Burkina Faso: Alida Bazié - La femme qui se cache derrière les toges en Faso danfani

Certes, elle n'a pas la renommée d'un François 1er, d'un Bazem'se et encore moins d'un Pathé'O. Mais elle essaie, depuis une quinzaine d'années, de se faire une place sous le soleil de ces stylistes burkinabè qui font parler d'eux au-delà des frontières nationales. Touchant à toutes sortes de tissus au départ pour la création de ses merveilles, Alida Bazié, ainsi qu'elle se nomme, a opté de valoriser davantage le pagne tissé, le Faso danfani, ou le Koko dunda, qui, eux, traduisent au mieux l'identité culturelle burkinabè.

En sus, ils procurent des revenus à toute la chaîne locale, allant des tisseuses aux couturiers en passant par les designers. 72 heures après la cérémonie officielle de port des costumes endogènes d'audience des acteurs judiciaires du Faso qui portent sa griffe, soit le 20 novembre 2024, la promotrice de la marque vestimentaire Arnell Fashion, nous a ouvert les portes de son atelier, dans le quartier Bilbalogho de Ouagadougou.

L'établissement d'Alida Bazié, qui a débuté ses activités en 2011, est situé à l'ouest du stade municipal Issoufou-Joseph-Conombo, non loin de l'entrée principale. La bicoque à niveau se veut modeste mais il s'y passe des choses qui forcent l'admiration des profanes et même des spécialistes au point qu'elles suscitent de grosses commandes. C'est en ces lieux, en effet, qu'ont été confectionnées plus de mille toges en Faso danfani pour habiller les magistrats et le personnel du corps des greffiers.

La tâche se poursuit d'ailleurs en cet après-midi du 20 novembre 2024. Les premiers à nous accueillir, dès l'entrée de l'atelier, sont ces hommes et femmes qui s'échinent à des travaux de finition des costumes en question avant de les ensacher. C'est ce que fait le « monsieur pression » de la boîte qui ne veut pas se prêter à notre micro. Certains font des retouches au niveau des grades pendant que d'autres apprêtent des cintres dans une atmosphère largement dominée par les cliquetis des machines à coudre.

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« Adama, tu ne vas pas parler ? Les secrétaires, vous dites quoi, ce sont des journalistes de L'Observateur Paalga... », encourage-t-elle ses employés comme pour leur délier la langue. Mais peine perdue. On préfère plutôt laisser s'exprimer Lucie Bonkoungou, une tisseuse de pagnes Faso danfani, basée dans la quartier Gounghin de Ouagadougou. Elle est venue séduire la maîtresse des lieux avec un présent mais espère que celle-ci lancera une commande à grande échelle. « Vous voyez, elle est venue me corrompre avec un pagne », dit Alida Bazié, d'humeur joviale et pas aussi timide comme elle laisse entendre.

Dame Bonkoungou fait du tissage des pagnes son métier depuis dix ans. Mais elle a commencé sa collaboration avec la promotrice de la marque vestimentaire Arnell Fashion, il y a six ans. « Elle apprécie beaucoup ce que je fais. Elle aime les pagnes bien tissés et n'hésite pas à passer de grosses commandes si elle est satisfaite. Je pense qu'elle est très exigeante par moments mais je lui souhaite davantage de prospérité dans son activité afin que notre collaboration perdure le plus longtemps possible », affirme la tisseuse.

L'appétit venant en mangeant, Adama Guira, le « doyen de la maison », se jette à l'eau. Pour la confection d'une tenue, la patronne s'en remet à lui d'abord. Le sieur Guira, qu'on peut aussi surnommer « la taille », du haut de ses dix ans dans l'atelier, ne fait que créer des modèles ou les reproduire tout simplement suivant les désidératas du client.

Très exigeante

La patronne, dit-il, lui explique le modèle qu'elle veut et lui se charge de donner corps à ses explications. « De fois, on se chamaille pendant des semaines mais on finit par se comprendre », glisse Alida Bazié, une tête bien faite et bien pleine qui a obtenu un baccalauréat série littéraire en 2001, puis une Maîtrise en Science de Gestion et Master II en Ressources humaines. Le rendu que lui propose en retour Adama peut-être repris plusieurs fois jusqu'à ce qu'elle obtienne satisfaction.

