Spécialisée dans la traque de l'argent de la corruption finançant les guerres, l'ONG The Sentry a lancé la semaine dernière un puissant signal d'alarme au sujet de l'Érythrée, accusée dans son dernier rapport, centré sur la région éthiopienne du Tigré, de « reconstruire » son armée et de poursuivre une oeuvre de « déstabilisation de ses voisins ». Asmara a réagi.
Pour l'organisation non gouvernementale The Sentry, basée à Washington et qui enquête sur les réseaux de prédation économique et financière dans les zones de conflit, l'Érythrée « reconstruit son armée » et « continue de déstabiliser ses voisins », près de sept ans après la levée, en novembre 2018, de l'embargo international sur les armes frappant ce pays.
« Il faut s'attendre à ce que cela continue », anticipe l'ONG internationale, près de trois ans après la fin de la guerre du Tigré, qui a provoqué la mort de 600 000 personnes, selon une estimation de l'Union africaine.
Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres
Même après 2022, les forces érythréennes se sont livrées « à de nouvelles activités financières illicites transfrontalières, augmentant le risque d'un retour à la guerre ». « Le Tigré est au bord d'un nouveau conflit armé, évitable, qui pourrait à nouveau impliquer une intervention militaire plus large » d'Asmara, insiste John Prendergast, cofondateur du Sentry.
En 2018, la levée des sanctions avait été soutenue par Addis-Abeba, où Abiy Ahmed venait de devenir Premier ministre. L'année suivante, il obtenait le prix Nobel de la paix après un un accord de paix avec Asmara. Mais depuis 2022 et la fin de la guerre dans la région frontalière, opposant les rebelles à l'armée éthiopienne, appuyée par des soldats érythréens, les relations sont de surcroît des plus tendues entre les deux pays, près de trente ans après leur affrontement de 1998-2000.
« Les mêmes acteurs qui ont orchestré le dernier conflit au Tigré sont désormais sur le point de le reprendre avec la même caste de personnages », met en exergue le rapport, intitulé « Power and Plunder : The Eritrean Defense Forces Intervention in Tigray », et publié fin juin. « Alors que les défenses frontalières nord de l'Éthiopie ont été pillées ou détruites, les images satellites montrent clairement une importante fortification des zones frontalières sud de l'Érythrée, ces dernières années. »
Lire aussi
Éthiopie: pourquoi l'armée érythréenne ne se retire pas du Tigré? (2022)
« Bien que ces événements soient notoirement difficiles à prévoir dans la Corne de l'Afrique, des indications claires montrent que les deux côtés prennent des mesures pour se préparer à une nouvelle phase de conflit », précisent conjointement des experts au sein de l'ONG The Sentry, contactée par RFI.
En sus, « des événements récents semblent confirmer les informations selon lesquelles des éléments du Front de libération du peuple du Tigré entretiennent des relations avec le régime érythréen d'une façon que le gouvernement éthiopien pourrait avoir du mal à tolérer dans ce contexte », pointent-ils.
Lire aussiÉthiopie: l'entrée au gouvernement de Getachew Reda risque d'accentuer les divisions dans le Tigré
« Économie de conflit, notamment par la traite »
En 2024, l'organisation « a cartographié la présence continue de troupes érythréennes dans une zone tampon de 10 km au sud de l'ancienne frontière de facto et bien au-delà des zones attribuées à l'Érythrée par la Commission frontalière Érythrée-Éthiopie », peut-on lire dans le rapport.
Et sur le territoire éthiopien, donc, « les commandants militaires érythréens et leurs agents en Éthiopie continuent de tirer profit d'une économie de conflit ». Au rang des motivations, il pourrait notamment s'agir de « consolider la nouvelle interprétation de la frontière par l'Érythrée, venger ce qui est perçu comme une annexion par l'Éthiopie de son territoire souverain par une sur-correction et l'occupation de certaines parties du Tigré ».
