Le surintendant de police (SP) Ashik Jagai, ex-patron de la Police Headquarters Special Striking Team (PHQSST), est au coeur d'une enquête, qui pourrait redéfinir l'histoire récente de la police mauricienne. Longtemps considéré comme un homme de terrain redouté et efficace, il est aujourd'hui confronté à la Financial Crimes Commission (FCC) pour détournement présumé de fonds du système dit «Reward Money», destiné à récompenser les informateurs ayant contribué à des saisies de drogue ou à des arrestations de trafiquants.
Lors de sa comparution en cour de Port-Louis Sud, le jeudi 14 août, le SP Jagai a été reconduit en cellule au Moka Detention Centre. Les enquêteurs avancent trois chefs d'accusation très précis. Le premier est lié au dossier OB 39/2022 et concerne un paiement de Rs 7 millions recommandé, le 25 novembre 2022, alors que le sergent Yusuf Ali Hamud Hossen n'était pas l'agent gestionnaire officiel.
Cette affaire coïncide avec une saisie de 9,5 kg de cannabis, d'une valeur marchande estimée à Rs 16 millions, effectuée le 23 décembre 2023 à l'entrepôt de Plaisance Air Transport Services (PATS). L'opération avait été menée par la SST, en collaboration avec la section anti-narcotiques des douanes de la Mauritius Revenue Authority (MRA), après la découverte d'un colis arrivé sur un vol en provenance de l'Afrique du Sud.
Lors de son interrogatoire, Ashik Jagai a été confronté à cette opération et aux anomalies constatées dans le paiement du Reward Money, notamment sur l'existence des bénéficiaires et la nature de la demande.
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La seconde accusation couvre la période d'août 2022 à février 2024 où Ashik Jagai aurait recommandé des paiements totalisant Rs 65,89 millions alors que le montant légitime ne s'élevait qu'à Rs 3,188 millions, soit un excédent de Rs 62,7 millions. La FCC cherche à comprendre les mécanismes ayant permis un tel surplus, le rôle exact de Yusuf Ali Hamud Hossen et la raison pour laquelle ces pratiques ont perduré près de 18 mois sans éveiller de soupçons administratifs ou comptables.
Le troisième chef d'accusation, pour la période d'avril à septembre 2024, concerne un paiement validé de Rs 17,301 millions alors que le montant correct aurait dû être de Rs 292 300. Cette persistance d'écarts soulève des questions sur l'identification des bénéficiaires et la possible implication de complices externes ou internes à la police. L'ensemble du système de Reward Money pourrait représenter jusqu'à Rs 250 millions de réclamations douteuses au sein de la force policière.
Yusuf Ali Hamud Hossen, ancien gestionnaire des fonds et membre important de la SST, a déjà été arrêté pour avoir encaissé environ Rs 83,19 millions sur son compte personnel entre août 2022 et septembre 2024.
L'Assistant Commissaire de Police (ACP) Dunraz Gangadin se concentrait sur les aspects administratifs tandis qu'Ashik Jagai dirigeait les opérations sur le terrain et assurait la liaison avec les informateurs censés être rémunérés. D'autres hauts-gradés dont l'ACP Lilram Deal, l'ASP Faraaz Moniaruth et le sergent Seeboruth, ont été arrêtés et sont sous liberté conditionnelle pour leur rôle présumé dans ce même système.
Une unité dissoute mais une ombre persiste
La SST, créée le 3 août 2022, et dissoute après les élections de novembre 2024, a accumulé un palmarès d'interventions, qui ont souvent suscité l'admiration de la hiérarchie mais aussi des critiques pour les méthodes musclées et controversées employées. Ses membres, dont Ashik Jagai et Yusuf Ali Hamud Hossen, ont été associés à la fois à des saisies majeures et à des allégations de manipulation de preuves et d'intimidation d'opposants ou de personnalités publiques.
Avec l'affaire de «Reward Money», Ashik Jagai est désormais confronté à la justice pour des montants colossaux et des pratiques potentiellement frauduleuses. Cela illustre comment une figure centrale d'une unité d'élite peut devenir la cible d'une enquête minutieuse, exposant un système qui aurait été corrompu.
Pour le public, la trajectoire d'Ashik Jagai et de la SST reste emblématique : une efficacité redoutée sur le terrain mais aussi des méthodes, qui ont franchi des lignes éthiques et légales. Les prochaines audiences et les révélations de la FCC détermineront l'ampleur réelle des malversations, et si l'ombre de la SST continuera à hanter la mémoire institutionnelle de la police mauricienne.