À Kartoua, un village reculé de l'extrême-Nord du Cameroun, les femmes ne stockent pas seulement du mil -- elles stockent aussi de l'espoir. À travers une banque céréalière dirigée par des femmes, elles transforment la vulnérabilité en force et la solidarité en survie.
À première vue, Kartoua pourrait sembler n'être qu'un village rural comme les autres dans le département du Mayo-Danay. Mais cette communauté frontalière, vulnérable aux inondations saisonnières et à l'insécurité alimentaire, est devenue le théâtre d'une révolution silencieuse menée par des femmes.
Douze femmes se sont regroupées pour former le Groupe d'Initiative Commune (GIC) Soubota. Leur mission : lutter contre la rareté alimentaire en créant une banque céréalière qui achète du mil et du riz à bas prix après les récoltes, les stocke, puis les revend pendant la période de soudure à des tarifs abordables et accessibles à la communauté.
« Au début, beaucoup ne croyaient pas en nous, surtout les hommes, » raconte Ahmadou Sergeline, mère de neuf enfants, agricultrice et présidente de la banque céréalière féminine de Soubota. « Mais avec le temps, en voyant comment nous aidions le village, tout a changé. Même mon mari me soutient désormais et me conseille. »
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
De la rareté à une stratégie durable
« Quand les inondations ont frappé, le mil est devenu introuvable, » se souvient Sergeline. « Mais grâce au soutien de la Croix-Rouge, nous avions 20 sacs prêts. Chaque matin, les femmes faisaient la queue avec de petits bols, achetant juste de quoi nourrir leurs enfants. »
Ce soutien est arrivé à un moment crucial. La Croix-Rouge camerounaise a fourni au groupe de femmes 20 sacs de mil, ainsi qu'une formation en gestion des stocks et en comptabilité de base.
« Avant, nous ne tenions pas de registres appropriés. Maintenant, nous avons des cahiers pour tout -- ce qui entre, ce qui sort et ce qui appartient à qui. Les gens nous confient même leurs propres sacs de céréales, que nous stockons en toute sécurité contre une petite redevance. »
L'équité avant tout : nourrir les plus vulnérables
« Nous avons établi des règles pour protéger les plus pauvres, » explique Sergeline. « Nous avons limité les achats à quatre mesures par ménage et refusé de vendre aux acheteurs plus aisés qui ne cherchaient qu'à faire des bonnes affaires. Nous connaissons notre communauté. Nous savons qui a réellement besoin d'aide. »
Les céréales sont vendues directement à l'entrepôt, toujours en dessous des prix du marché. Cette tarification solidaire a permis aux veuves, aux personnes âgées et aux ménages dirigés par des femmes de traverser la période de soudure dans la dignité.
Le stock initial n'était qu'un début. Les revenus des premières ventes ont servi à acheter 45 nouveaux sacs de riz, permettant ainsi de poursuivre le cycle. Après avoir partagé les dividendes issus des ventes, le groupe a décidé de réinvestir l'intégralité des bénéfices dans le prochain approvisionnement en céréales.
« Nous avons tout remis dans le stock, car nous avons constaté que la demande était encore plus forte que prévu, » précise Sergeline.
Normalement, les bénéfices seraient répartis de manière transparente entre les différents comités responsables de diverses activités :
- 50 % au comité de gestion (fonctionnement quotidien du GIC),
- 30 % au comité d'hygiène communautaire,
- 20 % au réapprovisionnement en céréales.
Mais dans un bel élan de responsabilité collective, l'ensemble du comité a accepté de réinvestir ses parts, renforçant ainsi le cycle suivant du groupe.
Plus que du grain : un espace de croissance et de leadership
Les banques céréalières comme celle de Kartoua font partie des nombreuses initiatives soutenues par le Partenariat programmatique entre le réseau de l'IFRC et l'Union européenne. Ce partenariat offre un financement stratégique, flexible, prévisible et à long terme, permettant aux Sociétés nationales d'agir avant qu'une crise ou une urgence sanitaire ne survienne. Il est mis en oeuvre dans 24 pays à travers le monde.
Dans ce cas, la Croix-Rouge camerounaise travaille également aux côtés du Groupe d'Initiative Commune (GIC) Soubota pour soutenir leurs activités, avec l'appui des équipes de la Croix-Rouge française qui interviennent comme partenaire de mise en oeuvre.
Pour Sergeline et les femmes de Kartoua, la banque céréalière est devenue un espace sûr -- une plateforme pour apprendre, grandir et exercer un leadership.
« Quand nous nous réunissons, nous ne parlons pas seulement de mil. Nous parlons de la gestion de nos foyers, de l'éducation de nos filles, du renforcement de nos mariages. J'ai sept filles. Je veux qu'elles voient que les femmes peuvent aussi diriger. »
La formation et l'accompagnement fournis par les équipes de la Croix-Rouge ont permis d'autonomiser les femmes non seulement sur le plan technique, mais aussi sur les plans émotionnel et social.
« Ils ne nous ont pas seulement apporté du grain. Ils nous ont apporté du respect. Ils nous ont écoutées. Ils nous ont vues non pas comme des bénéficiaires, mais comme des partenaires. »
« Ce n'était pas seulement de la nourriture. C'était de la dignité, » ajoute Marie, une grand-mère qui a acheté des céréales à la banque pendant la période de soudure. « Je n'ai pas eu à mendier. J'ai acheté ce que je pouvais me permettre, et j'ai nourri mes petits-enfants. »
« Nous demandons plus de soutien, » déclare Sergeline. « Pas seulement pour nous, mais pour tout le village. Les besoins sont immenses. Mais la solution est ici -- il suffit de la renforcer. »
Son rêve est clair : faire en sorte qu'aucune famille ne souffre de la faim lors de la prochaine inondation ou de la prochaine période de soudure. Entre les mains de femmes comme Sergeline, un sac de mil devient un bouclier contre la faim, un symbole de dignité et une semence pour l'avenir.