Afrique: CAN 2022 - Laetitia Dembo et Gaëlle Moudio, pionnières des commentaires féminins

interview
  • En 2022, pour la première fois, des femmes ont commenté une CAN féminine : une avancée historique portée par deux voix engagées
  • Gaëlle Moudio et Laetitia Dembo racontent leur immersion dans une compétition pleine d'émotion et de symboles
  • Entre préparation rigoureuse, défis quotidiens et inspiration pour les jeunes filles, elles incarnent la relève dans un métier encore très masculin

Quand elles ont pris le micro au Maroc pour commenter la Coupe d'Afrique des Nations féminine, Laetitia Dembo et Gaëlle Moudio n'ont pas seulement prêté leur voix aux matchs : elles ont ouvert une brèche dans un univers encore largement dominé par les hommes. Ce fut une première historique -- et une mission de grande portée symbolique. Dès leur arrivée, le ton était donné : accueil chaleureux de la CAF, cérémonies magnifiant la place des femmes, et une ferveur populaire qui prouvait que le football féminin est désormais un véritable spectacle.

Pour ces deux commentatrices, cette aventure n'était pas un simple défi professionnel. C'était un engagement. Avec rigueur, passion et détermination, elles se sont préparées comme des athlètes : formations, recherches, travail de la voix, collecte d'anecdotes. Tout cela pour ne rien laisser au hasard et incarner une légitimité trop souvent questionnée.

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Mais au-delà de la technique, leur présence a aussi une valeur pédagogique et inspirante : montrer qu'une femme peut parler foot avec autorité, émotion et expertise. Dans les stades marocains comme dans les foyers africains, leurs mots ont résonné bien au-delà du terrain. Car désormais, la voix du football africain est aussi féminine.

Quelles étaient vos premières impressions en arrivant au Maroc pour couvrir la CAN Féminine ?

Laetitia Dembo : En arrivant au Maroc, j'ai été très impressionnée par l'organisation et l'accueil de la CAF. C'était ma première expérience à commenter un tel événement, d'autant plus marquant que des femmes commentaient pour la première fois la CAN féminine. La cérémonie de lancement montrait l'importance donnée à la femme dans cette compétition. L'ambiance dans les stades et l'intérêt du public étaient également très forts.

Gaëlle Moudio : J'étais surexcitée et fière d'être choisie pour commenter cette CAN. Après avoir déjà commenté en 2016, vivre cette expérience continentale en 2022 était un rêve. La CAF nous a vraiment mises en valeur, et notre mission allait au-delà de l'image : apporter un regard authentique et expert.

Laetitia Dembo : Voir des femmes commenter avec assurance inspire les jeunes filles à croire qu'elles peuvent réussir dans le sport, que ce soit sur le terrain, dans les médias ou ailleurs. J'ai aussi apprécié l'effort du Maroc pour faire de cette CAN une vraie fête populaire avec des stades pleins et une ambiance électrique, preuve que le football féminin a trouvé sa place.

Comment vous êtes-vous préparées pour cette mission de commentatrice à la CAN Féminine ?

Gaëlle Moudio : J'avais déjà de l'expérience, ayant commenté la CAN au Cameroun et des matchs des Lions indomptables. Le jour où la CAF m'a appelée, je commentais justement un match au stade, donc c'était inattendu mais naturel. J'ai pris ça très au sérieux : j'ai consulté mes collègues, fait beaucoup de recherches sur les équipes et joueuses, car en tant que femme, il faut prouver sa légitimité. Mes confrères camerounais ont été très solidaires et m'ont aidée à bien me préparer.

Laetitia Dembo : Pour moi, c'était une première avec la CAF, et la préparation a été discrète avant l'annonce officielle. J'avais déjà commenté des matchs à la télévision nationale, mais la régularité manque encore pour les femmes en Afrique francophone. J'ai redoublé d'efforts : regarder beaucoup de football et même jouer au jeu vidéo avec mon fils pour voir d'autres aspects du jeu (rires). Une formation suivie au Gabon, les Sambas Professionnels, avec des experts comme Aboubacry Ba m'a aussi beaucoup aidée, tout comme un cahier de notes que je garde précieusement.

Gaëlle Moudio : J'ai aussi collaboré avec Martin Camus et Canal+ sur une formation à Yaoundé avant le CHAN 2020. Sur place, avant la compétition, nous avons travaillé en équipe avec les autres commentatrices, faisant des exercices de voix pour bien nous préparer. C'était un vrai travail collectif dans une belle dynamique

Mesdames, comment trouvez-vous l'équilibre entre la technique, l'émotion et la pédagogie dans vos commentaires ?

