Parlé par environ quatre mille locuteurs au Botswana et en Namibie, le taa est une langue en danger. Entre discrimination à l'époque coloniale, marginalisation et manque de volonté politique, l'avenir de cette langue des chasseurs-cueilleurs d'Afrique australe est incertain. Avec ses nombreux clics et sons, c'est aussi l'une des langues les plus musicales du monde.
C'est la langue qui a le système sonore le plus complexe du monde. Raison pour laquelle un producteur de musique américain s'y intéresse. Ian Brennan n'est ni linguiste, anthropologue ou scientifique, mais pour son nouvel album, il est séduit par la sonorité unique du taa. Une langue parlée par moins de 4 000 personnes au Botswana et en Namibie, qui possède une centaine de sons, trois fois plus que la langue française et ses 36 sons.
« La musique joue un rôle essentiel dans la mémoire, elle fait appel aux souvenirs et renferme la culture. Quand une langue est en danger, la musique est peut-être le dernier rempart pour qu'elle ne meure pas complètement. Parce que la chanson est à l'origine du langage, nous chantions avant de parler ! », explique Ian Brennan, compositeur et producteur récompensé aux Grammy Awards en 2011 pour le meilleur album de musique du monde.
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Fasciné par la musicalité du taa, en 2020 il décide donc de se rendre au Botswana, micro et matériel d'enregistrement dans le sac à dos, à la recherche de locuteurs. Au hasard des rencontres et souvent guidé par la chance, le musicien américain tirera un album de ce voyage au Botswana, « Taa ! Notre langue est peut-être en train de mourir, mais nos voix continuent d'exister ».
Un album de seize titres, qui abordent, dans le désordre : les esprits, la culture, les ancêtres, les prières, la terre ou encore la danse. « Nous avons rencontré des chanteurs et des musiciens vraiment incroyables, poursuit Ian Brennan. Beaucoup d'anciens, mais aussi parfois des jeunes. Chez les locuteurs taa, il y a d'abord une certaine fierté de parler leur langue, mais on entend aussi de la résignation chez d'autres, qui ont conscience que les locuteurs sont de moins en moins, et que le taa pourrait disparaître. Alors, il y en a qui essayent de se battre, mais ils ont aussi des problèmes de la vie quotidienne beaucoup plus importants. Vous pouvez avoir des idées politiques, philosophiques ou culturelles, mais vous devez aussi survivre au jour le jour. »
À l'origine, le taa, qui comprend de multiples variétés de dialectes, est parlé par la communauté San, des chasseurs-cueilleurs d'Afrique australe. Au fil des siècles, la communauté est marginalisée, et sans réelles volontés politiques, la langue, elle aussi, tend à être invisibilisée. D'autant plus avec le contexte multilingue de la région et le manque de matériel pédagogique sur le taa. « Ce sont des communautés marginalisées, qui ont été discriminées, avec les mesures coloniales en Afrique australe, précise Tom Güldemann, linguiste à l'université Humboldt de Berlin. Même si certains anciens veulent se battre, ils n'ont pas vraiment les moyens politiques et sociaux pour que les choses changent. Alors, la jeunesse a peut-être un rôle à jouer. L'année dernière, nous avons organisé un atelier au Botswana, un comité linguistique a été créé, et il y avait des jeunes pleins d'espoir. Mais quand ces représentants de la communauté retournent dans leur village, ils sont aussi confrontés aux défis quotidiens. »
Le taa face aux langues dominantes
Alors que leur principale source de revenu venait autrefois de la chasse, aujourd'hui certains cultivent la terre, d'autres travaillent avec des éleveurs ou vivent de manière relativement indépendante, reculés. « En général, ils sont très appauvris et leur situation socio-économique est très fragile, explique le linguiste spécialiste du taa. Ce qui sera vraiment déterminant pour l'avenir de leur langue dépendra aussi et surtout des politiques linguistiques du pays. Le gouvernement est-il ouvert au maintien des langues minoritaires ? Avec son apprentissage dans les écoles ? Quelle sera la politique linguistique ? Quelles sont les circonstances socio-économiques ? »
En Namibie, selon la Constitution, l'anglais est la langue nationale. D'après le programme d'éducation, c'est aussi la principale langue d'apprentissage. Même si plus d'une dizaine de langues peuvent être enseignées, en fonction des niveaux d'étude, les langues khoisanes, dont fait partie le taa, ne sont pas vraiment au programme. Et les lois éducatives ont un impact significatif sur la survie d'une langue. Au fil des années, « le taa se mélange aux langues dominantes, et c'est aussi ce qui explique qu'une langue peut mourir », explique le musicien Ian Brennan. « La plupart des locuteurs taa utilisent aussi d'autres langues, comme le herero ou l'afrikaans [langue des descendants des colons européens, NDLR] », confirme Moses Saathe, locuteur taa de Namibie que nous avons pu joindre par téléphone.
