Guinée: Amadou Damaro Camara Libéré en Septembre, la Justice Tourne-t-elle la Page du Scandale à 15 Milliards ?

En Guinée, la justice et la lutte contre la corruption restent des sujets brûlants, scrutés de près par une population avide de transparence et d'équité. À l'approche de septembre 2025, l'ancien président de l'Assemblée nationale, Amadou Damaro Camara, s'apprête à recouvrer sa liberté après trois ans et demi de détention.

Condamné pour détournement de fonds publics dans l'affaire de la construction du siège du Parlement à Koloma, son cas a suscité des débats intenses sur la gestion des deniers publics et la responsabilité des élites politiques. Alors que sa sortie de prison approche, cette affaire soulève des questions cruciales sur l'efficacité du système judiciaire guinéen, la lutte contre l'impunité, et les défis qui persistent dans la gouvernance du pays.

Cet article revient sur les détails de l'affaire, le parcours judiciaire d'Amadou Damaro Camara, les réactions qu'elle a suscitées, et les implications pour l'avenir de la justice en Guinée. À travers une analyse rigoureuse, nous examinons les faits, les verdicts, et les enjeux plus larges liés à la corruption dans le contexte guinéen, tout en proposant des pistes pour renforcer la confiance dans les institutions.

L'affaire du siège du Parlement : Un scandale à 15 milliards de francs guinéens

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

L'affaire qui a conduit à la condamnation d'Amadou Damaro Camara trouve son origine dans un projet ambitieux : la construction d'un nouveau siège pour l'Assemblée nationale guinéenne à Koloma, un quartier de Conakry. Ce projet, censé moderniser les infrastructures parlementaires, a été entaché par des accusations de détournement de fonds. Une somme colossale de 15 milliards de francs guinéens, destinée à financer les travaux, aurait été utilisée à des fins non prévues, selon les enquêteurs.

Trois figures clés ont été impliquées dans ce scandale : Amadou Damaro Camara, président de la 9e législature et figure influente du régime déchu d'Alpha Condé ; Cheng Jiin-Suey, alias Kim, un homme d'affaires chinois ; et Michel Kamano, ancien premier questeur de l'Assemblée nationale, aujourd'hui en fuite à l'étranger. Leur mise en cause a marqué un tournant dans la lutte contre la corruption en Guinée, à un moment où le pays, sous la transition militaire dirigée par le Conseil National du Rassemblement pour le Développement (CNRD), cherche à rétablir la confiance dans ses institutions.

Le scandale a éclaté en avril 2022, lorsque les trois accusés ont été placés en détention provisoire par la Cour de Répression des Infractions Économiques et Financières (CRIEF), une juridiction créée pour lutter contre les crimes économiques. Cette affaire a rapidement attiré l'attention, non seulement en raison de l'ampleur des fonds détournés, mais aussi à cause du statut d'Amadou Damaro Camara, connu pour sa proximité avec l'ancien président Alpha Condé et pour être le propriétaire des emblématiques tours siamoises de Kakimbo à Conakry.

Le parcours judiciaire : Condamnations et appels

Le 2 décembre 2024, la chambre de jugement de la CRIEF a rendu son verdict initial. Amadou Damaro Camara a été condamné à quatre ans de prison pour détournement de fonds publics et corruption. Cheng Jiin-Suey, alias Kim, a écopé d'une peine d'un an de prison avec sursis, tandis que Michel Kamano, absent du territoire, a été condamné à cinq ans de prison. Ce verdict a été perçu comme une première victoire dans la lutte contre l'impunité, bien que certains observateurs aient critiqué la relative clémence des peines, compte tenu de l'ampleur des fonds détournés.

Cependant, le 22 mai 2025, la chambre des appels de la CRIEF a réformé ce jugement, apportant des modifications significatives. Kim a été acquitté des charges de corruption, une décision qui a surpris certains analystes et soulevé des questions sur les preuves présentées contre lui. En revanche, la culpabilité d'Amadou Damaro Camara a été confirmée pour détournement de deniers publics et corruption assimilée. Sa peine a été réduite à trois ans et six mois, assortie d'une amende de 5 millions de francs guinéens et d'une obligation de payer 1 milliard de francs guinéens à titre de dommages et intérêts. La cour a également ordonné la mainlevée sur tous ses biens, une mesure qui pourrait avoir des conséquences financières importantes pour l'ancien homme politique.

Pour Michel Kamano, la chambre des appels a maintenu la peine de cinq ans de prison, accompagnée d'une amende de 10 millions de francs guinéens et d'une obligation de payer 5 milliards de francs guinéens en dommages et intérêts. Ses biens ont été confisqués, et un mandat d'arrêt international a été émis contre lui, renforçant la pression pour son extradition.