Pour RFI, des experts au Sentry estiment que « bien que nombre des actions des forces de défense évoquées concernant l'économie de conflit et les activités illicites transfrontalières relèvent de l'opportunisme », cet engagement « est probablement motivé, au moins en partie, par l'état déplorable » de l'économie érythréenne, alors qu'Asmara ne peut plus « rendre publiquement responsables » de ce déclin les sanctions de l'ONU.
Un taux de viols « plus élevé » qu'ailleurs
L'embargo sur les armes avait été instauré en 2009, en raison du soutien présumé de l'Érythrée aux jihadistes en Somalie. « La levée des sanctions du Conseil de sécurité de l'ONU n'a peut-être pas provoqué la guerre du Tigré », nuance l'ONG, mais de son point de vue, elle a largement contribué à la détérioration de la situation observée jusqu'à nos jours.
À cet égard, dès le début de la guerre de 2020-2022, les forces érythréennes de défense « se sont livrées à des pillages systématiques » dont l'ampleur, couplée à celle des destructions économiques infligées, notamment fin 2020 et début 2021, a été « sans précédent ». Dans le détail, « The Sentry a trouvé des preuves indiquant que les forces érythréennes ont mené et orchestré des opérations de pillage à l'échelle industrielle pendant et après la guerre. Le trafic d'or, d'antiquités et d'êtres humains s'est accompagné de viols collectifs, de tortures, d'enlèvements et de mutilations. »
Les profits de guerre transfrontaliers, dans le cadre de cette campagne qualifiée d'« extrême brutalité », ont été planifiés « au plus haut niveau », dénonce Charles Cater, directeur des enquêtes chez The Sentry. L'organisation cite notamment une enquête du journal scientifique BMJ, datée de 2023, et parle d'un taux de viols « plus élevé que dans d'autres conflits », avec des accusations de maladies sexuelles transmises volontairement.
Des crimes de guerre ont été perpétrés par toutes les parties au conflit, mais la nature des atrocités et des profits de guerre générés par les forces érythréennes de défense était sans commune mesure dans le passé, tant par leur ampleur que par leur préméditation.
Existe-t-il une spécificité au régime du président érythréen Issayas Afewerki, qui dirige son pays depuis l'indépendance en 1993 ? « La nature de ces actes s'inscrit malheureusement dans une tendance régionale, avec des atrocités en grande partie motivées par une logique de vengeance pour des actes similaires perpétrés par les ennemis de l'Érythrée lors de conflits antérieurs, répondent des experts au Sentry. Mais la durée du leadership d'Issayas tout au long de ces guerres, associée à son propre échec à voir l'Érythrée tenir ses promesses, laisse aussi voir certains aspects qui lui sont spécifiques. »
L'Érythrée, qui compte 3,5 millions d'habitants et poursuit un idéal d'autosuffisance, au prix d'un isolement presque sans pareil, occupe les dernières places de nombreux classements internationaux, notamment en matière de liberté de la presse (180e sur 180 en 2025 selon Reporters sans frontières) ou de développement humain (175e sur 183 en 2022 selon les Nations unies). Symbole parmi d'autres de la dureté de ce régime : le service militaire obligatoire à durée indéfinie.
À relireRadio Erena, l'unique média indépendant érythréen en exil, risque de fermer (2024)
Pour Asmara, « un récit inventé de toutes pièces »
Interrogé par l'Agence France-Presse, le ministre érythréen de l'Information Yemane Ghebremeskel a réagi à la publication de ce rapport : « Pourquoi faire de l'Érythrée un bouc émissaire au moyen d'un récit inventé de toutes pièces ? », interroge-t-il, estimant, comme pour renvoyer la responsabilité, que « la nouvelle tension dans la région résulte de la politique illégale et publiquement annoncée par l'Éthiopie » d'obtenir un accès à la mer.
Addis-Abeba avait une première fois été privé de régions côtières par la présence italienne, entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. C'est de nouveau le cas depuis l'indépendance obtenue par l'Érythrée en 1993, après la fédération de 1952 puis l'annexion éthiopienne de 1962. Asmara accuse régulièrement son voisin de convoiter le port d'Assab, tout au sud de son territoire en mer Rouge, tout près de Djibouti et face au Yémen, à la confluence du golfe d'Aden.
