Guinée: La junte mobilise ses ministres pour convaincre les citoyens d'adopter la nouvelle Constitution

19 Juillet 2025

À deux mois d'un référendum décisif, le gouvernement guinéen, dirigé par une junte militaire, a lancé une vaste campagne de terrain pour vulgariser le projet de nouvelle Constitution. Répartis en groupes de quatre, les ministres sillonnent les régions du pays afin de « faire comprendre » aux populations les enjeux du texte.

Pendant ce temps, le Premier ministre prend en charge la mission sensible de Conakry, la capitale. La date du 21 septembre est désormais gravée dans le calendrier politique guinéen : ce jour-là, les citoyens seront appelés à dire « oui » ou « non » à une Constitution que les autorités présentent comme « la meilleure jamais proposée au peuple ». Une assertion ambitieuse, dans un pays marqué par des décennies de ruptures institutionnelles.

Une campagne nationale orchestrée par l'exécutif

Le gouvernement de transition a lancé une opération inédite de communication politique : envoyer ses ministres au plus près du terrain pour vulgariser le contenu du projet de Constitution. L'objectif affiché : expliquer, rassurer et convaincre. Chaque groupe de quatre membres de l'exécutif a été assigné à une région, dans un découpage géopolitique aussi méticuleux que stratégique.

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Ce dispositif, piloté depuis Conakry, traduit une volonté claire : éviter un rejet massif du texte par méconnaissance ou défiance, comme cela avait pu être le cas lors de précédentes consultations. Pour cela, les ministres multiplient réunions publiques, rencontres communautaires, discussions dans les mosquées, les marchés et les mairies. Ils viennent, disent-ils, « écouter les préoccupations, recueillir les attentes, mais surtout transmettre le message de la réforme ».

Le Premier ministre, symbole de l'équilibre institutionnel de la transition, s'est vu confier la mission délicate de Conakry, où l'opinion publique est traditionnellement plus politisée et plus volatile.

Une Constitution vantée comme « historique »

Depuis plusieurs mois, les autorités de la transition martèlent un discours : la nouvelle Constitution serait, selon elles, « la plus inclusive, moderne et protectrice des droits » que la Guinée ait jamais connue. Un texte conçu pour rompre avec les travers du passé notamment la personnalisation du pouvoir, l'impunité, l'instabilité institutionnelle et poser les bases d'un ordre républicain renouvelé.

Bien que le contenu intégral du texte ne soit pas encore largement accessible à la population, certaines orientations ont été publiquement revendiquées : limitation stricte des mandats présidentiels, rééquilibrage des pouvoirs entre exécutif, législatif et judiciaire, renforcement des droits fondamentaux, décentralisation élargie, reconnaissance explicite des droits des femmes et des jeunes.

Ces lignes de force sont mises en avant dans les discours des ministres sur le terrain. Il s'agit, pour le gouvernement, d'imprimer dans l'imaginaire collectif l'idée que cette Constitution n'est pas simplement une retouche technique, mais bien une refondation du pacte républicain guinéen.

Un référendum sous tension

Le choix du référendum comme mode d'adoption du texte est, en soi, un pari politique fort. Si une majorité simple suffit légalement à valider la nouvelle Constitution, l'enjeu réel est ailleurs : dans le niveau de participation et dans la géographie du vote. Un fort taux d'abstention, un rejet marqué dans certaines zones ou un soutien perçu comme artificiellement gonflé pourraient sérieusement fragiliser la légitimité du texte et du processus de transition lui-même.

L'histoire constitutionnelle de la Guinée est jalonnée de textes adoptés dans des contextes d'urgence ou de fragilité politique, parfois dans l'euphorie, souvent dans la suspicion. La junte actuelle - au pouvoir depuis le coup d'État de septembre 2021 cherche à éviter cet écueil. D'où cette campagne de proximité, intensément médiatisée, qui vise à donner au référendum un visage participatif et pédagogique.

Le dilemme démocratique de la junte

Cette mobilisation gouvernementale soulève cependant une série de questions. Peut-on considérer comme neutre une vulgarisation menée exclusivement par les tenants du pouvoir ? Existe-t-il un espace équitable pour les voix critiques ou simplement sceptiques ? Le débat constitutionnel peut-il être réellement pluraliste dans un contexte de transition dominée par un exécutif militaire ?

Ces interrogations alimentent un malaise dans une partie de la société civile et de la classe politique. Car si le projet de Constitution est effectivement porteur d'avancées, son adoption dans un climat de contrôle institutionnel par une junte pose un problème fondamental de gouvernance démocratique. L'État orchestre seul l'ensemble du processus - conception, explication, campagne, encadrement du vote - sans véritable contre-pouvoir.

À quoi s'attendre le 21 septembre ?

La date du 21 septembre s'annonce comme un tournant. Si le « oui » l'emporte, la Guinée entrera dans une nouvelle séquence politique, potentiellement préparatoire aux futures élections générales. Si le taux de participation est élevé et le processus jugé transparent, la junte pourra s'en prévaloir comme d'un succès fondateur.

Mais dans le cas contraire contestation du texte, rejet massif dans certaines régions, faible mobilisation des électeurs le référendum pourrait au contraire cristalliser les tensions et fragiliser le calendrier de la transition.

Tout se jouera dans les semaines à venir, au rythme des meetings de ministres, des analyses juridiques, des prises de position d'acteurs sociaux et des signes d'adhésion ou de rejet qui remonteront du terrain.

Un test politique grandeur nature

La campagne de vulgarisation lancée par la junte guinéenne à deux mois du référendum constitutionnel ne laisse aucun doute sur sa volonté de réussir ce scrutin. À travers la mobilisation directe des membres du gouvernement dans chaque région, les autorités entendent incarner une démarche pédagogique, volontariste, presque militante.

Mais cette méthode interroge. Peut-on véritablement construire un consensus autour d'un texte fondamental sans espace de débat contradictoire ? La meilleure Constitution, même rédigée avec les intentions les plus nobles, peut-elle acquérir une légitimité durable si elle est perçue comme imposée par le haut ?

Le 21 septembre, la Guinée ne votera pas seulement pour un texte juridique. Elle dira aussi si elle croit en cette transition, en ses acteurs, et en leur capacité à fonder une démocratie durable après tant d'années d'errance institutionnelle.

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