Cote d'Ivoire: Découverte inédite - Des humains vivaient en forêt tropicale africaine il y a 150 000 ans

analyse

Notre espèce, Homo sapiens, est apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, mais les scientifiques peinent encore à déterminer précisément dans quel type d'environnement naturel elle a évolué. Jusqu'à récemment, l'idée dominante était que les prairies et les savanes constituaient le « berceau » écologique de l'humanité. Les environnements tels que la forêt tropicale étaient considérés comme des barrières à l'expansion humaine et n'ont été habités que beaucoup plus tard dans l'histoire de l'humanité.

Ce point de vue est toutefois en contradiction avec les recherches menées en Asie. Dans cette région, de plus en plus de preuves attestent de comportements sophistiqués et de capacités cognitives avancées dans les anciennes forêts tropicales.

Les humains vivaient dans un environnement de forêt tropicale à Sumatra, en Indonésie, il y a déjà 70 000 ans. Ils ont également bien fait face aux défis posés par les forêts tropicales. Dans la grotte de Niah, à Bornéo, des plantes toxiques provenant des habitats forestiers voisins étaient déjà transformées il y a 45 000 ans. Cela s'est produit peu après la première apparition de l'homme dans cette région, il y a environ 46 000 ans. De même, au Sri Lanka, il existe des preuves d'une dépendance directe aux ressources de la forêt tropicale humide depuis au moins 36 000 ans.

Ces découvertes suggèrent que les humains étaient capables de vivre dans la forêt tropicale avant de quitter l'Afrique, berceau de notre espèce. Jusqu'à présent, cependant, les plus anciennes preuves de la présence humaine dans les forêts tropicales africaines remontaient à environ 18 000 ans.

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Notre étude récemment publiée repousse cette date bien plus loin dans le temps. Notre équipe internationale de chercheurs, travaillant en Côte d'Ivoire, a démontré que des groupes humains vivaient déjà dans la forêt tropicale humide africaine il y a 150 000 ans.

Nos recherches

L'histoire de cette découverte a commencé dans les années 1980, lorsque le site de Bété I en Côte d'Ivoire a été étudié pour la première fois par le professeur François Yiodé Guédé de l'Université Félix Houphouët-Boigny dans le cadre d'une mission conjointe ivoirienne et soviétique. Les résultats de cette première étude ont été ,publiés en 2000 a révélé une longue séquence sédimentaire contenant des outils en pierre dans une zone aujourd'hui recouverte par la forêt tropicale.

Ce site est l'un des rares en Afrique à présenter une stratification aussi bien préservée, avec environ 14 mètres de dépôts sédimentaires contenant plusieurs niveaux d'outils lithiques. Plus de 1 500 pièces ont été mises au jour lors des campagnes de fouilles menées dans les années 1980 et 1990. À l'époque, toutefois, ni la datation précise des outils ni les caractéristiques écologiques du site au moment de leur dépôt n'avaient pu être déterminées.

Nous sommes retournés sur place 36 ans plus tard pour retrouver l'emplacement exact de la séquence de Bété I. Nous avons prélevé des échantillons de sédiments que nous avons analysés à l'aide de plusieurs méthodes, afin d'estimer leur âge et de reconstituer l'environnement de l'époque.

Pour dater les sédiments dans lesquels les outils en pierre ont été trouvés, nous avons utilisé deux techniques de datation : la luminescence optiquement stimulée et la résonance paramagnétique électronique. Ces techniques nous ont permis de déterminer l'âge des grains de quartz à différents endroits des couches sédimentaires. Nous avons également examiné les sédiments à la recherche de pollen, de phytolithes (concrétions de silice produites par les plantes) et de cire foliaire.

Ces analyses ont montré qu'il y a 150 000 ans, le site était fortement boisé, avec du pollen et des cires foliaires typiques des forêts humides d'Afrique de l'Ouest. La faible concentration de pollen de graminées indique que le site ne se trouvait pas dans une bande forestière étroite, mais dans une forêt dense abritant des plantes importantes dans ce type d'écosystème, comme les palmiers à huile. Ces informations écologiques proviennent d'échantillons prélevés tout au long de la séquence et au même niveau que les outils les plus profonds. Cet indice nous a permis de conclure que des groupes humains étaient présents sur le site il y a au moins 150 000 ans.

Ce que nous avons découvert

Les résultats indiquent que la diversité écologique est au coeur de notre espèce et que les humains ont été capables de vivre dans différents habitats et écosystèmes dès les débuts de leur histoire. Autrement dit, l'être humain est capable non seulement de s'adapter à des environnements très variés, mais aussi de s'y installer durablement en développant des savoir-faire spécifiques.

Le fait que cette découverte ait été faite en Afrique de l'Ouest montre aussi qu'il est essentiel d'étudier toutes les régions d'Afrique pour mieux comprendre les débuts de notre histoire.

En Afrique de l'Ouest, les archéologues ont également mis en évidence de nombreux comportements culturels distinctifs dès cette phase précoce. Par exemple, en 2021, le site de Ravin Blanc I, dans la vallée de Falémé au Sénégal, montre des traces d'occupation datant d'environ 125 000 ans, avec des outils en pierre très différents de ceux trouvés dans le site côtier de mangrove de Bargny 1 (Sénégal).

Ces outils sont aussi différents de ceux découverts à Bargny 3, un autre site sénégalais daté d'environ 140 000 ans; soit un peu plus ancien que Ravin Blanc, mais légèrement plus récent que Bété I. La culture matérielle de ces sites diffère également de celle observée à Bété I, situé dans un environnement écologique plus éloigné et très différent.

Perspectives

Même si l'histoire de l'évolution humaine en Afrique de l'Ouest commence à peine à être esquissée, elle semble déjà suivre une trajectoire propre, avec des caractéristiques régionales bien distinctes.

De nouvelles découvertes pourraient bouleverser nos connaissances sur l'évolution humaine. L'avenir nous le dira, mais ce qui est déjà clair, c'est que la préhistoire la plus ancienne de l'humanité s'est déroulée dans une zone géographique et écologique très vaste en Afrique, avant même que nous ne fassions nos premiers pas hors de notre continent « natal ».

Eslem Ben Arous, MSCA Postdoctoral Fellow, Centro Nacional de Investigación sobre la Evolución Humana (CENIEH)

Eleanor Scerri, Independent Group Leader, Max Planck Institute of Geoanthropology

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