Le 5e Sommet annuel Inde-Afrique sur l'entrepreneuriat et l'investissement s'est tenu les 17 et 18 juillet à Nairobi, au Kenya. Entrepreneurs, investisseurs et responsables politiques ont exploré de nouvelles opportunités économiques et renforcé les liens commerciaux entre l'Inde et l'Afrique. Les discussions ont porté sur la finance, l'AgriTech, la santé, l'e-gouvernance et l'intelligence artificielle. Plusieurs participants mauriciens étaient présents, dont Temabye Vayavooree (MCB), Saurav Chatterjee (CareEdge Ratings Africa) et Selveena Samy-Ramruttun (MITCO) ainsi que l'organisateur, Baljinder Sharma.
Pourquoi Nairobi a-t-elle été choisie comme ville hôte cette année ?
La diaspora indienne à Nairobi est extrêmement puissante et influente. Nous avons reçu une demande d'une partie d'hommes d'affaires est-africains d'origine indienne nous invitant à organiser la rencontre à Nairobi. Cela a été très rassurant et nous avons obtenu beaucoup de soutien de leur part. Malheureusement, nous constatons un manque d'intérêt similaire parmi les grands hommes d'affaires à Maurice, qui continuent à percevoir l'Inde de manière plutôt défavorable.
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L'Inde et le Kenya partagent une longue et riche histoire, et toutes les grandes entreprises indiennes, de Tata à Mahindra en passant par Godrej, y sont implantées. Si Maurice bénéficie d'une réputation d'entrepôt vers l'Afrique dans le domaine de la finance et de la banque, le Kenya joue, lui, le rôle de porte d'entrée pour les entreprises indiennes souhaitant accéder au marché subsaharien.
Quel rôle spécifique les institutions mauriciennes jouent-elles dans l'organisation et la crédibilité du forum ?
Notre forum est incorporé et ancré à Maurice. Les banques et institutions financières locales bénéficient de la communauté que nous construisons. La plupart des membres de notre communauté principale utilisent Maurice comme base pour leurs activités bancaires et offshore.
Utiliser Maurice comme hub pour mener des affaires à travers le corridor Inde- Afrique reste une partie importante de nos discussions au forum.
Comment voyez-vous l'évolution de la relation économique entre l'Inde et l'Afrique dans les prochaines années ?
Le commerce entre l'Inde et l'Afrique, qui s'élève actuellement à environ 100 milliards de dollars, devrait doubler d'ici 2035, soutenu par une demande croissante en ressources naturelles, telles que les minéraux critiques, les matières premières, les services et l'énergie solaire. Il existe d'autres domaines, comme les infrastructures publiques numériques, où l'Inde a développé une expertise particulière, mais aussi les soins de santé abordables, les dispositifs médicaux, ainsi que l'éducation et le développement des compétences en ligne, pour n'en citer que quelques-uns.
En dehors de la finance, quels secteurs offrent actuellement les perspectives les plus prometteuses pour des coentreprises entre les deux régions ?
La finance reste un besoin énorme et non satisfait en Afrique. Il ne faut pas non plus oublier que l'Inde et l'Afrique sont toutes deux des consommatrices nettes de capitaux et non des exportatrices. Dans le même temps, l'Afrique représente le dernier marché frontière capable de consommer d'énormes investissements dans les années à venir.
Maurice a une opportunité unique de canaliser cet investissement vers l'Afrique et en bénéficie déjà. Certains des domaines où nous avons constaté une traction significative entre l'Inde et l'Afrique sont l'AgriTech, les soins de santé abordables, la pharmacie, l'informatique et l'e-gouvernance, les minéraux critiques, la BioTech, le BPO et l'IA, ainsi que l'EdTech et le développement des compétences.
Comment le contexte géopolitique actuel influence-t-il les échanges économiques entre l'Asie et l'Afrique ?
Nous sommes au coeur d'une tempête géopolitique sans précédent. Avec Trump à la tête des États-Unis, il existe un certain degré d'incertitude persistante, qui présente à la fois des opportunités et des défis. Il y aura un réalignement des relations et des préférences commerciales à court terme. Nous aurons une image plus claire après que les États- Unis auront négocié leur dernier accord commercial. Le monde entier se trouve dans une situation d'attente et d'observation. Je ne suis pas un expert en géopolitique, mais c'est ce que j'entends de diverses sources.
