Face à la prolifération d'hébergements touristiques illégaux à Maurice, Stéphan et Sara Ng , gérants d'Abiki Mauritius et titulaires d'un permis officiel, lancent un cri d'alarme. Ils dénoncent un système à deux vitesses où les opérateurs en règle, soumis à des contraintes strictes et coûteuses, doivent affronter une concurrence sauvage, tolérée par l'inaction des autorités. Entre risque d'arnaques pour les visiteurs, flou réglementaire sur les plateformes numériques et manque criant de contrôle sur le terrain, le couple réclame une égalité de traitement pour tous les acteurs du secteur.
Plateformes numériques : système fluide... Mais propice aux abus
Avant de pointer du doigt les dérives du marché de la location touristique à Maurice, il est essentiel de comprendre les mécanismes qui sous-tendent ce secteur en pleine expansion, porté par les plateformes numériques.
Des sites comme Airbnb, Booking.com, Abritel (aussi connu sous le nom de Vrbo), HomeToGo ou encore Tripadvisor ont, au fil des années, transformé en profondeur les habitudes de voyage et de réservation. Ces géants du web agissent comme des intermédiaires entre des particuliers ou professionnels proposant un logement - chambre, appartement, villa ou maison entière - et des voyageurs à la recherche d'un hébergement temporaire.
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La facilité d'utilisation de ces plateformes contribue à leur succès. Côté hôtes, l'inscription est gratuite. Il suffit de créer une annonce, définir un tarif, gérer les disponibilités du bien et répondre aux messages des clients potentiels. En retour, la plateforme perçoit un pourcentage sur chaque transaction, à titre de frais de service.
Côté voyageurs, la procédure est tout aussi fluide: on choisit un logement selon des critères personnalisés - emplacement, confort, budget, équipements - on lit les avis d'anciens locataires, on contacte éventuellement l'hôte, puis on réserve en ligne, le tout en quelques clics.
Cette apparente simplicité est devenue l'un des principaux moteurs de la location de courte durée, séduisant autant les touristes que les propriétaires souhaitant rentabiliser leur bien. Mais derrière cette fluidité se cache un vide réglementaire préoccupant, selon Stéphan et Sara Ng, propriétaires de la résidence touristique Abiki Mauritius à Albion. «Cette flexibilité, combinée à l'absence de véritables contrôles, ouvre grand la porte aux dérives.» En ligne de mire : l'essor massif d'hébergements illégaux, non déclarés et non conformes aux normes en vigueur, opérant en toute impunité.
Lois strictes, contrôles faibles : distorsion du marché
Pourtant, la loi mauricienne est sans équivoque. La Tourism Authority, organisme public chargé de réguler le secteur, précise sur son site que toute unité d'hébergement touristique - villa, bungalow, maison d'hôte, appartement ou campement - destinée à être louée pour une période inférieure à 12 mois doit impérativement disposer d'une licence valide d'entreprise touristique, conformément aux dispositions de la Tourism Authority Act de 2006, amendée par la suite. Mais sur le terrain, cette réglementation est loin d'être respectée.
Dans leur quartier d'Albion, le couple Ng affirme avoir recensé plus de 90 hôtes opérant sans permis, rien que dans leur voisinage immédiat. «C'est une véritable économie parallèle qui prospère sous les yeux des autorités.» Et les exigences à remplir pour être en conformité ne sont pas anodines. Pour obtenir une licence, il faut fournir un certificat de sécurité incendie, une autorisation sanitaire, un permis de construction et d'aménagement délivré par les autorités locales - autant de démarches longues, coûteuses et contraignantes.
En plus de ces formalités, la réglementation impose des normes strictes de sécurité : système d'alarme anti-intrusion, vidéosurveillance fonctionnant 24h/7 pour les structures de plus de cinq chambres, coffre-fort électronique et affichage obligatoire des numéros d'urgence. S'ajoute une redevance annuelle de Rs 10 000 pour une capacité de dix chambres.
«Ces exigences ont un coût, que nous assumons même pendant la basse saison, quand nos chambres restent désespérément vides», déplore Stéphan Ng. «Pendant ce temps, ceux qui n'ont ni licence ni obligations continuent à accueillir des clients à bas prix. C'est une distorsion du marché.»
Arnaques et impunité : l'autre visage de la location illégale
Au-delà de la concurrence déloyale, un autre danger guette : les arnaques sur les plateformes. «Il suffit à un fraudeur de prendre quelques photos d'un logement réel, souvent à l'insu du propriétaire, pour créer une fausse annonce. Ensuite, il empoche l'argent de la réservation et disparaît. Et le touriste se retrouve à l'aéroport sans logement», témoigne Sara Ng.
Ces pratiques frauduleuses sont facilitées par l'absence de vérification rigoureuse sur certaines plateformes. Résultat : les escroqueries se multiplient et les victimes n'ont souvent aucun recours. «En cas de vol, par exemple, il n'existe aucune assurance pour compenser la perte subie par le voyageur», alertent les gérants d'Abiki Mauritius.
La Tourism Authority mène pourtant des inspections sur le terrain, en collaboration avec la police du tourisme, pour identifier les opérateurs illégaux. Mais selon le couple Ng, ces contrôles sont trop rares et surtout mal ciblés. «La plupart des inspections ont lieu en journée, quand les touristes sont en excursion. Il faudrait des opérations inopinées, à des horaires plus pertinents, et surtout une volonté réelle d'appliquer la loi.»
Le couple admet que le manque de chambres disponibles sur l'île, notamment en haute saison, pousse sans doute certains à fermer les yeux sur ces pratiques. «Oui, cela permet d'accueillir plus de touristes. Mais dans ce cas, qu'on ait le courage d'abolir les lois. Ce n'est pas acceptable que certains respectent scrupuleusement les règles, pendant que d'autres les contournent sans conséquence.»
Pour Stéphan et Sara Ng, l'heure est venue d'agir. Ils appellent à une remise à plat du système, avec des règles appliquées uniformément à tous les opérateurs, des plateformes davantage encadrées et une valorisation des acteurs professionnels engagés pour un tourisme durable et sécurisé. «C'est une question de justice, mais aussi de réputation pour la destination Maurice.»
Une réaction de la Tourism Authority a été sollicitée. Toutefois, les tentatives pour joindre l'équipe de monitoring de la division touristique sont restées vaines tout au long de la journée de lundi. Plusieurs courriels ont été envoyés, mais aucune réponse n'avait été reçue au moment de mettre sous presse.