Afrique de l'Ouest: 28 mai 1975 - Il était une fois la CEDEAO

Célébration du 50e anniversaire de la CEDEAO

Aujourd'hui 28 mai 2025, ce journal commémore, dans la discrétion il est vrai, la 53e année de sa création.

Heureux hasard de l'Histoire, le même jour, une institution régionale de notre continent, la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), pour ne pas la nommer, se souvient également de sa date de naissance.

Et il en est ainsi depuis cinquante ans.

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Par le privilège de l'âge, nous avons connu bébé cette Communauté et avons d'emblée aidé à propager les idéaux intégrationnistes de ses pères fondateurs, dont certains étaient nos vénérables papas, comme Félix Houphouët-Boigny de la Côte d'Ivoire et Léopold Sédar Senghor du Sénégal, et d'autres, nos augustes aînés tels Gnassingbé Eyadéma du Togo et Moussa Traoré du Mali, pour nous contenter du pré francophone.

On comprend donc que pour nous autres, ce soit la mort dans l'âme que nous sentions se lever tant de périls en la demeure CEDEAO, alors que tous les lampions que compte notre région auraient dû briller de tout leur éclat pour saluer son jubilé d'or.

Hélas, jamais comme aujourd'hui, la CEDEAO n'a été autant poursuivie par la clameur des panafricanistes de la galaxie numérique.

Pour ces croisés anti-CEDEAO, un leitmotiv : détruire ce machin de l'impérialisme et du néocolonialisme pour que l'Afrique aille pour le mieux dans le meilleur des continents ; oubliant qu'un siècle auparavant, Aldous Huxley nous avait suffisamment mis en garde contre les utopies (1).

Paradoxe des paradoxes, ce CEDEAObasching s'intensifie au moment même où, sauf à pécher contre l'esprit, c'est-à-dire la vérité, tous les analystes exempts de parti pris sont unanimes à reconnaître que de tous les essais de regroupements africains, la CEDEAO reste et demeure l'exemple le plus abouti, ou en tout cas le moins inabouti.

Depuis l'atteinte d'un de ces points d'achèvement qu'est la libre circulation des personnes et des biens, nous avons notre passeport commun, vert émeraude, exemple rarissime, sinon unique dans le monde à l'exception de l'Union européenne avec le sien et son espace Schengen.

En matière de gouvernance, il se dit également que l'organisation est un bon élève, puisqu'à ce qu'on dit, et les recherches le corroborent, elle couvre son budget de fonctionnement par ses ressources propres, prouesse dont sont incapables tant d'autres, à commencer par la mère de toutes qu'est l'Union africaine.

Grâce au prélèvement communautaire de 0,5% sur les marchandises provenant des pays tiers, la CEDEAO assure 90% de ses besoins de fonctionnement, le gap restant étant comblé par sa Banque d'Investissement et de Développement Communautaire, la BIDC.

Quand à cette enviable bonne santé budgétaire on ajoute les nombreux projets infrastructurels, énergétiques et monétaires dont regorge la CEDEAO, on comprend aisément pourquoi un pays comme la Mauritanie, qui en avait claqué la porte en 2000 pour rejoindre de préférence la fantomatique Union du Maghreb arabe, frappe de nouveau à la porte et qu'une puissance économique comme le Maroc rêve d'y adhérer.

Bref, et sans chauvinisme régional, nous autres de notre génération avons la faiblesse de dire de la CEDEAO le mot de Churchill à propos de la démocratie : « C'est la pire des organisations régionales africaines à l'exception de toutes les autres ».

Outre-tombe, Nkrumah, qui prêchait pour un Exécutif continental hic et nunc (ici et maintenant), doit certainement se consoler en se disant : « Ceux de ma région au moins ont réussi l'ECOWAS ».

Pourquoi veut-on donc enterrer vivante la moins malade d'entre toutes de nos structures régionales et sous régionales ?

La question se pose, ce d'autant plus que pour la plupart, ces lyncheurs impénitents de la CEDEAO sont des intellectuels et des activistes 2.0 venant d'autres espaces régionaux, des carpetbaggers (2) d'un nouveau genre qui gagneraient à méditer la parabole de la paille et de la poutre dont parlent les évangiles (3).

Ils voient avec des yeux de lynx les dysfonctionnements de la CEDEAO, les péchés de 3e mandat qui s'y commettent et les responsables coupables de tels forfaits. Ils oublient volontiers les présidences viagères, les dirigeants antédiluviens qui prospèrent dans leurs régions à eux et dont certains ne connaissent même plus leur durée à la magistrature suprême, encore moins leur âge à l'état civil.

Quant aux contempteurs modérés de notre organisation, ce sont ceux-là qui lui font le reproche d'être la CEDEAO des chefs d'Etat et non celle des peuples.

Question de perception générationnelle peut-être, nous autres avons de la difficulté à partager de tels éléments de langage ; car y a-t-il plus peuple que cet espace dont les ressortissants, du plus grand au plus petit, vont et viennent librement comme des poissons dans l'eau malgré la persistance de cas de raquettes policières à certaines frontières ?

Par contre, nous savons que c'est du jour où la politique a fait son intrusion dans le fruit qu'il a commencé à se gâter où à se bonifier, c'est selon.

Jusqu'à fin 1990, on ne parlait qu'économie à la CEDEAO, jamais de politique et surtout pas de régime démocratiquement élu.

D'ailleurs, les deux chevilles ouvrières du projet jusqu'à son aboutissement le 28 mai 1975 furent les présidents Yacoubou Gowon du Nigeria et Gnassingbé Eyadéma du Togo, deux militaires étoilés qui avaient été hissés au pouvoir au son des clairons.

