Au Kenya, l'art pour dénoncer le fléau des féminicides. L'exposition Maskan a ouvert le 7 août et est visible jusqu'au 18 août dans les bureaux du collectif d'art, Creatives Garages, à Nairobi. Maskan évoque la maison, la résidence en swahili, un nom choisi pour souligner la persistance des violences de genre au sein des foyers. En mêlant audio, textes, sculptures, cette exposition interactive se veut aussi bien un lieu de mémoire pour les victimes qu'un cri d'alarme.
Des tissus tendus au plafond portent les noms de victimes de féminicides, le blanc et le rouge sont omniprésents dans la salle. Des mannequins sont alignés, couverts d'une nuisette tâchée de sang et chacun représente un fait réel. À l'entrée, s'empile une montagne de chaussures. L'exposition est pensée pour bouleverser, faire réfléchir les visiteurs.
« Les gens doivent ouvrir les yeux sur ce qui se passe »
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« Ici, il y a 129 chaussures. Elles représentent les 129 femmes qui ont perdu la vie entre janvier et mars de cette année. Chaque chaussure symbolise une femme qui ne foulera plus jamais cette terre, car sa vie lui a été ôtée. Les gens doivent ouvrir les yeux sur ce qui se passe, explique Thayù, l'artiste à l'origine de l'installation. Dans les médias, on entend dire : "Trois femmes ont été tuées aujourd'hui" mais on ne le voit pas directement. À travers cette exposition, j'espère que les visiteurs auront un aperçu concret de la réalité. J'espère qu'ils comprendront mieux ce qui se passe et surtout, pourquoi il est absolument essentiel d'en parler, en tant que nation. »
En début d'année 2024, plusieurs milliers de Kényanes sont descendues dans les rues pour dénoncer une hausse des féminicides et violences liées au genre. Fin 2024, le président William Ruto a annoncé la mise en place d'un groupe de travail pour tenter d'y faire face. Pour les militantes, beaucoup reste encore à faire. Elles demandent notamment la reconnaissance des féminicides en tant que crimes dans le Code pénal.
160 femmes tuées au Kenya en 2024
L'exposition Maskan découle d'un partenariat avec Usikimye, une ONG de défense des droits des femmes. « Nous sommes descendues dans la rue, nous avons manifesté, nous avons demandé la mise en place de nouvelles lois... Mais les cas de féminicides continuent d'augmenter. Pour moi, cela vient du fait que les violences liées au genre restent encore impunies. Si l'on s'attaquait à la racine de ces violences, nous ne serions pas dans cette situation », affirme Njeri Migwi, la directrice exécutive d'Usikimye.
Militante renommée au Kenya, elle travaille au quotidien avec des victimes de violences liées au genre. Njeri Migwi déplore des chiffres qui augmentent : 160 femmes ont été tuées en 2024, selon l'ONG Femicide Count.
Les cas de féminicides ne sont pas pris avec assez de sérieux. Le gouvernement devrait traiter ce problème avec toute la gravité qu'il exige, en commençant par reconnaître officiellement qu'il existe une crise des féminicides. Une déclaration présidentielle permettrait de commencer à engager des actions concrètes. Mais rien ne se passe. Et nous voilà, avec des chiffres qui continuent de grimper tous les deux jours.
« Par exemple, lorsqu'une victime se rend au poste de police, mais qu'aucune action n'est prise contre l'auteur des violences, cela envoie un message clair aux agresseurs : qu'ils peuvent continuer et s'en tirer, dénonce-t-elle. La majorité des affaires de féminicides n'atteignent pas les tribunaux, environ 10% seulement. À cela s'ajoutent les normes culturelles et les stigmates qui réduisent les femmes au silence. Tout cela nous mène à la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui. »