Tunisie: Amnistie fiscale - Pour libérer les énergies et restaurer le consentement à l'impôt

13 Juillet 2025
tribune

En Tunisie, les amnisties fiscales se sont multipliées au fil des lois de finances, souvent présentées comme des gestes de soulagement budgétaire. Mais en réalité, ces mesures relèvent davantage d'une opération conjoncturelle que de la justice structurelle. Elles effacent les pénalités sans corriger les déséquilibres ni réparer les injustices. Et les contribuables, particuliers comme entreprises, restent souvent seuls face à un système fiscal opaque, inégal et parfois arbitraire.

Or, le pays a besoin d'autre chose : d'une amnistie juste, sélective et réparatrice, qui soit le point de départ d'une réforme fiscale plus inclusive et plus humaine.

Tirer les leçons des échecs passés

Avant de concevoir une nouvelle amnistie, il est indispensable d'évaluer les précédentes. Cette évaluation fait pourtant cruellement défaut. En pratique, de nombreuses personnes physiques et entreprises n'ont pas pu honorer les engagements souscrits dans le cadre des amnisties antérieures. Les échéanciers, souvent rigides et fixés de manière unilatérale par le ministère des Finances, n'ont pas tenu compte des capacités financières réelles des contribuables, affaiblis par des crises successives.

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Plutôt que d'apporter un soulagement, ces mesures ont parfois plongé les contribuables dans un cycle d'endettement et de marginalisation plus profond, fragilisant davantage le tissu économique. D'autres, anticipant l'impossibilité de suivre ces échéanciers, ont renoncé à régulariser leur situation. Il est donc impératif que toute future amnistie repose sur une compréhension fine des réalités économiques des bénéficiaires, et sur des modalités adaptées à leur solvabilité.

Une justice fiscale à deux vitesses

Les amnisties fiscales passées ont également profité de manière inégale aux contribuables. Ceux qui disposaient déjà des ressources nécessaires -- entreprises solides, particuliers aisés, opérateurs bien informés -- ont pu régulariser leur situation rapidement. À l'inverse, de nombreux contribuables fragiles, mal accompagnés ou en détresse économique, n'ont pu ni bénéficier de ces mesures ni respecter les échéances.

Cette situation a renforcé le sentiment d'une fiscalité à deux vitesses, où les plus forts profitent des mécanismes de régularisation, tandis que les plus vulnérables restent prisonniers de leur dette fiscale. Ce phénomène est ressenti avec plus d'acuité, notamment chez les petits métiers et les très petites entreprises, qui sont les structures les plus fragilisées par les crises économiques successives et dont le maintien revêt un caractère vital pour la cohésion sociale. Une amnistie équitable doit donc corriger ces inégalités d'accès, en intégrant des critères différenciés, transparents et socialement justes, qui tiennent compte des capacités réelles de paiement.

Une exclusion de fait : quand l'amnistie échoue faute de capacité administrative

Au-delà des inégalités financières, de nombreux contribuables ont été écartés de la dernière amnistie en raison de défaillances administratives. Dans plusieurs régions, les centres de contrôle des impôts n'avaient ni les ressources humaines ni les délais nécessaires pour examiner les contestations déposées par les contribuables vérifiés.

Faute de réponse, beaucoup ont été contraints de renoncer à leur droit de saisir la commission de conciliation pour pouvoir bénéficier d'un simple effacement des pénalités.

De plus, le manque de préparation technique et organisationnelle a empêché certaines administrations de traiter les demandes dans les temps, alors même que les contribuables manifestaient leur volonté d'adhérer. A cela s'ajoute l'exclusion pure et simple d'une autre catégorie de contribuables : celles et ceux qui, ayant omis de déposer certaines déclarations fiscales, ne pouvaient pas régulariser leur situation via un échéancier de paiement, pourtant prévu dans l'amnistie précédente.

Ce défaut de traitement et d'inclusion renforce l'idée que l'amnistie a bénéficié à ceux qui étaient déjà dans une relation de proximité ou de conformité avec l'administration, au détriment de ceux qui en avaient le plus besoin.

Une zone d'ombre : les abus dans le recouvrement restent impunis

Un autre angle mort du système fiscal tunisien réside dans l'absence de contrôle sur les pratiques des services de recouvrement, notamment celles de certains receveurs. Ces derniers disposent de pouvoirs étendus, souvent exercés sans garde-fous, et parfois au mépris du principe de proportionnalité.

Les contribuables victimes d'excès ne disposent d'aucune voie de recours rapide et efficace. L'administration centrale, censée jouer un rôle de régulation, ne répond souvent pas aux réclamations, ou le fait avec un retard tel que tout espoir de justice disparaît. Cette situation crée un climat d'impunité administrative et alimente une méfiance profonde. Une amnistie juste devrait donc inclure un audit indépendant des pratiques de recouvrement et la création de mécanismes de recours accessibles et réactifs.

Une étape vers une fiscalité inclusive

L'amnistie fiscale ne doit pas être un geste budgétaire ponctuel, mais un levier de transformation systémique. Pour y parvenir, elle doit reposer sur une reconnaissance des torts partagés entre l'administration et les contribuables, en traitant avec discernement les dossiers litigieux.

Il ne s'agit pas d'ouvrir la porte à la fraude, mais de distinguer clairement les cas de mauvaise foi de ceux marqués par des crises, des erreurs administratives ou des malentendus. Cette amnistie devra s'appuyer sur des critères clairs, transparents et objectifs, évitant toute forme d'arbitraire.

Elle gagnerait également à être fondée sur une procédure contradictoire allégée, permettant aux contribuables de faire valoir leur situation de manière équitable. Enfin, pour être véritablement juste, elle devrait intégrer une contribution proportionnelle ou symbolique, reflétant un effort partagé entre l'Etat et les citoyens, tout en s'inscrivant dans une réforme fiscale plus large visant la stabilité des règles, la clarté des obligations et l'effectivité des recours.

Une condition pour un développement durable

Le système fiscal tunisien ne pourra jouer son rôle de moteur de développement tant qu'il restera fondé sur la méfiance, la sanction et l'arbitraire. Une amnistie bien pensée peut libérer des énergies, encourager la formalisation, renforcer la justice fiscale et restaurer le consentement à l'impôt.

Elle peut aussi amorcer un changement de culture : passer d'un rapport de force à une relation contractuelle entre l'Etat et les citoyens, fondée sur le droit, la transparence et la responsabilité mutuelle.

Conclusion

L'amnistie fiscale ne doit plus être une opération comptable. Elle doit devenir un acte de réconciliation. Un moment fondateur d'un pacte fiscal renouvelé. Elle est aujourd'hui une condition nécessaire pour bâtir une fiscalité plus inclusive, capable d'accompagner les transitions économiques, sociales et écologiques que le pays doit impérativement engager.

N.B. : L'opinion émise dans cette tribune n'engage que son auteur. Elle est l'expression d'un point de vue personnel.

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