Le légendaire cinéaste algérien Mohamed Lakhdar-Hamina est décédé à l'âge de 91 ans. On se souviendra surtout de lui comme le premier (et unique) Africain à avoir remporté la Palme d'or tant convoitée au Festival de Cannes pour son film _Chroniques des années de braise, qui raconte la guerre d'indépendance algérienne à travers les yeux d'un paysan_.
Dès les années 1960, il était l'un des rares cinéastes africains à se faire une place sur la scène internationale. Et, comme l'explique Nabil Boudraa, spécialiste du cinéma algérien, il a utilisé cette tribune pour proposer des récits riches et porteurs d'un message politique fort qui ont contribué à construire le cinéma algérien.
Qui était Mohamed Lakhdar-Hamina ?
Mohamed Lakhdar-Hamina est né en 1934 dans la ville de M'Sila, dans le nord de l'Algérie, à une époque où le pays était sous domination coloniale française. Il a grandi en étant témoin d'injustices et de répression, qui ont profondément façonné sa vision du monde.
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Il commence par étudier l'agriculture et le droit. Mais il décide en 1958 de déserter l'armée pour rejoindre la résistance algérienne pendant la guerre d'indépendance. Après s'être installé en Tunisie et avoir travaillé avec le gouvernement provisoire de la République algérienne, il a rapidement compris le pouvoir du cinéma comme outil de libération et de transmission de la mémoire nationale.
En 1959, il est envoyé par le gouvernement provisoire à Prague pour étudier le cinéma à la FAMU, l'une des meilleures écoles de cinéma d'Europe. Au lieu de terminer ses études, il choisit d'acquérir une expérience pratique dans les célèbres studios Barrandov de Prague.
Cette approche pratique a contribué à forger son style. Ses films ne sont jamais de simples oeuvres techniques, mais des récits puissants et émouvants, ancrés dans l'expérience vécue. La même année, il est chargé par le ministère algérien de l'Information en exil, avec deux autres cinéastes, Djamel Chanderli et Pierre Chaulet, de réaliser un film documentaire sur la situation de l'Algérie sous le colonialisme, intitulé Djazaïrouna (Notre Algérie). Ce film avait pour but d'informer la communauté internationale, réunie aux Nations unies, sur les objectifs de la guerre d'indépendance.
De quoi parlaient ses films ?
Lakhdar-Hamina a commencé à réaliser des longs métrages juste après l'indépendance de l'Algérie en 1962. Il a été l'un des premiers à contribuer à la construction du cinéma national algérien. Dès ses débuts, ses films se distinguent par son audace, son engagement politique et son ancrage profond dans l'histoire douloureuse du pays.
Son premier film important, Le Vent des Aurès (1966), raconte l'histoire d'une mère à la recherche de son fils emprisonné pendant la guerre d'indépendance. Ce film a été salué par la critique internationale et a notamment remporté un prix au Festival de Cannes en France en 1967.
Son film le plus célèbre, Chroniques des années de braise (1975), est une épopée puissante sur la lutte de l'Algérie contre le colonialisme. Le film mêle images poétiques et messages politiques percutants. Structuré en six parties, le film explore les facteurs sociopolitiques qui ont conduit à la révolution de 1954 contre la domination française.
Lakhdar-Hamina explique :
C'est un film contre l'injustice, contre l'humiliation. Ce qui prévaut, c'est la motivation de la guerre d'Algérie. Pour les jeunes qui n'ont pas connu cette époque, cela les aidera à comprendre, tandis que les plus âgés reconnaîtront la vérité dans ce qui est raconté.
Chronique des années de braise a remporté la Palme d'or à Cannes, l'un des plus prestigieux prix du cinéma mondial, et reste le seul film d'un réalisateur africain à avoir obtenu cette distinction.
Son film de 1982, Tempête de sable, explorait les rôles de genre et les défis de la vie des femmes après l'indépendance. Il n'a jamais connu le même succès que Chronique, mais il témoigne de l'intérêt constant du réalisateur pour les problèmes concrets qui touchent les gens ordinaires.
Avec des films comme celui-ci et Hassan Terro (1986) (qu'il a coécrit), Lakhdar-Hamina propose des récits puissants qui transcendent les générations.
Pourquoi ses films sont-ils si importants ?
Les films ouvertement politiques et anticolonialistes de Lakhdar-Hamina sont importants car ils nous ramènent à une époque où le cinéma était utilisé pour remettre en question le pouvoir et dire des vérités dérangeantes, en l'occurrence l'histoire réelle du peuple algérien sous le joug colonial.
En mettant en scène la violence coloniale et les souffrances des communautés rurales, il fait écho à d'importants penseurs tels que le penseur antillais Frantz Fanon et au cinéma révolutionnaire des années 1960 et 1970.
Ce faisant, son oeuvre immortalise des moments déterminants de l'histoire algérienne et joue un rôle essentiel dans la préservation de la mémoire postcoloniale.
Ses films ont également une grande influence sur la création. Plutôt que de s'en tenir à une approche purement réaliste, Lakhdar-Hamina a développé un style audacieux et poétique. Influencés par les tendances mondiales émergentes de son époque (les westerns), le néoréalisme et l'expressionnisme, ils utilisent de longs plans, la tradition orale et des compositions visuelles saisissantes.
Cette narration à plusieurs niveaux confère à l'histoire algérienne une dimension mythique.
Comment a-t-il façonné le cinéma algérien ?
Figure majeure du cinéma algérien après l'indépendance, son oeuvre a été acclamée bien au-delà des frontières du pays. Il a fait connaître le cinéma algérien à l'échelle internationale et a contribué à mettre le cinéma du Sud sur la carte mondiale.
Mais Lakhdar-Hamina ne s'est pas contenté de réaliser ses propres films. Il a également contribué à la création d'une industrie cinématographique nationale.
Il a dirigé d'importants organismes gouvernementaux chargés du cinéma et a travaillé sans relâche en tant que producteur pour soutenir des films qui reflétaient le passé et la société en constante évolution de l'Algérie.
Comment doit-on se souvenir de lui ?
Plus qu'un cinéaste célèbre, Lakhdar-Hamina a été une voix fondatrice qui a donné naissance à un langage cinématographique capable de porter le poids historique, politique et émotionnel de la décolonisation. Son oeuvre, qui s'étend du début des années 1960 à la fin du XXe siècle, est un monument à la mémoire des aspirations, des traumatismes et des contradictions de l'histoire moderne de l'Algérie.
Ses films restent des archives essentielles pour les chercheurs et les spectateurs intéressés par les intersections entre mémoire, résistance et représentation. Nous devons nous souvenir de lui non seulement parce qu'il a réalisé de grands films, mais aussi parce qu'il croyait au pouvoir des récits et du cinéma pour changer le monde.
Nabil Boudraa, Professor of French and Francophone Studies, Oregon State University