A quelque chose panne peut être utile. L'autre samedi, je ne saurais dire pourquoi, ma visiteuse bihebdomadaire ayant fait faux bond, je me suis pris d'envies de salade de tomate fraîche. Probablement un désir de saison. Comme un grand et comme j'avais coutume de le faire -- mais cela fait déjà bien longtemps -- je me suis muni des ingrédients et des accessoires nécessaires à l'opération, bien résolu à m'offrir l'un de ces mets les plus simples mais les plus goûteux de notre patrimoine culinaire.
Deux tomates, un piment et un petit oignon pour les produits de base, plus les condiments d'usage. Et me voici armé pour mon exploit.
Dans mon enfance et ma prime jeunesse, l'été était synonyme d'abondance de légumes et de fruits qu'on ne revoyait plus le restant de l'année. Mûris au soleil de la saison après avoir été amoureusement soignés durant de longues semaines par des mains instruites par la tradition sur un sol accueillant, ils étaient l'un des plus beaux présents de la Nature à des humains qui vivaient encore à son rythme.
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Je me souviens que je croquais les tomates en guise de fruits. Une véritable délectation dont la saveur caresse encore mon palais et mes papilles. En contrepartie, je me souviens aussi des tas de marchandises pourries que les marchands, en clôturant leur journée, déversaient non loin de leurs étals sur les marchés de quartier. C'est que ces merveilleux produits ne pouvaient résister longtemps à la maltraitance du temps et à l'épreuve de la manipulation.
Imaginez : on va de nos jours jusqu'à développer des cultures « hors-sol » !
Nous sommes aujourd'hui bien loin de ces temps bénis malgré tout et les produits de la terre sont présents toute l'année et résistent fort bien à toutes les vicissitudes, ou presque. C'est que, entre-temps, la manipulation génétique est passée par-là. Elle livre des produits résistants à toute épreuve, ce qui épargne le gâchis auquel on assistait en clôture des marchés et dans les ménages pour assurer la sécurité alimentaire à une population mondiale qui va croissante alors que les surfaces cultivables vont se restreignant.
Imaginez : on va de nos jours jusqu'à développer des cultures « hors-sol » ! De quoi rassurer les planificateurs de notre avenir.
Les tomates auxquelles je me suis fort imprudemment attaqué l'autre jour, et le piment, et l'oignon m'ont donc fait le cadeau de l'époque : l'insipidité. Ça ne date pas d'aujourd'hui, me diriez-vous. C'est vrai. Mais nos ménagères ont su masquer cette atteinte au bon goût à force assaisonnements. Et le tour m'a ainsi été joué des décennies durant. Jusqu'à ce malheureux jour de panne.
Là, en épluchant mes légumes, je me suis rendu compte que la peau de ma tomate était anormalement épaisse, que son coeur était plus dur que les plus endurcis, d'une pâleur morbide ; que le piment n'était pas charnu et d'arôme poivré et que l'oignon ne faisait plus pleurer à l'épluchure. J'ai alors mesuré l'étendue de ma désertion des cuisines que, pourtant, je me plaisais à fréquenter.
Alors, faut-il rendre le tablier ?