeux, se soit déclaré incompétent, n’est ni plus ni moins une estocade portée au bon sens.
Il est difficile de ne pas y voir une décision politique, qui risque d’avoir de graves conséquences sur la suite du processus, si l’élimination judiciaire de Thiam est confirmée, voire sur la stabilité du pays.
Le PDCI–RDA et ses alliés se laisseront -ils faire ? Toute la question est là. D’ailleurs, le déplacement noté d’une délégation des Nations unies à Abidjan pour appeler à l’apaisement dans un contexte très chargé est à lire dans ce sens. C’est comme si l’histoire sous Henri Konan Bédié se répétait, et cette fois au profit du candidat non déclaré Alassane Ouattara, son adversaire d’alors.
Au-delà du fait que Tidjane Thiam est né de parents ivoiriens, qu’il a exercé de hautes fonctions dans ce pays, nonobstant le fait historique que les ressortissants des pays de l’Afrique Occidentale française (AOF) avaient pour l’essentiel la nationalité française avant l’indépendance (et qu’aujourd’hui les archives de cette période, du moins en ce qui concerne l’état civil, peuvent être retrouvées à Nantes en France) et que, par conséquent, leurs enfants étaient d’office français sauf renonciation explicite, il est difficile de croire à un tel raisonnement au 1er degré du juge ivoirien.
Il est à croire que le juge constitutionnel qui, au sens de l’Art 94 de la Constitution ivoirienne, est en charge du contentieux des élections et de l’éligibilité saura faire preuve d’audace et de science pour éviter à la Côte d’Ivoire de tomber dans les travers du passé, qui ont plombé le développement du pays.
L’exemple du Sénégal voisin, par les vagues de violence inouïe que ce pays a connu de 2021 à 2024, pour le simple fait de vouloir éliminer un candidat sérieux, est là pour qu’on ne franchisse pas le Rubicon.
Penser un instant que la jurisprudence sénégalaise sur les cas Ousmane Sonko et Karim Wade a été inspirante dans le cas de la radiation de Thiam n’est pas saugrenu, sauf qu’au Sénégal le juge a rendu une décision de sagesse. Comme quoi on peut « douter de l’exactitude des solutions jurisprudentielles qui heurtent le bon sens », pour reprendre un célèbre professeur de Droit.