Ile Maurice: Linley Marthe - Un as de la «Fretless bass»

Connaissez-vous Tranquebar, quartier populaire de Port-Louis ? C'est aussi le nom d'une ville dans le Tamil Nadu en Inde. Ce nom signifie en tamoul le rivage où chantent les vagues. C'est là qu'un jour, un père offre une guitare à son fils Linley et aujourd'hui, Linley Marthe grâce à sa fretless bass a fait une quinzaine de fois le tour du monde. Un parcours international hors norme.

La basse fretless est dépourvue de frettes contrairement au violon, au violoncelle et à la contrebasse. Ces frettes sont de petites barres métalliques placées sous les cordes qui subdivisent chaque touche en demi-tons. Cela donne un contact direct au bois au lieu de se reposer sur le métal des frettes. Il est donc plus difficile à jouer puisque le doigt doit se placer exactement là où ça correspond à la note voulue sans passer par une case délimitée.

Déjà à 11 ans

Le jazz n'est pas répandu à Tranquebar mais l'enfant Linley écoute ce que son père écoute (exemple Nat King Cole) sur une petite radio. En fait, il écoute toutes les musiques. Durant ces années, il fait travailler son oreille au détriment des études. Au départ, son père lui offre une guitare simple. Il découvre alors la ligne de basse d'un certain Sting au sein du groupe Police.

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Avec des amis à 11 ans, il intègre un groupe, Les Mercenaires, dans lequel on retrouve feu Noel Jean, un pianiste trop méconnu, sauf dans le milieu professionnel. Linley suit les traces de son frère lui-même guitariste. Le groupe recherche un remplaçant pour la basse. Il est encore trop jeune mais il connaît le répertoire. Reste à convaincre le père. Ce dernier finit par accepter et voilà le tout jeune au sein du groupe dans des concerts dans l'ancienne salle de cinéma Luna Park et aussi dans des fancy-fairs.

À la recherche du son, la fretless bass retient son attention par sa sonorité. Il entend et écoute, entre autres, Jaco Pastorius, un des plus grands dans ce domaine. Il ne connaît pas Ernest Wiehe mais fréquente d'autres musiciens comme Dean Nookadu. Loin d'être un étudiant calme et studieux, il s'adonne entièrement à son instrument de prédilection au Plaza, se produit en trio pour la première fois à la télé et le voilà engagé au Club Méditerranée.

Il s'initie à tout, notamment au slap, qui équivaut à une sorte de percussion énergique et claquant. Après quelques années, il part avec un groupe en France et décide d'y rester pour se perfectionner, reprendre les grands standards du jazz et s'en inspirer.

Les rencontres

À 21 ans, il pose ses valises à Toulouse où il est guidé par Momo Manancourt, qui sera sa boussole. Il multiplie les rencontres avec les professionnels du jazz, surtout à Paris, dont Michel Portal et Francois Jeanneau qui se produira à La Réunion. Linley décroche même une bourse au Conservatoire National Supérieur de Paris qu'il ne fréquente que rarement.

Par contre, il garde un bon souvenir de Traditional Odyssey en 1995 à Maurice financé par le Centre Charles Baudelaire. Ce spectacle réunit des musiciens de toutes les communautés. On y trouve de la musique traditionnelle locale, des arrangements jazzy, beaucoup de couleurs dans les harmonies. Suit une rencontre importante avec l'accordéoniste Richard Galliano.

Linley Marthe s'adapte facilement à Paris où on le sollicite. Le plus sérieux des projets sera sa participation au groupe Mega Octet. Suivent des déplacements dans toute la France. Il mène alors la vie d'un bassiste très recherché, notamment dans les studios d'enregistrement.

Pas le temps pour un album solo d'autant qu'il continue à apprendre. Il se repose à Paris entre deux tournées. Il est invité dans les festivals de jazz les plus prestigieux, tels La Villette, Montreux en Suisse - une référence - mais aussi dans de nombreux pays comme l'Inde et la Chine au sein de divers groupes professionnels de jazz.

Son style s'apparente au jazz fusion en Afrique, à Madagascar, en Amérique latine (Brésil, Argentine, Chili, Pérou). Il maintient le contact avec Jeanneau. Ça traverse l'histoire du jazz et dirige même un big band. Importante rencontre avec Mario Canonge, grand pianiste de jazz originaire de la Guadeloupe. Impossible de citer toutes ses rencontres comme avec Didier Lockwood et les Brecker Brothers. Du haut calibre.

«Weather Report»

Arrive peut-être la période la plus faste. Un coup de fil de Portal pour une grande tournée de dix jours. Linley mémorise vite en matière musicale et relève le défi. Hormis les concerts en France, autre aventure. On l'engage pour une tournée de 10 semaines à Leverkusenen Allemagne après seulement... deux heures de répétition.

Ça lui rappelle le jour où on lui fait passer une audition avec d'autres bassistes. Il avait à peine terminé qu'on lui faisait savoir qu'il était tout de suite engagé. Ses plus grandes participations remontent à la fin du siècle dernier et au début de 2000 avec Syndicate, mené par un des plus grands saxophonistes de jazz, Wayne Shorter, et celle avec l'Autrichien Joe Zawinul au sein d'un groupe devenu légendaire de jazz-rock, Weather Report. Pendant plusieurs années, Linley Marthe alterne entre ces deux groupes renommés.

Pour les non-initiés, sachez que le groupe Weather Report fut un des pionniers du jazz-rock. Connu dans le monde entier. Zawinul devait décéder après un bref passage à Maurice. Linley songe alors à donner des cours. Et voilà qu'il reçoit un message important de Zurich (Suisse) lui demandant de passer une audition pour devenir professeur de guitare basse et de jazz.

Il y passe une journée et rentre à Paris où on lui communique la réponse. Il est choisi pour être ce professeur mais aura même à enseigner à d'autres professeurs du Conservatoire Supérieur de Zurich. Ce qui lui laisse des tranches de liberté pour des séjours de congé à Maurice. Cette chronique fait suite à une rencontre avec lui en congé. Elle a fourni la matière pour cette page qui lui est consacrée.

Combien de gamins comme Linley végètent. Il faut aller les dénicher dans certaines de nos banlieues vulnérables. Quelques-uns ont eu la chance d'éclore à l'Atelier Mo'Zar. Certains ont même décroché des bourses pour les États-Unis. Ça ne coûterait pas beaucoup d'argent de défricher, d'aller les motiver pour les former. Inenvisageable dans notre pays ?

Cerise sur le gâteau, Linley Marthe est un... autodidacte. Pas mal donc pour un gamin de Tranquebar.

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