On était encore au temps où prévalait la sacro-sainte règle de l'effectivité du pouvoir : si vous réussissez à organiser votre coup d'Etat et prendre la chose, alors c'était votre chose et personne, ni à l'OUA, ni à l'ONU encore moins à la CEDEAO ne vous en faisait grief.

Le seul chef d'Etat à s'être vu récuser de siéger aux côtés de ses pairs de cette organisation fut alors le sergent-maître Samuel Do du Libéria, après son putsch, ô combien sanglant du 12 avril 1980.

Vu la barbarie dantesque avec laquelle ce dernier avait zigouillé toute la classe dirigeante à Monrovia en commençant par le président William Tolbert, Houphouët-Boigny refusa mordicus au Sommet suivant de s'asseoir à côté d'un tel soudard, l'obligeant à rester cloitré dans sa suite d'hôtel.

C'est seulement dans les années 90 que la politique fit son entrée à la CEDEAO et pour cause : par le Mécanisme d'Alger, l'Union africaine avait définitivement déclaré hors-la-loi tout pouvoir non issu des urnes, et proscritdu même coup de ses Sommets les détenteurs de tels pouvoirs.

Le 3 novembre 2000, le Protocole de Bamako sur la démocratie, voté par les pays membres de l'Organisation internationale de la Francophonie, enfonçait superfétatoirement le clou.

Sous peine d'anachronisme, la CEDEAO ne pouvait être en reste de cette nouvelle dynamique.

D'où son Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance, consensuellement adopté le 10 décembre 1999 qui consacre désormais les urnes libres et transparentes comme seule voie d'accession à la charge suprême.

Nul, même les Etats, n'étant censé ignoré la loi, la violation d'un tel Protocole emporte des sanctions modulables dont la plus douce est la suspension, ce qui en l'espèce est le cas du Burkina Faso depuis le 24 janvier 2022, date du coup de force contre le président Roch Marc Christian Kaboré.

Mais alors, pourquoi la CEDEAO condamne-t-elle sans rémission les coups d'Etat militaires en les assortissant parfois de sanctions inhumaines, comme au Mali et plus récemment au Niger, alors qu'elle demeure aphone, sinon complaisante pour les coups d'Etat constitutionnels ?

A la vérité, la question de la limitation des mandats a été posée et débattue.

Certaines parties contractantes en étaient venues même à suggérer que le principe du mandat renouvelable une seule fois soit sanctuarisé comme règle intangible.

Mais les grandes décisions de la CEDEAO se prenant par consensus, la question n'a pu être tranchée faute d'un tel consensus.

En guise de pis-aller, l'accord s'est fait sur l'interdiction de toucher aux règles du jeu électoral (Constitution, Code électoral) six mois avant les échéances. Jusqu'à ce que les Etats parties s'accordent pour figer sur le marbre la limitation des mandats, et c'est là notre souhait à tous, la CEDEAO n'a, hélas, aucun moyen de droit pour condamner, coram populo, tout chef d'Etat qui, par toutes sortes de tripatouillages, se scotche à son siège.

Si par extraordinaire, la CEDEAO parvenait à trancher une fois pour toutes la question des énièmes mandats - ce qu'aucune organisation n'a réussi à faire- nos vaillants panafricanistes cesseront-ils pour autant de la clouer au pilori ?

Autre question en ce jour-anniversaire de l'Organisation : l'Alliance des Etats du Sahel qui a opéré l'AESXIT en claquant la porte de la CEDEAO, est-elle vraiment substantiellement indissoluble dans cette grande famille ouest-africaine ?

Le président Senghor, dans sa vision poétique de l'Unité africaine, avait prédit qu'elle se réaliserait par cercles concentriques.

Les premiers tracés en sont justement des espaces comme la CEDEAO, pour l'Afrique de l'Ouest. A l'intérieur de chaque grand ensemble, des sous-ensembles comme l'OMVS qui regroupe la Mauritanie, le Mali et le Sénégal ; le Liptako-Gourma pour le Niger, la Mali et le Burkina Faso, et même l'éphémère union Ghana-Guinée-Mali sous Nkrumah, Sékou Touré et Modibo Kéita, et nous en passons.

Toutes ces structures, petites et grandes, travaillent, évoluent et convergent, pour paraphraser la pensée optimiste du grand paléontologue Pierre Teilhard de Chardin, vers l'union de tous les peuples africains.

L'Histoire étant dynamique, viendra donc probablement un jour où les raisons de convergences s'imposeront et qu'AES et CEDEAO se retrouveront dans cette heureuse double appartenance qui a toujours été la règle dans nos ensembles régionaux et sous régionaux.

La rencontre du 22 mai dernier à Bamako entre chefs de la diplomatie de l'AES et le président de la Commission de la CEDEAO (4) pourrait être un premier pas vers cette convergence entre les deux entités et pourquoi pas augurer des prémices de cette double appartenance.

A notre âge, c'est tout le mal que nous pourrions souhaiter.

Edouard Ouédraogo

(1) Aldous Huxley (1894-1963), écrivain satirique britannique, auteur de « Le meilleur des monde ».

(2) Terme dont on désignait des aventuriers migrants du Nord des Etats-Unis, qui sillonnaient le Sud vaincu après la guerre de Sécession pour profiter de la situation.

(3) Parabole biblique de Luc, 6, 41.

(4) A cette occasion, les deux parties ont adopté le relevé des conclusions des consultations en vue du lancement des négociations entre la confédération AES et la CEDEAO. Elles ont réitéré leurs volontés de poursuivre les échanges directs dans les intérêts des populations ouest-africaines.

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