Documenter la langue
« J'espère qu'un jour ma langue sera reconnue comme toutes les autres langues en Namibie », poursuit Moses Saathe. En attendant, il est donc important de documenter la langue le plus possible. Pour l'étudier, et surtout en garder une trace si elle venait à disparaître. Cela peut s'illustrer par le projet musical de Ian Brennan, mais en règle générale, c'est surtout le travail des linguistes.
Dans ses recherches, Tom Güldemann a, lui aussi, recours aux enregistrements. Avec ses collègues du programme « DOBES » sur les langues en danger, ils ont recueilli des milliers de fichiers audio. « Il faut bien différencier le défi de garder la langue vivante, qui dépend donc de son utilisation et des politiques linguistiques ; de la documentation, c'est-à-dire faire en sorte d'avoir des archives. Un travail de mémoire », explique-t-il.
Et de poursuivre : « Il faut d'abord analyser la structure de la langue, en l'occurrence un système avec beaucoup de clics et de sons, on doit comprendre ce système sonore, le plus complexe du monde. Ensuite, on analyse la grammaire et son fonctionnement. Et évidemment, on profite de ces enregistrements pour en comprendre la culture. On oriente les discussions par exemple sur la littérature traditionnelle orale, ou sur les activités quotidiennes de la communauté. Mais aussi sur leurs histoires personnelles. »
« Fier de ma langue »
C'est dans les années 2000 que la communauté de linguistes unit ses forces avec le lancement de ce programme « DOBES », sur les langues en danger du monde entier (une cinquantaine de langues et dialectes étudiés) et dont fait partie le professeur Tom Güldemann. Une volonté née d'un constat : plus des deux tiers des 7 000 langues encore parlées dans le monde pourraient disparaître d'ici à la fin du XXIe siècle.
La documentation scientifique permet alors « la conservation et la revitalisation des langues » et « la conservation des informations sur la diversité linguistique et les trésors culturels du genre humain », selon le site internet de ce programme de cette communauté de chercheurs. Et même si la survie d'une langue en danger dépend surtout des décisions politiques, « je suis très heureux que des chercheurs nous enregistrent, raconte Moses Saathe, parce que je suis très fier de ma langue, je pense qu'elle peut intéresser beaucoup de monde. La documentation permet donc de faire connaître notre langue, je crois que sa connaissance peut amener à sa reconnaissance ».
Car la langue de Moses Saathe renferme toute la culture et l'histoire de sa communauté. D'où le nom choisi par le compositeur Ian Brennan pour son album, issu d'une phrase prononcée par un locuteur taa du Botswana : « Notre langue est peut-être en train de mourir, mais nos voix continuent d'exister. » Quelques mots qui résument cet avenir incertain, entre espoir et attentes, fierté et résignation, volonté de se battre et défis du quotidien pour ces communautés d'Afrique australe, locuteurs taa.