L'exposition annuelle Découvertes, qui se tient tous les étés à la galerie LouiSimone Guirandou d'Abidjan, est l'occasion de mettre en avant des talents émergents. Parmi les quatre jeunes artistes présentés à partir du 9 juillet figurait le photographe Jean-Luc Konkobo, qui consacre sa série à la santé mentale d'une jeunesse ivoirienne en quête de sens.
Ses compositions mettent toutes en scène des personnages aux carnations étranges, bleu, rose ou doré, dans un environnement naturel hostile ou dégradé : mangrove polluée, cours d'eau jonché de détritus, caverne ou bâtiment à l'abandon... L'expressivité des poses, qui expriment la perplexité ou la souffrance, frappe l'oeil, elle dérange aussi.
Pendant le vernissage, des spectateurs étonnés ont salué une « prise de risque », raconte la curatrice Nora Diaby. « Il n'y a pas eu de réticences, mais il y a eu de la surprise. Le mot qui revient, c'est "prise de risque". Les oeuvres ont des titres référentiels comme Mami Watta ou L'annonciation, ce sont des choses auxquelles on ne touche pas vraiment ici. »
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Car le photographe a choisi d'explorer les liens entre la santé mentale et les croyances africaines, qu'elles soient liées à des monothéismes, comme L'Annonciation qui fait référence à la Bible, ou au paganisme, comme Mami Watta, du nom d'une divinité marine ouest-africaine. « L'intention, c'était d'appeler à la conversation sur la santé mentale des Ivoiriens. C'était d'appeler à l'intelligence collective. Moi, en tant qu'artiste visuel, ce que je peux faire, c'est de raconter des histoires au travers des images, et c'est ça qui va lancer la discussion. Dans une société orale comme la Côte d'Ivoire, c'est ça qui permet le changement, ou en tout cas, c'est une des voies du changement. »
Mais la situation a connu ces dernières années une évolution positive, veut croire Jean-Luc Konkobo. « La santé mentale est taboue, mais les gens commencent à parler, à dire ce qu'ils ressentent et à oser demander de l'aide. Les récents cas de suicide sur le pont [Alassane Ouattara] ont été très médiatisés, un numéro vert a même été créé, et on voit de plus en plus de psychologues à Abidjan. »
« L'art et la santé mentale sont intimement liés »
L'un de ces psychologues, Jean-David Emissati Kouassi Kouadio, s'est justement rendu au vernissage. Pour lui, de telles expositions sont nécessaires pour normaliser les questions liées à la santé mentale, en particulier dans des contextes africains où celles-ci sont encore souvent stigmatisées. « L'art et la santé mentale sont intimement liés. On parle de méthodes projectives : l'art est la projection de quelque chose que les mots ne peuvent pas exprimer. Il transmet l'émotion sous forme d'images, pour que chacun puisse mettre un terme derrière, une idée. Aborder les thématiques de santé mentale, ça permet de faire une sensibilisation dessus. Pour dire : "la santé mentale, c'est autre chose que ce vous pensez". Ce qui me plaît dans son approche, c'est qu'il ne veut pas parler de santé mentale en termes de "troubles" et de "cas pathologiques". Sa manière d'approcher la santé mentale, ça permet aux gens de comprendre qu'on n'est pas forcément dans la maladie, dans la "folie". La santé mentale, c'est un état permanent, qui va nous lier nous, nos manières d'agir sur le monde, sur l'environnement. »
Aucun être humain ne vit en autarcie, rappelle le Dr. Kouassi. « C'est normal d'aller mal quand il y a un environnement qui n'est pas sain. On dit souvent que les pathologies sont des réactions normales à un environnement qui est désorganisé. Vous ne pouvez pas demander à quelqu'un qui vit une expérience traumatique d'aller bien. La réaction normale justement, c'est d'aller mal. Parce que comme on dit, les vrais fous, ce sont les personnes qui vont bien actuellement. Ce n'est pas normal d'aller bien quand les choses sont perturbées. Il y a un problème, on va mal, on s'en sort pas : il faudrait bien que les gens voient qu'on va mal, ce n'est pas la peine de faire semblant. »
L'exposition est inspirée de la série de photographies Les fous d'Abidjan de Dorris Haron Kasco, publiée en 1994, dont un extrait était justement exposé le mois dernier à l'exposition Paris Noir, au centre Pompidou de Paris.