Tchad: Succès Masra, le destin contrarié d'un réformateur tchadien

analyse

L'opposant tchadien Succès Masra a été arrêté à son domicile, le 16 mai 2025, par des hommes en treillis. Il est poursuivi pour "incitation à la haine, à la révolte des bandes armées, complicité d'assassinat, incendie volontaire et profanation des sépultures". Le procureur lui reproche d'avoir diffusé un message audio appelant à la révolte qui aurait provoqué la mort de 42 personnes dans le village de Mandakao, dans le sud du Tchad, en 2023.

Masra, Premier ministre de la Transition du 1er janvier 2024 au 16 mai 2025, s'est imposé comme l'un des principaux opposants au régime tchadien, notamment après la mort du président Idriss Déby en 2021. Il incarne une alternative aux dynasties politico-militaires qui dominent ce pays depuis des décennies, en particulier la famille Déby.

En tant que chercheur ayant étudié la trajectoire politique du pays, j'ai pu observer que l'arrivée de Succès Masra, le leader du parti Les Transformateurs sur l'échiquier politique tchadien en 2018 a été fulgurante et atypique. Son positionnement politique et sa rhétorique de changement ont trouvé un écho particulier chez une grande partie de la jeunesse, notamment chez des diplômés sans emploi, en quête d'une figure d'alternative.

Stratégie politique

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Parmi ses qualités figurent son programme et sa stratégie politiques, sa maturité malgré son jeune âge (41 ans), son background de docteur en économie. Et surtout, son statut de fonctionnaire international ayant démissionné de son poste à la Banque africaine de développement (BAD) pour se consacrer à la lutte politique pour une vraie alternance trouve un écho. Il va réussir en un temps record à faire bouger les lignes, en tenant tête à Idriss Déby qui, par peur d'être battu aux urnes, autorisera la modification de la Constitution uniquement concernant le volet âge afin d'empêcher Succès Masra de se porter candidat à l'élection présidentielle de 2021. Son parti a également été interdit pendant un moment, pour la même raison.

C'est avec le gouvernement de Transition, mis en place après la mort d'Idriss Déby, en avril 2021, et dirigé par Mahamat Idriss Déby, que le parti Les Transformateurs a été officiellement reconnu, le 8 juin 2021.

Il deviendra par la suite le principal parti de l'opposition. Masra et plusieurs organisations de la société civile vont s'opposer au modèle de transition mis en place au Tchad en boycottant le Dialogue national considéré comme "un monologue" destiné à légitimer la dévolution dynastique de la famille Déby et la continuité du régime du Mouvement patriotique du salut (MPSn parti présientiel).

L'événement le plus marquant de ce boycott a été la manifestation pacifique du 20 octobre 2022, à l'appel de Succès Masra, contre la prolongation de la transition qui fut réprimée dans le sang.

Le chemin de l'exil

Pour sauver leur vie, Masra et ses proches collaborateurs seront obligés de prendre le chemin de l'exil aux Etats-Unis en fin 2022. Il rentrera au Tchad, le 3 novembre 2023, suite à un accord de réconciliation entre son parti et le gouvernement de Transition, dirigé par Mahamat Idriss Déby qui va le nommer Premier ministre de la Transition, le 1er janvier 2024.

Les lignes politiques et les engagements du parti Les Transformateurs vont diamétralement changer avec le retour de son leader d'exil et sa nomination comme Premier ministre. Malgré son repositionnement en faveur de la politique du gouvernement, Succès Masra a toujours bénéficié de la confiance de ses partisans. En revanche, depuis son bref passage à la Primature (janvier 2024 - mai 2025), le conflit semble ouvert entre lui et le gouvernement à travers des communications politiques interposées.

Le mandat de dépôt

Le 21 mai 2025, Succès Masra a fini par être placé sous mandat de dépôt, à N'Djamena, après cinq jours de garde à vue. Pendant son audition, un média proche du gouvernement a fait une révélation impliquant Succès Masra dans un complot contre le gouvernement, dénommé "triangulation gagnante". Il s'agirait d'informations obtenues dans le téléphone de Succès Masra après sa détention : des communications entre lui et certaines autorités françaises, parmi lesquelles, Emmanuel Macron. Il est rare qu'un ancien Premier ministre subisse une telle procédure judiciaire au Tchad. Quelles sont réellement les raisons de son incarcération ?

Le procureur de la République, Oumar Mahamat Kadelaye, quelques heures seulement après l'arrestation, a fait une déclaration accusant directement Masra "d'incitation à la haine, de complicité d'assassinat, de constitution de bande armée", entre autres à travers des messages publiés sur les réseaux sociaux, invitant les populations du Sud du Tchad à s'armer contre les communautés d'éleveurs. Ces accusations sont liées à un conflit intercommunautaire (agriculteur-éleveur) survenu le 14 mai dans la localité de Beinamar, dans le sud du Tchad. Ils ont fait 42 victimes et d'importants dégâts matériels pour la plupart dans la communauté peule.

