Tunisie: Pénurie de médicaments - Du constat à l'action, repenser le système pharmaceutique

31 Août 2025

Le décès de deux jeunes patients, faute de traitements vitaux, a ravivé l'inquiétude face à la pénurie de médicaments. Entre les efforts du ministère pour rationaliser les prescriptions et les appels à une réforme structurelle, le débat sur l'accès équitable aux soins s'impose plus que jamais au coeur des priorités nationales.

Le ministère de la Santé a tenu à clarifier, en ce mercredi 27 août, que son appel à la « rationalisation des prescriptions médicales » n'avait jamais eu pour but de priver les patients de traitement. Le texte du 24 août, selon le ministère, a été « mal interprété » et exploité à des fins étrangères à son objectif.

« La rationalisation de l'utilisation des médicaments est une science à part entière dans tous les pays du monde », insiste le département, rappelant que l'objectif est d'assurer un usage approprié, en quantité et en durée, pour garantir l'efficacité des traitements et préserver la continuité de l'approvisionnement.

Tragédies qui ravivent la colère

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Cette mise au point intervient dans un climat marqué par deux drames récents. Le 23 août, Houssein Aboudi, jeune ingénieur tout juste diplômé, est décédé après six mois de démarches infructueuses pour obtenir un traitement contre le cancer.Sa demande, finalement acceptée par la Cnam, a abouti trop tard, les soins arrivant incomplets.

Moins de 24 heures plus tôt, un autre jeune, Houssem Harbaoui, avait succombé à la même tragédie : faute de médicament disponible en pharmacie, il avait passé plus de deux mois sans traitement, sa demande de prise en charge ayant été rejetée. Deux décès en deux jours qui ont bouleversé l'opinion publique et ravivé les inquiétudes quant au droit fondamental des patients à accéder aux soins.

Une polémique sur la priorisation des soins

Au-delà de la pénurie, ces cas tragiques posent une question éthique : existe-t-il une priorisation implicite des soins en Tunisie ? Certains craignent que les traitements jugés « palliatifs » ou les cas considérés comme ayant peu de chances de guérison soient relégués au second plan, les ressources limitées étant réservées aux patients ayant plus de perspectives de rémission. Une hypothèse qui interpelle sur les critères utilisés par la Cnam et les établissements de santé dans la gestion de traitements vitaux.

Le plan du ministère face à la crise

Pour répondre à la crise, le ministre de la Santé Mustapha Ferjani a présidé une séance de travail consacrée à l'élaboration d'un plan national. Celui-ci prévoit la mise en place d'une plateforme d'alerte précoce au sein de la Pharmacie centrale, la déclaration régulière des niveaux de stock par les fabricants, ainsi qu'une coordination renforcée avec les laboratoires en cas de perturbation de la production.

Le plan inclut également une campagne nationale destinée à promouvoir l'usage des médicaments génériques. Le ministère insiste : rationaliser les prescriptions ne signifie pas rationner les soins, mais garantir un accès équitable et durable.

Les dettes, véritable nœud du problème

Derrière la pénurie, se cache un problème structurel bien plus profond des dettes accumulées. Depuis des années, les hôpitaux publics et les caisses sociales, notamment la Cnam, peinent à honorer leurs engagements financiers envers la Pharmacie centrale.

Cette dernière, privée de ressources, se retrouve étranglée par un passif qui s'alourdit de manière chronique. Or, sans rentrée régulière d'argent, elle n'est plus en mesure de régler ses fournisseurs étrangers, lesquels exigent désormais un paiement « rubis sur l'ongle », immédiat, avant toute livraison.

Ce cercle vicieux paralyse toute la chaîne d'approvisionnement : les dettes impayées se transforment en retards de livraison, les retards alimentent les pénuries, et ces pénuries fragilisent à leur tour le système de santé déjà affaibli.

Le problème n'est donc pas seulement conjoncturel, lié aux difficultés d'importation ou aux fluctuations des devises, mais structurel. Tant que la question des financements et du remboursement des dettes n'est pas résolue, aucune réforme technique - qu'il s'agisse de numérisation, de suivi des stocks ou de promotion des génériques - ne pourra suffire à garantir une disponibilité continue des médicaments vitaux.