« On peut prendre beaucoup de temps sur une création mais on finit par se comprendre », confirme le complice de celle qui a toujours voulu évoluer dans l'entrepreneuriat d'une manière générale et singulièrement dans les effets d'habillement. Adama se plaît bien dans son métier et dit être bien traité, sans une autre forme de précision. Issouf Traoré, dont la spécialité est la broderie, lui, ne passe pas par quatre chemins pour dire tout le bien que lui procure son job. Marié et père de deux enfants, il ne mène aucune autre activité depuis ces trois dernières années et arrive à subvenir aux besoins de sa famille.

Comme tous les autres employés de cette section création, il est rémunéré par semaine et peut empocher 75 à 100 mille francs CFA en fonction de la charge de travail. Au moment de nos échanges, il est déjà à 125 mille et mieux, s'est acheté une nouvelle moto, il y a à peine deux semaines. Couturier, Noufou Rouamba a dû stopper ses études de droit en deuxième année à l'université par manque de moyens financiers. Il ne dit pas autre chose. « En tout cas, on ne peut pas gâter le nom de la patronne, nous sommes bien traités.

Nous n'avons pas de salaire fixe. Plus l'activité est intense, plus la rémunération est énorme. Mais tout se passe bien », confie celui qui faisait aussi de la couture sa passion, au secondaire, quand bien même il était sur les bancs. Les deux voisins sont dans l'atelier fort d'une vingtaine de machines à coudre qui, elles toutes ne tournent pas à plein régime pour cause de repos de leurs occupants. Mais l'ambiance n'y était pas morose. Nombreux, le personnel est, en effet, reparti en équipe de jour et de nuit, à écouter la responsable qui sait aussi manager ses « hommes et quelques rares femmes » pour arriver à confectionner plus de mille toges en trois mois comme ce fut le cas pour les costumes endogènes des magistrats ainsi que des greffiers.

« J'ai toujours encouragé les femmes à travailler avec moi mais malheureusement, elles trainent le pas ou n'arrivent pas à suivre le rythme. Pour confectionner des tenues en grande quantité et de bonne qualité, il y a beaucoup de contraintes. De fois, nous travaillons 24h/24, et 7j/7. Les gens sont obligés de bosser jusqu'au petit matin. Les femmes ont des contraintes familiales qui limitent aussi leurs performances. Mais je ne manque pas de rappeler à mes collaboratrices qui n'arrivent pas à suivre la cadence que nous allons continuer sans elles », prévient-elle.

Et parmi les « quelques rares femmes », Rose Kiemdé, dans un des compartiments de l'atelier, découpe une chemise homme. Elle blanchit l'étoffe avec un fer à repasser avant de l'acheminer chez l'un des couturiers. Elle vient d'intégrer la boîte il y a quatre mois après une formation de trois ans dans une école de couture d'où elle est sortie avec un CQP (ndlr : Certificat de qualification professionnelle). « En tant que femme, il y a des rythmes effectivement que nous n'arrivons pas à suivre. Nous sommes obligées de rentrer à une certaine heure pour laisser les hommes continuer », atteste Rose Kiemdé.

Elle, elle ne peut pas toucher plus que ses patrons de la section création. En fonction des tâches qu'on lui confie dans la semaine, elle perçoit entre 30 à 35 mille francs en moyenne. La plus grande satisfaction de la directrice générale d'Arnell Fashion, qui coud des habits et gère en même temps de la paperasse, est le fait de valoriser autant que faire se peut le Faso danfani, le Koko dunda et de créer des emplois pour d'autres concitoyens.

Son ambition, dit-elle, est d'habiller tout Burkinabè ou tout Africain qui voudrait de ses services, comme ce fut le cas avec l'ancien président libérien et unique footballeur africain à avoir remporté le Ballon d'or, Georges Weah ou les membres du groupe de musique ivoirien Magic System. Pour l'ensemble de « son oeuvre », en décembre 2023, elle a été faite chevalier de l'Ordre du Mérite burkinabè.