Une libération imminente dans un contexte de santé fragile

En détention depuis avril 2022, Amadou Damaro Camara devrait, dans des conditions normales, être libéré en septembre 2025, après avoir purgé sa peine. Cependant, son état de santé complique la situation. Hospitalisé depuis plusieurs mois à l'hôpital sino-guinéen de Conakry, l'ancien président de l'Assemblée nationale souffre de problèmes médicaux qui n'ont pas été précisés publiquement. Cette hospitalisation prolongée a suscité des spéculations sur une possible libération anticipée pour raisons médicales, bien que rien n'ait été confirmé officiellement à ce jour.

La perspective de sa libération divise l'opinion publique. Pour certains, la condamnation de Camara, même réduite, est une preuve que la justice guinéenne commence à prendre au sérieux la lutte contre la corruption. Le procureur spécial de la CRIEF, Aly Touré, a d'ailleurs salué le verdict comme une avancée dans la lutte contre l'impunité, soulignant que la condamnation d'une figure aussi influente envoie un message fort aux élites politiques. Cependant, d'autres voix, notamment parmi les avocats de Camara, comme Me Lancéi 3 Doumbouya, dénoncent un procès qu'ils jugent biaisé, arguant que les preuves présentées étaient insuffisantes pour justifier une condamnation.

Réactions et débats : Une justice sous pression

L'affaire Amadou Damaro Camara a ravivé les débats sur l'état de la justice en Guinée, dans un contexte de transition politique délicate. Depuis le coup d'État de septembre 2021, qui a renversé le régime d'Alpha Condé, le CNRD s'est engagé à réformer les institutions et à lutter contre la corruption endémique qui gangrène le pays. La création de la CRIEF en 2021 a été une étape clé dans cette direction, mais son efficacité reste controversée. Si certaines condamnations, comme celle de Camara, sont saluées, d'autres critiquent une justice perçue comme sélective, ciblant principalement les figures de l'ancien régime.

Sur les réseaux sociaux, les réactions à la libération prochaine de Camara sont mitigées. Certains internautes estiment que sa peine, bien que symbolique, est un pas vers la responsabilisation des élites. D'autres, en revanche, considèrent que la réduction de sa peine et l'acquittement de Kim témoignent d'une justice encore influencée par des considérations politiques. Le fait que Michel Kamano reste en fuite, hors de portée des autorités guinéennes, alimente également les critiques sur l'incapacité du système à faire appliquer les verdicts dans leur intégralité.

Les enjeux pour l'avenir : Restaurer la confiance dans la justice

L'affaire Amadou Damaro Camara met en lumière plusieurs défis majeurs pour la Guinée. Tout d'abord, elle souligne l'urgence de renforcer l'indépendance et la transparence du système judiciaire. La CRIEF, bien qu'elle ait été créée pour lutter contre les crimes économiques, doit prouver qu'elle peut agir de manière impartiale, sans céder aux pressions politiques ou aux influences extérieures. Cela passe par une meilleure collecte des preuves, une communication claire sur les verdicts, et une application rigoureuse des peines, y compris pour les accusés en fuite comme Michel Kamano.

Ensuite, cette affaire pose la question de la gestion des deniers publics dans les projets d'infrastructure. Le détournement présumé de 15 milliards de francs guinéens destinés au siège du Parlement montre à quel point les mécanismes de contrôle et de suivi des fonds publics restent fragiles. Pour éviter que de tels scandales ne se reproduisent, le gouvernement pourrait investir dans des audits indépendants et des systèmes de traçabilité des fonds, tout en renforçant la formation des fonctionnaires chargés de gérer ces projets.

Enfin, la libération imminente de Camara, combinée à son état de santé, soulève des questions éthiques sur le traitement des détenus en Guinée. Si sa condamnation est perçue comme une avancée dans la lutte contre la corruption, sa situation médicale rappelle la nécessité d'améliorer les conditions de détention et l'accès aux soins pour les prisonniers, conformément aux normes internationales.

Vers une Guinée plus transparente ?

Alors que la Guinée se prépare à une transition politique cruciale, avec des élections prévues dans les mois à venir, l'affaire Amadou Damaro Camara restera un symbole des efforts et des limites de la lutte contre la corruption. Sa libération en septembre 2025 marquera la fin d'un chapitre judiciaire, mais elle ne mettra pas fin aux débats sur la gouvernance et la justice dans le pays.

Pour l'avenir, la Guinée devra continuer à investir dans de fortes institutions transparentes, capables de répondre aux attentes d'une population jeune et dynamique. La lutte contre la corruption, combinée à des réformes éducatives pour soutenir des talents comme Mamadou Djely Diallo, pourrait permettre au pays de relever les défis structurels qui freinent son développement. En attendant, le cas de Camara rappelle que la justice, bien qu'imparfaite, reste un outil essentiel pour bâtir une société plus équitable.

AllAfrica publie environ 400 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.