Ile Maurice: Quand le mépris remplace l'empathie

Certains Mauriciens sont-ils encore capables d'éprouver de l'empathie vis-à-vis de la souffrance des travailleurs étrangers ? La question se pose au vu des réactions suscitées par le reportage de samedi dernier sur les demandeurs d'asile, qui ne peuvent plus travailler comme avant en raison d'une circulaire émise par le bureau du Premier ministre en mai dernier.

Samedi dernier, l'express publiait un reportage poignant sur la situation dramatique de plusieurs demandeurs d'asile à Maurice, principalement originaires de la République démocratique du Congo et du Burundi. Ces hommes et femmes, fuyant violences politiques, viols, menaces de mort et persécutions, se retrouvent aujourd'hui bloqués dans une précarité extrême depuis qu'une circulaire du bureau du Premier ministre interdit aux étrangers de travailler sans permis. Contraints de partager de petites chambres, de jeûner par manque d'argent, d'être ridiculisés par rapport aux rares emplois qu'ils trouvent alors qu'ils sont diplômés, à savoir nettoyer les toilettes, ils appelaient simplement à «la générosité de coeur» du Premier ministre pour un droit temporaire de travail afin de pouvoir payer leur loyer et se nourrir, le temps que leur demande d'asile dans un pays autre aboutisse.

Pourtant, en réaction à cet appel, les commentaires des internautes ont révélé une tout autre réalité : un flot de haine, de mépris et de préjugés. «No refugee, kick out, Mauritius is not an asylum», a écrit un internaute. «Zot metier c'est violer et voler», a renchéri un autre. D'autres encore les ont accusés d'être de «faux réfugiés», venus profiter d'un «paradis social». À travers des phrases lapidaires ou des attaques frontales, nombreux sont ceux qui réclament leur expulsion et refusent de leur accorder le moindre droit.

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Ces réactions donnent le sentiment que beaucoup de lecteurs n'ont pas pris la peine de lire l'article jusqu'au bout, ou ne l'ont carrément pas lu, tant les accusations qu'ils formulent contredisent les faits exposés : ces personnes sont diplômées, reconnues par le United Nations Commissioner for Refugees comme demandeurs d'asile, et acceptent des métiers difficiles que les Mauriciens eux-mêmes dédaignent. Mais même si ces lecteurs avaient lu l'article, cela ne justifie pas pour autant la xénophobie affichée dans leurs propos.

Comment comprendre que lorsque ces réfugiés nettoient des toilettes ou balaient des sols, un travail que «nou zanfan pa oule fer», cela devienne un problème sous prétexte qu'ils sont des étrangers ? Maurice manque déjà de main-d'oeuvre dans plusieurs secteurs et certains Mauriciens se permettent pourtant de les mépriser.

Ce mépris ne s'arrête pas là. Il suffit de jeter un oeil aux réactions sur Instagram ou TikTok pour se rendre compte que ces commentaires, aussi durs soient-ils, paraissent presque modérés en comparaison aux discours encore plus cruels, et parfois franchement déshumanisants, qu'on y trouve. Le mépris pour les travailleurs étrangers, qu'ils soient Bangladais, Malgaches, Népalais ou Africains, semble devenu une norme banale sur les réseaux sociaux. Pourquoi ? Par peur d'une concurrence économique ? Par ignorance des réalités vécues par ces hommes et ces femmes ? Ou par racisme, tout simplement ?

Pour Jocelyn Chan Low, historien et univer- sitaire, cette hostilité trouve sa source dans une vision profondément raciste de l'autre. «À Maurice, il y a deux typesd'immigrés : les expatriés et les travailleurs étrangers. Le premier groupe est majoritairement européen, blanc, et on dit qu'ils contribuent à l'économie. L'autre, pas blanc, est perçu comme celui qui fait baisser les salaires des locaux.» Pourtant, rappelle-t-il, le pays manque cruellement de main-d'oeuvre et a besoin de ces travailleurs. «Le travail qu'ils font, les Mauriciens ne veulent pas le faire. Mais dans la tête de beaucoup, leBlack reste un danger.»

Il note que cette mentalité est le fruit d'une éducation profondément marquée par l'eurocentrisme. «On a grandi avec l'idée que l'Europe c'est l'univers et les autres sont inférieurs. On glorifie toujours le maître. On a oublié notre propre histoire, la souffrance atroce de nos ancêtres à l'époque de l'esclavage et de la colonisation. C'est là toute l'ironie.»

Il souligne aussi que ces comportements ne sont pas nouveaux. Les dénominations dénigrantes comme «Bangla» ou «cabri l'Inde» ont toujours existé. «Aujourd'hui, ce sont les Bangladais, les Malgaches et les Népalais. Avant c'était les Chinois, les Sino-Mauriciens, ceux qui travaillaient dans les usines textiles.» Il ajoute qu'on aurait dû «faire montre de solidarité envers ces travailleurs. Penser à nos propres ancêtres quand on les voit faire des métiers que nous refusons de faire. Mais à la place, on les méprise. On oublie qu'ils sont des êtres humains.»

Il rappelle enfin que ce mépris peut avoir des conséquences tragiques. Il cite le cas d'un travailleur étranger qui, après avoir été rapatrié de force en Inde, s'est suicidé. «On aurait dû avoir de l'empathie.»

Les commentaires sur les réseaux sociaux ne montrent pas seulement une ignorance des réalités vécues par ces demandeurs d'asile. Ils reflètent un racisme latent, la peur de l'autre et une incapacité collective à regarder notre propre histoire en face. En rejetant ces hommes et ces femmes, c'est une part de nous-mêmes que nous rejetons.

Et le miroir que ces réactions nous tendent ne reflète pas une image très flatteuse de notre société.

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