Encadré:

« J'habillais Gorges Weah sans savoir qui il était réellement »

A l'issue de la visite guidée des lieux, Alida Bazié nous a, entre autres, expliqué comment s'est passée sa désignation pour la confection des toges, le choix des pagnes dont elle seule a le secret et sa rencontre avec l'ancien président libérien Gorges Weah.

De vos études supérieures en Science de Gestion et en Ressources humaines, vous vous êtes retrouvée dans le stylisme. Comment ça s'explique ?

C'est la passion d'entreprendre et d'évoluer dans tout ce qui est effet d'habillement. A mes débuts en 2011, je ramenais des matériaux de certains pays voisins et de l'Afrique d'une manière générale. J'utilisais beaucoup les pagnes wax, je faisais déjà des mixages avec le Faso danfani pour faire un design même si ses pagnes n'étaient pas très jolis et raffinés comme ce qu'on trouve de nos jours. Mais actuellement, on peut faire des tenues à 100% en Faso danfani avec de très beaux design. J'ai fait beaucoup de formations dans le domaine vestimentaire, j'ai fait de nombreuses expositions sur le continent, notamment dans les pays qui adorent le « hand made » ou « fabriqué à la main (Ethiopie, Kenya, Afrique du Sud, Ouganda, Iles Maurice, etc). De nos jours également avec Internet, on peut se former davantage et dès qu'il y a la passion dans quelque chose, on ne peut que faire des merveilles.

Comment vous approvisionnez vous en pagne Faso danfani ?

Je passe des commandes directement avec des tisseuses. Il y a des hommes également. Tout est essentiellement concentré sur Ouagadougou. Mais j'ai d'autres fournisseurs qui sont à Fada N'Gourma, à Dano dans le Sud-Ouest, entre autres. Je mets l'accent sur les pagnes qui sont très beaux, qui ont de parfaites finitions et de belles couleurs. Je m'approvisionne avec toutes celles et tous ceux qui respectent mes standards...

C'est-à-dire...

Je mets l'accent sur les pagnes de bonne qualité avec une bonne teinture. Je prends un échantillon, je les découpe en petits morceaux pour les tremper dans des récipients le temps d'une demi-journée pour voir comment ils vont se comporter. Si c'est concluant, j'en prend en quantité. Il y a eu des cas où j'ai retourné des lots parce que la satisfaction n'était pas au rendez-vous.

Comment avez-vous été désignée pour la confection des toges ?

Pour les universitaires, c'est un concours qui a été lancé en 2023. L'appel se trouve toujours sur la page du ministère de l'Enseignement supérieur. Le modèle que j'ai proposé a été choisi mais la crainte était de savoir si j'allais pouvoir le reproduire en grande quantité. Mais Dieu voulant, j'ai pu relever le défi. C'était plus de 600 tenues pour les enseignants d'universités. Pour les magistrats et greffiers, c'est plus de mille tenues dont la confection a débuté en août 2024. La toute première toge en Faso danfani a été celle des membres de l'Académie nationale des Sciences, des Arts et des Lettres du Burkina.

D'une manière générale, je propose d'abord aux intéressés un dessin, ensuite un modèle et un prototype en tenant compte des couleurs de l'entité. Ils font des ajouts ou des retraits, j'essaie de comprendre ce qu'ils veulent et je le matérialise. D'autres clients, indiquent le type de tenue qu'ils veulent, avec telles ou telles caractéristiques.

Et qu'est-ce que cela vous a rapporté si ce n'est pas indiscret ?

(Rires). Ça dépend de la quantité de tenues demandées et du budget. Et nous en discutons. Pour les universitaires, c'était par structure mais au niveau de la justice, c'était une commande du ministère. Pour moi, tout métier bien fait et bien organisé nourrit son homme ou sa femme. Cela peut ne pas être dans l'immédiat mais avec les recommandations de la part de X ou Y, on s'en sort toujours et les difficultés deviennent des opportunités qui vous permettent de vivre dignement.

La durée de vie de vos créations, c'est combien de temps ?