Pendant ce temps, le ministre de la Sécurité publique, Ali Ahmat Akhabache, de l'Administration du Territoire, Mahamat Limane et de la Communication, Gassim Chérif, porte-parole du gouvernement, lors d'une conférence de presse, ont établi le lien direct entre un audio attribué à l'ancien Premier ministre, en langue ngambaye (une communauté à laquelle il appartient), et le massacre des éleveurs peuls dans leur campement.

L'enregistrement audio

Cette accusation a été formulée sans qu'aucune enquête indépendante n'ait été menée. Cette communication intense du gouvernement a été appuyée par les publications des caciques du régime sur les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp à connotation politique et communautaire. Cette communication, ainsi que l'évolution rapide de la situation, donnent l'impression d'une orchestration et d'une instrumentalisation de l'appareil judiciaire. Aux yeux d'une grande partie de la population, ce dernier est perçu comme un instrument au service du régime militaire de N'Djamena.

L'enregistrement audio en question présenté comme preuve date de 2023, selon les avocats de Masra.

L'appel à l'auto-défense lancé par Succès Masra, pendant qu'il était en exil, remonte au 26 mai 2023, à la suite du massacre des cultivateurs par les éleveurs dans la même localité. Dans l'enregistrement authentifié, Masra appelle les Ngambaye à s'armer pour se défendre et stopper les attaques. Ce qui soulève des questions sur sa posture en tant que figure d'opposition. Sa position contraste avec le rôle d'un leader national qui aspire à diriger le pays et à incarner l'unité nationale.

Sous ce rapport, la décision du gouvernement d'engager des poursuites judiciaires contre lui semble justifiée au nom du principe d'égalité de tous les Tchadiens devant la loi. Mais la spécificité de cette affaire devenue une affaire d'Etat, nous permet de dire qu'elle ressemble plus à un procès politique qu'à une affaire judiciaire. Masra n'est pas le premier homme politique à appeler à l'autodéfense au Tchad. De plus, la recrudescence des conflits communautaires est un phénomène généralisé dont la première cause est l'injustice sociale, l'impunité et le contexte d'insécurité.

Le code de procédure pénale tchadien garantit la présomption d'innocence et le droit à l'assistance d'un avocat dès l'enquête préliminaire. Or aucune procédure de ce type n'a été engagée contre Masra. Au même moment, les communications gouvernementales à charge se sont multipliées.

De plus, les autorités militaires et administratives ont pris l'initiative de divulguer des preuves à conviction (en cours d'enquête) avant le démarrage de la procédure judiciaire contre lui. Et, de surcroît, la preuve de la supposée culpabilité (un audio) sans qu'une authentification indépendante ait été réalisée. Cette démarche ne soulève-t-elle pas la suspicion d'un procès à caractère politique plutôt qu'une procédure strictement judiciaire ?

Le leader des Transformateurs, à l'occasion de la cérémonie du 7ème anniversaire de la création de son parti, a demandé à Mahamat Idriss Déby de « changer de cap pour que le changement voulu par le peuple devienne réalité ».

"L'accord Toumaï"

Le point ayant attiré l'attention de tous, lors de cette cérémonie, a été la révélation d'un autre accord dénommé "l'accord Toumaï" en plus de celui de Kinshasa. Pour les avocats de Masra, cet accord couvre les faits visés par la procédure en cours.

En vertu de cet engagement, le mandat d'arrêt international contre Masra avait été levé. La réaction véhémente du parti présidentiel, le MPS, à la divulgation de l'accord témoigne de la rupture politique latente. Ce qui confère davantage à cette affaire une dimension politique.

L'hypothèse d'un règlement destiné à neutraliser politiquement et physiquement le leader des Transformateurs est avancée par ses partisans. Ils sont rejoints dans cette campagne de dénonciation par plusieurs partis politiques d'opposition, des organisations de la société civile et une grande partie de la population.

Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour se rendre compte du soutien qu'apportent les internautes tchadiens à Succès Masra face au régime militaire de N'Djamena. Cette affaire compromet-elle l'avenir politique de Succès Masra ou pourrait-elle, paradoxalement, renforcer son image ? L'avenir nous édifiera.

Bourdjolbo Tchoudiba, Doctorant en Sciences Politiques-Université Paris-Est Créteil, Laboratoire Interdisciplinaire d'Études du Politique Hannah Arendt (LIPHA), Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

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