Quelles sont les principales tendances économiques en Afrique susceptibles d'attirer les entreprises indiennes ?
De l'infrastructure intelligente à l'e-gouvernance, l'Inde a beaucoup à offrir à l'Afrique, même si elle peine à rivaliser avec la Chine dans la fabrication et d'autres secteurs. L'idée est donc de s'appuyer sur ses forces, comme je l'ai dit, dans des domaines tels que l'AgriTech, la santé, les infrastructures publiques numériques, etc. L'Afrique a besoin de tout, et l'Inde est capable de s'associer et de produire localement, en partie grâce à sa compréhension de l'Afrique au fil des siècles. Dans les domaines que j'ai mentionnés précédemment, le potentiel est immédiat et les opportunités sont largement ouvertes.
Quels obstacles structurels freinent encore les flux d'investissement entre l'Inde et l'Afrique, et comment peuvent ils être surmontés ?
Contrairement à l'Inde, qui est un pays avec une seule constitution, un seul gouvernement et un seul cadre légal, l'Afrique est composée de cinquante-quatre pays disparates qui se présentent comme un seul. C'est là que se situent les défis et les obstacles au commerce et à l'investissement. Presque tous les pays africains ont été colonisés par le passé et souffrent donc d'un système hérité qui entrave leur développement et leur progrès, mais aussi la capacité des nouveaux partenaires potentiels à traiter avec eux.
L'intégration régionale africaine, notamment à travers la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF), influence-t-elle les stratégies d'investissement asiatiques ?
Il ne fait aucun doute que la ZLECAF est un facteur de changement majeur et qu'elle devrait déclencher une vague d'investissements en Afrique, avec la libre circulation des biens et des services - ce qui constitue actuellement un obstacle important. Les investisseurs étrangers seront attirés par un vaste marché de 1,4 milliard de consommateurs.
Maurice peut-elle jouer un rôle stratégique dans la structuration juridique et financière des projets intercontinentaux ?
Certains prestataires de services financiers à Maurice ont commencé à comprendre l'importance de la stratégie du «catch-themyoung ». Ils sont donc des soutiens actifs du forum et ont construit des relations de confiance avec les membres du forum. Jusqu'à présent, l'EDB, et en particulier le Mauritius International Financial Centre (MIFC), a été extrêmement actif au forum en tant que partenaires et participants. Bien qu'ils aient choisi de s'éloigner cette année, nous les considérons comme des collaborateurs actifs et des partenaires précieux.
Le financement climatique est-il envisagé comme un levier de collaboration entre l'Inde et l'Afrique dans des secteurs spécifiques ?
Prenons le cas de Prosperete, un fonds domicilié à Maurice, soutenu par le Global Climate Fund et géré par un gestionnaire de fonds indien ayant des années d'expérience à la Banque mondiale. Il collabore activement avec plusieurs entreprises transfrontalières dans les domaines de l'énergie verte, de la capture du carbone, des biocarburants, de la mobilité électrique, des infrastructures intelligentes, etc., en aidant les entreprises à apprendre les unes des autres et à renforcer les capacités locales. C'est un exemple où des fonds ont utilisé la plateforme Inde-Afrique pour faire avancer leurs objectifs.
Comment évaluez-vous l'impact économique réel du forum après chaque édition ?
Une manière est d'évaluer la valeur nette des individus présents au forum, l'autre est d'estimer leur influence et leur portée. En 2018, lors de la première édition, nous avons constaté que la valeur nette cumulée des participants était d'environ 6 milliards de dollars. À l'issue de la cinquième édition, nous estimons ce chiffre à environ 50 milliards de dollars.
Le Dr David Ndii, conseiller économique principal du président Ruto, qui a assisté à l'événement, a déclaré que c'était le réseau le plus influent auquel il avait participé récemment, étant donné que la plupart des hommes d'affaires indiens kényans, qui contribuent à environ 20 % des 130 milliards de dollars du PIB du Kenya, étaient massivement présents et favorables.