Gaëlle Moudio : C'est avant tout une question de gestion. On peut très bien préparer un match à l'avance, mais une fois sur le terrain, la réalité peut être tout autre. Il faut donc faire preuve de maturité d'esprit, et posséder une solide base de connaissances.

Trouver l'équilibre entre technique, pédagogie et émotion demande un vrai travail d'adaptation. L'émotion, justement, peut parfois être difficile à exprimer, surtout en tant que femme, car les regards sont souvent plus critiques. Je me souviens très bien de ce jour où, en m'installant à ma place pour commenter un match, un technicien est venu me dire : "Madame, il faut vous lever, cette place est réservée aux commentateurs." Il ne s'attendait tout simplement pas à ce qu'une femme soit assise là.

Je lui ai répondu calmement : "C'est moi la commentatrice aujourd'hui." Il m'a regardée un instant, puis il m'a dit "excusez-moi, madame" et il est reparti. Ce genre de situations montre bien que notre présence n'est pas encore perçue comme une évidence. Cela peut rendre plus difficile l'expression des émotions.

Mais une fois que la technique est bien travaillée, une fois qu'on maîtrise son sujet et qu'on a bien préparé les informations sur les équipes, on peut vraiment se libérer. Si vous avez vos "biscuits", comme on dit -- vos données, vos anecdotes, vos repères -- et que vous avez dépassé le stress du direct, alors vous pouvez laisser place à l'émotion.

Parce que le football, c'est avant tout un jeu d'émotions. Il faut savoir les vivre et les transmettre au public, tout en continuant à délivrer une information claire, utile et bien rythmée. Notre rôle, c'est bien sûr d'informer, mais aussi de faire vivre le match, de le faire ressentir.

Laetitia Dembo : On peut très bien préparer un match à l'avance, mais la réalité une fois sur le terrain est souvent tout autre. Il faut donc faire preuve de maturité d'esprit, et surtout avoir de solides connaissances pour s'adapter à ce qui se passe en direct.

Je pense notamment à Duane Dell'Oca et Benjamin Graham, qui avaient déjà une certaine expérience dans le commentaire de matchs et de tournois. Cette expérience-là, on en a aussi profité collectivement à chaque préparation de match.

Il y a la technique, la pédagogie, mais aussi -- et surtout -- l'émotion.

Et c'est là que la gestion devient essentielle : savoir canaliser l'émotion, gérer l'imprévu, tout en restant professionnel. C'est ce mélange qui rend le commentaire vivant et crédible.

En quoi cette expérience a-t-elle enrichi votre parcours professionnel ?

Gaëlle Moudio : Cette expérience m'a totalement libérée et apporté une visibilité inattendue. De retour au pays, l'accueil a été incroyable, avec beaucoup de reconnaissance qui responsabilise. On me connaît désormais comme "Gaëlle, la commentatrice de la CAF", ce qui m'oblige à être toujours prête et professionnelle. La Fédération m'a aussi accordé plus de respect et de responsabilités, un vrai pas pour les femmes dans ce milieu souvent masculin. La CAF a valorisé notre place dans le commentaire sportif, et j'espère que cela sera durable pour inspirer d'autres femmes, comme beaucoup de jeunes filles camerounaises qui ont commencé grâce à moi. J'ai même eu la chance d'échanger aux États-Unis sur le modèle du football féminin et de mon vécu à travers cette CAN féminine.

Laetitia Dembo : Cette expérience a transformé ma reconnaissance professionnelle. Même si la RDC n'était pas qualifiée, la CAF a mis en lumière ma présence, ce qui a renforcé ma crédibilité. J'ai été invitée sur plusieurs plateaux télé, notamment pour commenter la cérémonie d'ouverture des Jeux de la Francophonie sur TV5 Monde, avec de bons retours. La CAF nous a même appelées "légendes", ce qui a changé la perception autour de nous et boosté notre visibilité. J'ai reçu des messages de soutien de nombreux pays, ce qui me pousse à aller encore plus loin.

Comment vous vous êtes organisées avec les consultantes - Hafia Guedri, Amanda Dlamini, Rachael Ayegba et Christine Manie pendant les matchs ?

Laetitia Dembo : Dans ce schéma professionnel, le journaliste commente les à-côtés : il présente le contexte, parle de la nation, des joueuses, de l'historique, de tout ce qui entoure le match. Mais c'est au consultant, qui a déjà été joueur ou joueuse, d'apporter l'aspect technique du jeu. Par exemple, avec Christine Manie, on a commenté quelques matchs ensemble. Je lui disais souvent : « C'est toi qui as un jour chanté l'hymne national sur un terrain. Raconte ce que tu ressens. Moi, en tant que journaliste, je ne peux pas décrire ça comme toi. »

Donc, naturellement, quand il y avait une action, je lançais l'analyse, et elles (les consultantes) enchaînaient avec leur expertise. C'est comme ça que cela doit fonctionner aujourd'hui. D'ailleurs, dans les grandes chaînes à l'international, il y a toujours un duo journaliste/consultant, et c'est ce qui rend les commentaires plus riches.

