Alors que le tourisme tunisien tente de se relancer, une inégalité tarifaire persistante alimente le débat. Les Tunisiens paient-ils leurs séjours plus cher que les touristes étrangers ? Cette question, soulevée par l'expert-comptable Karim Amous, révèle une réalité économique dérangeante mais bien documentée. À travers une analyse rigoureuse, Karim Amous propose de transformer cette injustice perçue en levier d'action économique et sociale.
L'exemple de Fatma, enseignante à Sfax, est édifiant. Elle a réservé deux nuitées dans un hôtel cinq étoiles à Hammamet pour 1.913 dinars. À la réception, un couple allemand lui montre sa facture : même chambre, même période, mais à 312 euros par personne soit environ 1.060 dinars grâce à un forfait comprenant la formule «all inclusive».
Il s'agit d'un exemple parmi d'autres qui témoigne de la différence de prix pratiquée dans nos établissement hôteliers. Pour Karim Amous, expert-comptable, cette différence de prix est loin d'être une exception. D'après lui, cela s'explique par des logiques économiques bien précises.
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Il propose une lecture en trois couches, à la manière d'un audit financier : la première couche concerne la mécanique des tour-opérateurs (TO), «lorsqu'un TO allemand achète 10.000 nuitées à un hôtel, il bénéficie de tarifs négociés 40 à 60 % inférieurs aux prix publics. Ce n'est pas de la discrimination, mais une logique qui favorise certes un nombre plus élevé de nuitées vendues. À cela s'ajoute la mutualisation des coûts : un vol charter de 300 sièges revient, par passager, beaucoup moins cher qu'un vol régulier.
Même le « satisfait ou remboursé » n'est qu'une assurance représentant 2 % du prix du forfait, répartie sur des milliers de dossiers. Un Tunisien qui réserve seul ne peut accéder à ces économies d'échelle».
La deuxième couche concerne les silos réglementaires ; peu de gens le savent, mais les hôtels tunisiens paient une TVA réduite de 7 % sur les forfaits vendus aux TO étrangers, contre 19 % sur les réservations locales. Ce différentiel de 12 points constitue en réalité une subvention déguisée de l'Etat pour attirer les devises.
Le coût de revient d'une chambre est donc mécaniquement plus bas pour un touriste étranger que pour un client tunisien. Quant à la troisième couche c'est l'effet miroir des plateformes; «lorsqu'un Tunisien réserve via une plateforme ou une agence locale, l'hôtel reverse entre 15 et 25 % de commission, ce qui se répercute directement sur le prix final.
Les TO, eux, négocient en direct avec les hôteliers à travers des contrats annuels, sans intermédiaire. En basse saison, lorsque le taux d'occupation chute à 30%, les établissements augmentent les tarifs locaux pour compenser, tandis que les TO bénéficient de tarifs fixés à l'année », fait savoir Amous.
Rééquilibrer la situation
L'expert-comptable souligne que trois indicateurs sont critiques. D'abord, le revenu moyen par chambre, ventilé entre clientèle locale et étrangère : si l'écart dépasse 35 %, une alerte doit être déclenchée. Ensuite, la part de la clientèle tunisienne dans l'occupation globale : en dessous de 15 %, le modèle économique devient vulnérable. Enfin, les commissions versées aux plateformes doivent être comparées aux coûts de gestion des contrats TO, souvent bien plus avantageux à long terme.
«Prenons l'exemple d'un hôtel situé à Hammamet sud, qui a réussi à réduire l'écart tarifaire à 15 % simplement en analysant ces indicateurs. En regroupant ses chambres invendues avec des agences de voyages tunisiennes, il a pu créer des mini-forfaits plus accessibles. Comparons avec le Maroc : la législation impose aux hôtels de réserver 20 % de leurs chambres aux nationaux, au même tarif que les TO.
Résultat : le taux de fréquentation locale y est deux fois plus élevé qu'en Tunisie. En Grèce, un fonds public garantit les «early bookings» nationaux: si vous réservez six mois à l'avance, l'Etat couvre 10 % du risque d'annulation. Une mesure simple et efficace pour soutenir le tourisme intérieur», précise Amous.
D'après cet expert, plusieurs solutions immédiates peuvent être envisagées. Premièrement, il faut créer un portail national «Diaspora Travel» : les deux millions de Tunisiens vivant à l'étranger pourraient y acheter des forfaits «vol + hôtel» aux conditions TO, sur présentation d'une preuve d'origine. Cela permettrait d'atteindre un volume critique.
Deuxièmement, transformer la frustration en levier d'action : «Exigeons la transparence », propose Amous. «Demandons aux hôtels : «Quel est votre tarif TO pour cette chambre ?». La pression citoyenne peut faire évoluer les pratiques», suggère l'expert-comptable. Troisièmement, instaurer un crédit d'impôt incitatif: «Tout hôtel proposant des offres "équitables" avec un écart tarifaire inférieur ou égal à 20 % bénéficierait d'une réduction de 5 points de TVA», propose-t-il par ailleurs.
Selon les estimations de Karim Amous, avec 50 hôtels pilotes, on pourrait générer 200.000 nuitées tunisiennes supplémentaires en basse saison.
Amous rappelle qu'en comptabilité, on dit souvent : « Les chiffres sont têtus ». Ignorer le marché local, c'est courir au-devant de graves difficultés en période de crise touristique. « Savez-vous que le pouvoir d'achat cumulé des classes moyennes tunisiennes représente 3,5 milliards de dinars par an pour les loisirs ? Soit 40 % du budget des touristes étrangers! », annonce-t-il.
Il faut comprendre que justice tarifaire et rentabilité ne sont pas incompatibles, elles sont au contraire complémentaires. Pour la première fois, cette polémique se transforme en équation solvable. Les solutions existent mais elles nécessitent, comme le dit Amous, « une alliance inédite entre consommateurs avertis, hôteliers visionnaires et Etat facilitateur». Il ne reste plus qu'à transformer cette analyse en action.