Le rapport du Sentry, consacré au Tigré, intervient alors que sur le plan régional au sens large, en octobre dernier, les présidents de l'Érythrée, de la Somalie et de l'Égypte sont convenus de collaborer sur la sécurité dans la Corne de l'Afrique, après qu'en janvier 2024, une entente a été trouvée entre le Somaliland et l'Éthiopie, tandis que permettre à Addis-Abeba d'accéder à la mer via le territoire d'Hargeisa est vu d'un mauvais oeil du côté de Mogadiscio.
Concernant par ailleurs la situation au Soudan, fin 2024, Abdel Fattah al-Burhan a rencontré Issaias Afwerki à Asmara, quelques jours après la reprise par l'armée régulière soudanaise de Sinja, capitale de l'État de Sannar, frontalier de l'Érythrée. Enfin, à noter les tensions se poursuivent actuellement entre l'Éthiopie d'un côté, l'Égypte et le Soudan de l'autre, au sujet du mégabarrage hydroélectrique construit par Addis-Abeba sur le Nil, « maintenant terminé » et qui sera inauguré en septembre, selon le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed qui s'est exprimé à ce sujet le 3 juillet.
À relireAu Soudan, une nouvelle milice armée vient ajouter de l'incertitude au conflit (2024)
« Les rancunes historiques sont monnaie courante »
Dans son rapport, l'ONG émet une série de recommandations susceptibles selon elle d'éviter que la situation ne dégénère à nouveau dans le Tigré. Elle interpelle le Conseil de sécurité de l'ONU et ses membres permanents dont les États-Unis et le Royaume-Uni, ainsi que l'UE et « d'autres juridictions partageant les mêmes idées ».
The Sentry entretient notamment l'espoir que soit envoyé un message « clair » aux gouvernements éthiopien et érythréen, mais aussi au Front de libération du peuple du Tigré et à l'Administration intérimaire de la région frontalière, à savoir que tous les protagonistes « s'exposeront », en cas de reprise des hostilités, « à une réponse internationale renforcée ainsi qu'à des sanctions ».
Dans le texte de l'organisation, la Fédération de Russie est de nouveau accusée pour la fourniture d'armes à l'Érythrée, et la République populaire de Chine, au moins indirectement, de participer à l'exploitation aurifère.
Pour RFI, Charles Cater, directeur des enquêtes au Sentry, met en exergue l'une des recommandations formulées à la communauté internationale dans le rapport : « Si les divisions politiques de longue date au sein du Conseil ont souvent entravé l'élaboration de politiques efficaces concernant l'Érythrée, dit-il, un point sur lequel ses membres pourraient néanmoins trouver un terrain d'entente, c'est la création d'une commission d'enquête. Une telle mission d'établissement des faits, en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, pourrait rendre compte au Conseil des questions frontalières non résolues, de la mise en oeuvre incomplète de l'accord de paix de Pretoria [le traité de paix tigré-éthiopien signé le 2 novembre 2022 dans la capitale sud-africaine, NDLR] et de tout autre obstacle à la paix. »
« Dans une situation où les frontières contestées, les revendications contestées et les rancunes historiques sont monnaie courante », estime M. Chater, établir les faits « peut constituer un élément précurseur nécessaire, même s'il n'est pas suffisant en lui-même, à une résolution efficace des conflits ».
Empêcher une reprise du conflit nécessitera probablement un engagement soutenu des acteurs internationaux, notamment du Conseil de sécurité de l'ONU. Reste à voir dans quelle mesure la Chine et la Russie soutiendront ces efforts de manière constructive.
Pour Radio France internationale, le directeur des enquêtes au Sentry souligne en conclusion que « les principaux obstacles à la paix sont plutôt régionaux qu'internationaux ».
Lire aussi
Érythrée: le président Issayas Afewerki expose sa vision du conflit au Tigré (2023)