La nuit tombe sur le centre de santé de Batonou, le long de la rivière Mono qui sépare le Togo du Bénin.
Victorine Massegbe Ablavi, infirmière, accoucheuse et responsable de l'Unité de soins périphérique, s'active autour d'un lit d'examen. Il y a encore quelques années, cette scène se serait déroulée dans la pénombre, avec une simple torche tenue entre ses dents ou accrochée autour de son cou.
Ce soir, une lumière éclaire la pièce. Les rayons lumineux proviennent de panneaux solaires récemment installés. Les mains de Victorine sont désormais libres et chaque geste est sûr. L'électricité, si banale en milieu urbain, est devenue dans ce centre de soins rural une ressource essentielle, au même titre que les médicaments ou l'eau potable. Le centre de santé de Batonou, offre un parfait exemple de ce que signifie "faire travailler le capital de l'Afrique pour son développement". Ici, dans ce village rural , le soleil - cette ressource naturelle abondante qui baigne le continent - a cessé d'être un simple phénomène météorologique pour devenir un véritable capital productif.
Au moins 600 millions de personnes vivant en Afrique n'ont pas accès à l'électricité, la plupart vivant dans les milieux ruraux.
Victorine se replonge dans son passé et ses 29 années à veiller sur la santé de sa communauté. « On travaillait dans l'obscurité, on risquait de se couper avec du matériel tranchant et de blesser les patients. Quelque fois on ne trouvait pas les veines du patient quand on faisait une injection. C'était dangereux », confie-t-elle, les yeux voilés d'émotion. Une tragédie, en particulier, reste gravée dans sa mémoire. Une jeune mère en hémorragie postpartum n'a pu être traitée efficacement faute de lumière et est décédée lors de son évacuation vers Afagnan, la grande ville voisine. « Aujourd'hui, ça ne peut plus arriver » affirme-t-elle avec conviction. Cette époque semble en effet révolue grâce au Projet d'appui au volet social du programme CIZO d'électrification rurale (PRAVOST) au Togo.
Financé par la Banque africaine de développement, en partenariat avec l'Union européenne et le gouvernement togolais, le projet apporte des solutions solaires hors réseaux, ciblant les zones rurales isolées. Il s'inscrit dans un programme plus large, baptisé « CIZO », couvre l'ensemble du territoire national et vise à fournir des kits solaires individuels à coût abordable à plus de deux millions de citoyens, soit environ 300 000 foyers.
À l'Unité de soins périphériques de Batonou, six panneaux solaires ont été installés. Des ampoules éclairent désormais chaque chambre, un réfrigérateur homologué conserve les vaccins dans de bonnes conditions, un autre préserve les produits de maternité. « Maintenant, l'équipe voit clair, dit Victorine, apaisée, nous pouvons travailler convenablement ».
Le PRAVOST a déjà permis d'électrifier 314 centres de santé sur le territoire togolais, et ne compte pas s'en arrêter là. Le manque d'eau chaude dans certains dispensaires éloignés est un autre défi. En effet, le projet a équipé 122 centres de santé en chauffe-eau fonctionnant grâce à l'énergie solaire, permettant d'assurer une hygiène adéquate et des soins sécurisés.
Pour Amy Nabilou, ingénieure en génie électrique à l'Agence togolaise d'électrification rurale et des énergies renouvelables (AT2ER) et cheffe du projet PRAVOST, le choix du solaire s'est imposé naturellement. « Le solaire est une énergie propre, renouvelable et disponible au Togo. Il répond aux enjeux climatiques et est simple à déployer », explique-t-elle.
Mais comment l'Afrique peut-elle mieux exploiter ses ressources endogènes - son capital naturel, humain et financier - pour réduire sa dépendance aux financements extérieurs coûteux ?