Existe-t-il un intérêt particulier de la diaspora indienne à investir en Afrique via des plateformes comme Maurice ?
La réalité est que la plupart des Indiens africains influents sont déjà établis à Maurice ou envisagent d'y transférer leurs activités bancaires et d'investissement internationales, donc peu d'efforts sont à fournir de ce côté. Cependant, beaucoup d'entre eux sont également sollicités par le Dubaï DIFC. Créer un environnement plus favorable et des délais de traitement plus rapides dans le secteur offshore pourrait aider à attirer davantage d'affaires vers le MIFC.
Selveena Samy-Ramruttun, Manager - Business Development, MITCO
Quelles sont les opportunités spécifiques que MITCO y voit ?
MITCO identifie plusieurs opportunités, notamment la structuration d'investissements bilatéraux, la création de coentreprises régionales et la domiciliation d'activités à valeur ajoutée à Maurice. Grâce à sa position stratégique, Maurice peut servir de hub pour accéder aux marchés africains et asiatiques, tout en offrant un cadre fiscal avantageux, une stabilité politique et un écosystème financier mature.
Quel était l'intérêt pour MITCO d'être présent au Forum de Nairobi ?
La participation au Forum de Nairobi a permis à MITCO de renforcer sa visibilité auprès des investisseurs et partenaires africains et indiens. Ce fut également une occasion d'échanger sur les besoins du marché, d'identifier de nouvelles collaborations et de positionner Maurice comme plateforme de choix pour les projets transfrontaliers. Le forum a favorisé le dialogue et la création de synergies régionales.
Saurav Chatterjee, directeur et Directeur Général, Care Ratings (Africa) Private Limited
Pourquoi le marché obligataire en monnaie locale est-il une priorité pour CARE Ratings (Africa) ?
CARE Ratings (Africa) Private Limited, ou CareEdge Africa, considère le marché obligataire en monnaie locale comme une priorité. Il renforce les marchés de capitaux domestiques, facilite l'accès à des financements flexibles pour les émetteurs et permet aux investisseurs locaux de diversifier leurs portefeuilles tout en limitant l'exposition aux fluctuations des devises.
En réduisant la dépendance aux emprunts externes et les risques liés aux changes, il contribue à la soutenabilité de la dette et à la stabilité économique. Cette orientation s'aligne sur les réformes menées par les gouvernements, l'Union africaine, le Groupe de la Banque africaine de développement et les banques centrales, dans le but d'approfondir les marchés et de soutenir l'intégration régionale via la ZLECAF.
Quels obstacles rencontrez-vous actuellement dans vos échanges avec les régulateurs africains ?
La plupart des pays africains ne disposent pas de cadres complets pour la notation des obligations en monnaie locale, et la présence d'autorités de marchés financiers reste limitée. Seuls quelques pays, comme Maurice et l'Afrique du Sud, ont établi des cadres de notation, mais leur application n'est pas obligatoire. Les émetteurs dépendent donc encore largement des Euro-obligations en devises étrangères, plus coûteuses et exposées au risque de change.
L'absence de systèmes crédibles d'émission en monnaie locale et de notations domestiques limite le développement des marchés de capitaux et complique le financement de projets. La majorité des États africains notés restent en catégorie sub-investment grade, à l'exception de pays comme le Botswana et Maurice, contrastant avec des régions comme l'Europe occidentale où la plupart des notations souveraines sont investment grade.
Les cadres prudentiels bancaires, tels que Bâle II et III, sont peu appliqués sur le continent. Selon le FMI, moins de dix pays ont pleinement adopté Bâle II, tandis que seuls l'Afrique du Sud, Maurice et le Maroc ont avancé sur Bâle III. De nombreuses banques restent sous les seuils recommandés de capital et de liquidité, avec une supervision faible, ce qui accentue la vulnérabilité du secteur financier et les perceptions de risque des investisseurs.
Comment les notations de crédit peuvent-elles favoriser l'investissement entre l'Inde et l'Afrique ?