Le consultant explique ce qu'il a vécu sur le terrain, et le journaliste informe et contextualise. C'est ce modèle que nous avons suivi, et pour moi, ça a très bien marché.

Gaëlle Moudio : Oui, tout à fait. La répartition s'est faite assez naturellement, je dirais. Moi, comme j'avais déjà l'habitude du micro et de commenter des matchs, je me suis plutôt concentrée sur la mise en confiance des consultantes. Certaines d'entre elles, même si elles avaient été d'excellentes joueuses, étaient tétanisées à l'idée de prendre la parole en direct.

Elles ne savaient pas trop comment raconter leur expérience, ni comment intervenir sans gêner. Donc mon rôle, c'était de leur expliquer que le micro, ce n'est pas un piège, qu'elles avaient toute leur place et que personne ne viendrait empiéter sur leur espace.

Je leur disais : « C'est vous qui possédez le jeu, vous avez vécu cela de l'intérieur. Exprimez-vous ! »

Voyez-vous une évolution dans le regard porté sur les femmes commentatrices ?

Gaëlle Moudio : Oui, clairement ! Moi je le dis tout de suite : les choses s'améliorent. Au début, on entendait beaucoup de commentaires négatifs, ce n'était pas évident. Mais après une expérience comme celle-là, quand je suis rentrée, j'ai reçu uniquement des retours positifs. Vraiment que des bons feedbacks, ce qui n'avait pas du tout été le cas lors de ma première expérience ici au Cameroun. Donc oui, il y a de la place pour les femmes, et je pense qu'il faut leur donner plus de matchs à commenter, plus d'opportunités. Et d'ailleurs, aujourd'hui au Cameroun, il y a beaucoup plus de femmes qui font du commentaire sportif qu'il y a trois ans.

Laetitia Dembo : Je dirais que l'évolution ne concerne pas seulement les femmes journalistes. C'est aussi une vraie opportunité de reconversion pour les anciennes joueuses. Beaucoup ne savaient pas quoi faire après leur carrière. Mais aujourd'hui, avec le commentaire, que ce soit pour les journalistes ou pour les anciennes joueuses, on voit qu'il y a une voie possible. Avec le temps, l'expérience, et même notre voix, on peut continuer à apporter quelque chose au football. C'est une belle façon de rester dans ce milieu, et franchement, cette dynamique autour des commentatrices, il faut qu'elle continue !

Si vous pouviez parler à la Gaëlle ou à la Laetitia de 15 ans, qui rêvait déjà de faire carrière dans le football, que lui diriez-vous aujourd'hui ?

Gaëlle Moudio : Je lui dirais de persévérer. Il faut s'accrocher, vraiment. Il y aura toujours des commentaires négatifs, des gens qui continueront de penser que le football n'est pas fait pour les femmes.

Mais ce n'est pas vrai. Le football est aussi pour les femmes, et la preuve, c'est que nous y avons trouvé notre place.

Il faut se former, ne pas attendre que les opportunités tombent du ciel. Il faut aller chercher l'information, se battre, apprendre. Et un jour, le moment viendra.

Honnêtement, je n'aurais jamais imaginé que la CAF m'appellerait pour commenter des matchs.

Mais j'ai toujours aimé le foot, je suis restée fidèle à cette passion... et le jour venu, l'opportunité m'a trouvée.

Et je crois que ce parcours est possible pour beaucoup d'autres jeunes filles. Il faut juste y croire et persévérer.

Laetitia Dembo : Moi, je dirais qu'il faut toujours donner le meilleur de soi-même. C'est ce qu'on a fait à la CAF : chaque match était abordé comme si c'était le premier ou le dernier de notre carrière. On se donnait à fond.

À la jeune Laetitia de 15 ans, je dirais aussi : « Tu n'es jamais arrivée. Tu apprends encore. Chaque jour est une nouvelle leçon. » Même quand tu penses avoir franchi une étape -- par exemple, qu'on t'a appelée à la CAF -- ce n'est pas une fin en soi.

Chaque match est différent, chaque mission a ses réalités. Il faut toujours se perfectionner, continuer d'apprendre et rester humble dans le processus.

Parce que ce qui compte, ce n'est pas seulement d'arriver, c'est de continuer à bien faire les choses à chaque nouvelle occasion.

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