Tout commence par le choix des pagnes comme indiqué plus haut. Pour moi, la durée de tout textile dépend de son entretien. Si vous prenez une chemise que vous avez payée en prêt-à-porter, ce que j'appelle les tenues prêt-à-porter industrielles, si vous la lavez avec un détergent comme on le voit le plus souvent, tremper dans l'eau pendant un bon moment, cela va déteindre forcément les couleurs. De plus, une longue exposition au soleil joue également sur l'éclat de la tenue. Donc, cela est valable pour le Faso danfani et le Koko dunda. Après confection, on ne peut que demander aux clients d'en prendre soin.

Avez-vous eu des retours négatifs sur vos créations ?

Ils sont plus positifs mais je souhaite qu'il y ait des critiques négatives afin de me permettre de me corriger. Lors des cérémonies, j'en parle à certains pour savoir s'il y a des aspects que j'aurai pu améliorer. Pour la petite confidence, des professeurs m'ont confié que les toges des magistrats sont plus belles (rires). Mais comme nous sommes dans la quête de l'excellence, je suppose que quand on en fera pour d'autres structures, elles seront davantage belles (rires).

D'abord plus de 600 toges et ensuite plus d'un millier, on n'imagine que c'est la première fois que vous avez de telles commandes...

Non. Au début, je faisais du cousu en prêt-à-porter et n'attendais pas qu'un client vienne vers moi. Devant une banque de la place j'ai vu des tenues d'une société de gardiennage et me suis dit que nous pouvons aussi les produire sur place. J'ai fait quelques photos et est allée soumettre une offre et des échantillons au responsable de la société en question. Il a demandé si je suis sûre de pouvoir les confectionner par millier. J'ai acquiescé et lui ai fait ses mille tenues (gilets, habits et pantalons) en un mois. C'est la toute première personne qui m'a fait confiance pour une production en grande quantité. Quand mes photos ont été publiées l'année passée, il a fait un commentaire, assez touchant, pour montrer que la confiance que les structures ont placé en moi n'est pas un fruit du hasard.

Si Pathé'O a habillé l'ancien président sud-africain, feu Nelson Mandela, vous avez habillé l'ancien président libérien Georges Weah et les membres du groupe Magic System, pour ne citer que ceux-là, comme vous l'avez indiqué. Comment s'est passée la rencontre avec ces personnalités ?

J'habille tout le monde, tous les Burkinabè sont les bienvenus chez moi. En plus de ces personnalités, j'ai habillé des Européens. Georges Weah, c'était en Faso danfani, il y a quelques années et je l'habillais sans savoir qui il était réellement et bien avant qu'il devienne président du Libéria. C'est une parlementaire de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest) qui m'a dit de lui proposer des modèles pour son collègue député. Je lui ai fait des propositions qu'il a aimées. Il a passé des commandes et à continuer à le faire quand il était à la tête de ce pays et l'aventure continue jusqu'à nos jours.

Pour le groupe Magic System, c'est pratiquement pareil. Quand on fait un travail qui plaît aux gens, on vous recommande à d'autres personnes de fil en aiguille. Eux, ils étaient de passage à Ouaga pour le FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou) et je leur ai cousu des tenues qu'ils ont beaucoup appréciées et la mayonnaise a pris.

Quand vous dites que vous habillez tous les Burkinabè, combien un citoyen lambda doit empocher au minimum pour bénéficier de vos services ?

Si nous voulons encourager les gens à consommer ce que nous produisons, il ne faut pas placer la barre très haut. Il faut accepter de proposer un modèle à un client qui vient avec des moyens limités. Mais ce client ne doit pas exiger un haut de gamme également. Le coût va toujours dépendre du modèle, du tissu quel qu'il soit parce qu'on ne se limite pas seulement au pagne tissé et au Koko dunda.

A qui le tour, après les magistrats et greffiers ?

(Rires). Au pays comme dans la sous-région, j'attends des réponses favorables de structures qui m'ont contactée. Par exemple, des universitaires d'un pays voisin en veulent mais étant donné que ce qui a été fait à l'interne est une marque déposée du ministère de l'Enseignement supérieur, je leur ai proposé d'autres modèles en Faso danfani et espère que cela aboutira.

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