Cameroun: Paul Biya ou l'art de construire une candidature présidentielle

Depuis le retour du pays au multipartisme, et avant chaque scrutin présidentiel, des partisans du président de la République, émettent des « appels » à son intention, lui demandant de briguer un nouveau mandat.

Systématiquement, le président du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), y répond favorablement. Ces manoeuvres politiques, qui ont marqué les élections de 1992, 1997, 2004, 2011 et 2018, ont été reproduites à la faveur de la compétition électorale de cette année. Diversement interprétées, elles remontent au régime d'Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun.

« J'ai donc décidé de répondre favorablement aux appels pressants qui montent des dix Régions de notre pays et de la diaspora. Je suis candidat à l'élection présidentielle du 12 octobre 2025 ». Deux phrases signées Paul Biya, 92 ans, dans un message posté sur les réseaux sociaux, le 13 juillet 2025. Réputé imprévisible, le chef de l'État camerounais, n'aura pas surpris grand monde.

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Depuis sa traditionnelle allocution de fin d'année à la Nation, le 31 décembre dernier, il n'en eu de cesse de multiplier des signes de son intention de briguer un huitième mandat présidentiel, depuis son accession au pouvoir le 6 novembre 1982. Rien de tel que des « petites phrases » sur les réseaux sociaux dont il est devenu un utilisateur assidu, et des annonces faites à des ministres et parlementaires du RDPC lors des audiences conduites, depuis le 7 juillet 2025, par Ferdinand Ngoh Ngoh, le tout-puissant secrétaire général de la présidence de la République.

De fait, l'on assiste à la reproduction d'un scénario, éprouvé depuis le retour du pays au multipartisme dans les années 1990 qui se déroule en deux séquences : d'abord, la multiplication, sur une période relativement longue, des « motions de soutien » et autres « appels » suppliant officiellement le président Biya de se présenter à l'élection présidentielle, puis son acceptation solennelle de la requête collective, au bout d'un suspense fictif. À la manoeuvre : des élites administratives et politiques, des chefs traditionnels issus des rangs du RDPC qui, pendant de longs mois, rivalisent de formules hagiographiques pour « pousser » leur champion à être candidat au scrutin présidentiel.

« Appels à la candidature »

Deux indicateurs donnent la pleine mesure de cette mobilisation au sein du régime : le vocabulaire en vigueur et la résonance accordée à cette besogne politique. Philémon Yang en donnait une illustration claire lors de la publication, il y a quelques années, de cinq volumes de cette littérature dithyrambique à l'endroit du chef de l'État camerounais, sous le titre Paul Biya. L'appel du peuple : « Les appels à la candidature du président national du RDPC à l'élection présidentielle de 2011, expliquait le Premier ministre alors en poste, nous rappellent que les Camerounais sont satisfaits des idées, des actions, de la personnalité et de la renommée de leur chef de l'État (...). [Cela] signifie que nos aspirations et notre bien-être seront comblées sous la conduite continue de l'actuel chef l'État ».

« Les appels à la candidature de l'actuel président donnent à voir la construction de loyautés politiques derrière lesquelles se profilent divers arrangements clientélistes qu'imaginent les catégories dirigeantes en vue de stabiliser leurs positions hégémoniques », tranchait pour sa part, l'universitaire Jean-Marcellin Manga, du Laboratoire camerounais d'études et de recherches sur les sociétés contemporaines, analysant les « appels » relatifs à l'élection présidentielle d'octobre 2018.

La présidentielle de cette année vient confirmer la perpétuation de pratiques qui remontent, sous le règne de Paul Biya, à 1992, date de la première élection présidentielle de l'ère du multipartisme. Pour l'occasion, ce sont des « hommes d'affaires », qui avaient, selon le vocabulaire officiel, imploré Paul Biya, d'organiser un scrutin anticipé, alors même que sa légitimité était mise à mal du fait des revendications populaires de forte ampleur pour l'instauration de la démocratie. Il y consentit...

Cette technique des « appels » rend compte au demeurant des enjeux politiques de grande portée. « En acceptant par », décrypte Paul- Aarons Ngomo, philosophe camerounais, enseignant d'université aux États-Unis. « Loin de témoigner d'une vitalité politique, les appels à candidature témoignent de l'épuisement du jeu pluraliste, la dépendance des institutions au chef et la neutralisation de toute alternance. Le pouvoir n'est plus conquis ou débattu : il est imploré, reconduit sous forme d'acclamation », poursuit l'universitaire.

En cette matière, Paul Biya apparaît comme un fidèle héritier d'Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, dont il aura été Premier ministre, et auquel il a succédé il y a 43 ans.

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