Le projet PRAVOST illustre parfaitement les orientations des Assemblées annuelles 2025 du Groupe de la Banque africaine de développement prévues à Abidjan du 26 au 30 mai sur la nécessité de "mobiliser intelligemment" le capital africain. En transformant les rayons solaires en électricité, ce projet :
- Valorise le capital naturel : le Togo exploite une ressource renouvelable et gratuite
- Développe le capital humain : les professionnels de santé peuvent désormais travailler dans de bonnes conditions
Génère du capital productif : l'électricité permet la conservation des vaccins, l'éclairage nocturne, l'amélioration des soins
Pompe solaire révolutionnaire
À la Ferme Dieudonné, dans la commune de Bas-Mono, Dieudonné Samati Mawuèma débute ses journées en nourrissant ses volailles et ses porcs, avant de passer à la culture du maïs, des oignons et des papayes solo. Auparavant, l'irrigation de ses champs relevait du défi permanent : coût onéreux du carburant pour ses motopompes, délestages électriques imprévisibles, rendements agricoles dépendant de la clémence du ciel. Le changement climatique ajoutait à la précarité, avec des saisons des pluies erratiques et des chaleurs extrêmes.
L'installation d'une pompe solaire immergée a tout révolutionné. Désormais, des panneaux solaires alimentent la pompe, qui remplit un réservoir de 5 000 litres. Dieudonné peut irriguer ses cultures, préserver son élevage lors des fortes chaleurs, et même fournir de l'eau à son foyer. « J'économise beaucoup. Je n'ai plus de factures à payer, plus de carburant à acheter. L'eau est là, disponible », dit-il avec le sourire. Il a augmenté sa surface de production de 50 % et son rendement de la même proportion. Avec plus de terre cultivée, il a augmenté sa main-d'oeuvre, créant ainsi des emplois.
« C'est une façon de redonner autour de moi, j'espère que je pourrais le faire encore plus à l'avenir », ajoute-t-il.
La pompe solaire fait plus que doper sa productivité : elle le libère de la vulnérabilité aux aléas climatiques et aux coûts variables de l'énergie. Son exploitation devient plus rentable, plus résiliente, et donc plus pérenne. Les marchés locaux, comme celui d'Afagnan, bénéficient également de ces améliorations, avec une disponibilité accrue de produits frais toute l'année.
« Le manque d'accès à l'électricité freine le développement économique », insiste Amy Nabilou. En fournissant l'énergie grâce aux technologies solaires, nous permettons aux centres de santé de fonctionner jour et nuit, de conserver les vaccins, d'offrir des soins décents aux patients, et aux ménages d'étudier, de lancer des micro-entreprises, de se sentir en sécurité. Quant aux agriculteurs, ils peuvent irriguer, produire davantage, mieux résister aux aléas climatiques et ainsi améliorer leurs revenus », précise-t-elle.
Aussi prometteur soit-il, le déploiement de technologies solaires dans les zones rurales nécessite un suivi et une maintenance adaptés. Amy Nabilou le reconnaît sans détour : « L'un des défis avec les projets solaires, c'est la durabilité, la maintenance dans le temps. Nous avons prévu l'accompagnement des bénéficiaires et la formation sur les bonnes pratiques. Nous restons proches des populations pour les accompagner dans la durée », soutient-elle.
Au cours de la dernière décennie, le Groupe de la Banque africaine de développement a fait de l'accès à l'électricité une de ses principales priorités. À son arrivée à la tête de l'institution en 2015, le président Akinwumi Adesina a lancé, ce qu'il a appelé le « New Deal » pour l'énergie en Afrique. Depuis 2015, les investissements du Groupe de la Banque ont soutenu l'installation de près de 12 GW de capacité énergétique, la construction de 10 000 kilomètres de lignes de transmission (aux niveaux national et régional) et de 70 000 kilomètres de lignes de distribution, ainsi que la fourniture de plus d'un million de nouvelles connexions électriques, bénéficiant à plus de 5,3 millions de personnes.
En 2024, la Banque africaine de développement et la Banque mondiale ont lancé « Mission 300 », une initiative gigantesque qui vise à fournir de l'électricité à 300 millions de personnes en Afrique d'ici 2030. Dans le domaine du solaire, le Groupe de la Banque a également lancé l'initiative « Desert to power », qui devrait créer la plus grande zone de production d'énergie solaire au monde en exploitant le potentiel solaire du Sahel. En effet, « Desert to Power », vise à fournir de l'énergie à 250 millions de personnes dans 11 pays du Sahel allant du Sénégal à l'Ouest à Djibouti à l'Est grâce à la production de dix gigawatts d'énergie solaire.