Fuites et détournements

Un autre facteur aggrave la crise ; la fuite des médicaments. Il est de notoriété publique que des traitements disparaissent du circuit officiel, souvent avec la complicité de personnels médicaux ou d'intermédiaires qui profitent des failles de contrôle.

Ces pratiques clandestines alimentent un marché parallèle en pleine expansion, où les médicaments sont revendus à des prix exorbitants ou redistribués sans aucune garantie de qualité ni de sécurité. Les patients tunisiens se retrouvent ainsi doublement pénalisés ; privés de leurs traitements dans le circuit légal et contraints de recourir, dans certains cas désespérés, à des réseaux informels.

À ce phénomène interne s'ajoute un problème tout aussi préoccupant: la contrebande vers les pays voisins. Des médicaments subventionnés en Tunisie, souvent vendus à des prix bien inférieurs à ceux pratiqués en Algérie ou en Libye, franchissent illégalement les frontières. Ce trafic, qui implique parfois des filières bien organisées, prélève une partie non négligeable des stocks destinés aux patients tunisiens et contribue à accentuer les pénuries locales.

Face à ces dérives, seules des sanctions exemplaires et pénales, appliquées avec rigueur, pourraient dissuader les réseaux impliqués. Mais la répression seule ne suffira pas. La mise en place d'une traçabilité numérique des médicaments, du fournisseur jusqu'au patient final, est aujourd'hui indispensable.

Elle permettrait de suivre chaque boîte, d'identifier rapidement les anomalies dans les flux et de fermer les brèches par lesquelles s'échappent les traitements vitaux. Combinée à un meilleur contrôle aux frontières et à une coopération régionale accrue, cette réforme donnerait à la Tunisie les moyens de protéger ses stocks et de garantir que les médicaments parviennent bien à ceux qui en ont réellement besoin.

La traçabilité au service des patients

Des pays comparables à la Tunisie, comme la Turquie, ont mis en place des systèmes numériques permettant de suivre chaque boîte de médicament, du fournisseur jusqu'au patient. Grâce à cette traçabilité intégrale, les autorités savent en temps réel combien de comprimés il reste à un patient avant le renouvellement de son traitement. Ce système réduit considérablement les risques de détournements, optimise la gestion des stocks et garantit que les médicaments atteignent ceux qui en ont réellement besoin.

La Turquie n'est pas un cas isolé. Le Maroc, par exemple, a entamé la numérisation de son système pharmaceutique à travers une plateforme nationale qui centralise les données des pharmacies et des hôpitaux, afin d'anticiper les ruptures et de mieux orienter les importations.

L'Égypte, de son côté, a lancé en 2020 un « système de suivi unifié » permettant de tracer tous les médicaments produits localement ou importés grâce à un code à barres unique. Même certains pays d'Amérique latine, comme le Brésil, ont instauré des programmes similaires pour lutter contre la contrefaçon et contrôler la distribution des traitements sensibles.

Ces exemples montrent qu'avec des moyens technologiques relativement accessibles, des pays au profil économique proche de celui de la Tunisie ont réussi à sécuriser leur chaîne d'approvisionnement et à réduire les inégalités d'accès aux soins.

Une réforme devenue urgente

Le décès de Houssein Aboudi et de Houssem Harbaoui rappelle avec une brutalité tragique que l'accès aux médicaments n'est pas une question technique ou administrative, mais bien une question de vie ou de mort. Ces deux jeunes, arrachés à la vie au moment où ils commençaient à construire leur avenir, incarnent le prix humain d'un système défaillant.

La Tunisie n'échappera pas à une réforme structurelle en profondeur de son système pharmaceutique : assainir les finances pour rompre le cercle vicieux de l'endettement, moderniser la gestion pour anticiper les pénuries, sanctionner les abus pour mettre fin aux détournements, et surtout placer la traçabilité numérique au coeur de la stratégie afin de garantir que chaque traitement parvienne à celui ou celle qui en a besoin.

Car derrière chaque boîte manquante, il n'y a pas seulement une statistique ou un chiffre dans un rapport, il y a un malade qui attend parfois en vain, une famille désemparée, des proches qui se battent contre l'impossible. Ce sont des vies entières qui basculent, des rêves interrompus et des espoirs brisés. Plus que jamais, la réforme du secteur du médicament n'est pas une option mais un impératif national mais aussi moral.

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