Le déficit annuel de financement des infrastructures en Afrique est estimé à environ 100 milliards de dollars, tandis que de nombreux pays du continent supportent des coûts d'emprunt élevés, liés à de faibles notations souveraines et aux risques perçus. L'Inde a renforcé ses investissements en Afrique ces dernières années, et les notations de crédit peuvent faciliter ces flux transfrontaliers.
En fournissant une évaluation indépendante des risques et des rendements, les notations réduisent l'asymétrie d'information, renforcent la confiance des investisseurs et élargissent l'accès à des capitaux diversifiés. Elles permettent ainsi de soutenir le développement à long terme et l'intégration des marchés africains aux marchés financiers mondiaux.
Maurice, centre financier international avec des liens établis avec l'Inde et l'Afrique, peut jouer un rôle clé comme passerelle d'investissement. Son cadre réglementaire et son expertise financière offrent un environnement propice pour canaliser les capitaux entre les deux régions à travers des notations de crédit transparentes.
Temabye Vayavooree, Executive Vice President - Global & International Corporates at MCB Group
Pourquoi la MCB a-t-elle décidé de soutenir cet événement à Nairobi ?
La MCB a soutenu cet événement afin de renforcer son rôle de catalyseur dans l'intégration économique entre l'Inde et l'Afrique. De Maurice, une place financière internationale de référence avec des liens historiques et économiques solides avec les deux régions, elle agit comme une passerelle facilitant les flux d'investissements, de capitaux et de commerce. Ce sommet a représenté une opportunité concrète de consolider notre positionnement, de nouer de nouveaux partenariats stratégiques et de co-créer des écosystèmes de commerce résilients. Nous avons ainsi pu réaffirmer notre ambition de positionner Maurice et par extension la MCB comme un hub pour les coopérations Afrique-Inde.
Quels leviers la MCB propose-t-elle pour soutenir la croissance des entreprises africaines et indiennes?
La MCB met en avant son rôle de facilitateur pour soutenir les échanges et investissements entre l'Inde et l'Afrique, en mobilisant des solutions telles que le trade finance ou encore les partenariats avec des agences de développement et institutions financières. Elle cible des secteurs à fort potentiel commun : agriculture, énergie, mines, industrie, pharmacie et énergies renouvelables. En accompagnant ces chaînes de valeur, la MCB contribue à créer des synergies et à catalyser les flux dans des domaines alignés avec les priorités économiques des deux régions.
Comment voyez-vous le positionnement de la MCB dans les flux d'investissement entre l'Inde et l'Afrique?
La MCB se positionne comme un partenaire de confiance pour accompagner les flux commerciaux et d'investissement sur le corridor Inde-Afrique. En tirant parti de son ancrage à Maurice qui a conservé sa position de deuxième source d'IDE vers l'Inde en 2024 avec des flux atteignant 8,3 milliards USD - nous offrons une plateforme financière stable, sans contrôle de change et dotée d'un cadre réglementaire éprouvé.
Ce positionnement est renforcé par le fait que la juridiction mauricienne ainsi que la MCB bénéficient toutes deux d'une notation investment-grade de la part de Moody's, un facteur essentiel pour les investisseurs internationaux en quête de sécurité et de prévisibilité. Nous combinons cette solidité avec une expertise approfondie, un réseau d'intermédiaires de confiance et une connaissance de la région africaine, afin de structurer des opérations transfrontalières conformes et à fort impact.
La MCB prévoit-elle de renforcer sa présence en Afrique de l'Est à travers de tels partenariats ?
L'Afrique de l'Est constitue une région prioritaire dans le cadre de notre Vision 2030, qui vise à positionner la MCB comme banque de référence en Corporate & Investment Banking, tout en développant notre offre dédiée aux clients fortunés. Notre participation au sommet de Nairobi s'est inscrite dans cette dynamique.
Elle nous a permis de renforcer le dialogue avec les acteurs économiques locaux et d'explorer de nouvelles pistes de coopération. Nous comptons y intensifier notre présence à travers le déploiement progressif de nos expertises notamment en transaction banking et autres solutions bancaires adaptées aux besoins transfrontaliers.