Sénégal: Enquête et justice pour les victimes de crime et torture entre 2021 et 2024, reddition des comptes... - Yacine Fall et Me Bamba Cissé en terrain miné

9 Septembre 2025

Des observateurs avertis l'attendaient notamment depuis la sortie virulente du Premier ministre, Ousmane Sonko, lors de la Convention nationale de Pastef/les Patriotes le 10 juillet dernier, sur les lenteurs judiciaires concernant les dossiers liés à la reddition des comptes et aux victimes de crime et torture présumés lors des manifestations politiques de février 2021 à mars 2024. C'est désormais effectif ; le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, a procédé à un remaniement du gouvernement dirigé par Ousmane Sonko.

Ce réajustement est marqué par des changements importants notamment aux ministères de la Justice et de l'Intérieur, deux départements clé dans la conduite de ces dossiers, telle que voulue par le chef du gouvernement. Une tâche qui, cependant, risque de ne pas être aussi aisée que le pensent les nouvelles autorités, pour Mme Yacine Fall, ministre de la Justice Garde des Sceaux et Me Mouhamadou Bamba Cissé, ministre de l'Intérieur et de la Sécurité publique. Tant, en cas de précipitation, le piège des erreurs de procédures pouvant conduire à des non-lieux est latent, même si le duo a été principalement au coeur des événements de 2021 à 2024. Quel gâchis alors !

Le nouveau gouvernement de Ousmane Sonko II, issu du remaniement ministériel validé samedi dernier, 6 septembre 2025, par le président de la République, Bassirou Diomaye Diakhar Faye, va compter sur Mme Yacine Fall, ministre de la Justice Garde des Sceaux, et Me Mouhamadou Bamba Cissé, ministre de l'Intérieur et de la Sécurité publique, pour accélérer le dossier sur la reddition des comptes qui semble être en veilleuse depuis la tenue du Dialogue national sur le Système Politique, le 28 mai dernier, et celui relatif à la «soif» de justice pour les victimes des événements tragiques nés des manifestations politiques de février 2021 à mars 2024.

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Mme Yacine Fall, précédemment ministre de l'Intégration africaine et des Affaires étrangères, est une militante du Pastef, qui était au-devant sur tous les fronts, au Sénégal et à l'étranger, présente dans les médias et partout, contre ce qui était qualifié «d'injustices» et «d'acharnement» à l'égard de son parti, de ses militants et ses leaders dont Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye arrêtés et incarcérés par l'ancien régime du président Macky Sall. Avant d'être élargis, à la faveur de loi d'amnistie générale adoptée début mars 2024, une loi qui aura permis aux Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité (Pastef) de participer, en présentant un candidat, à l'élection présidentielle du 24 mars 2024 et de gagner le scrutin dès le premier tour. Actuellement ministre de la Justice Garde des Sceaux, Mme Fall est chargée d'accélérer la diligence de ces dossiers judiciaires en attente.

Quant à Me Mouhamadou Bamba Cissé, avocat au Barreau du Sénégal, il était au coeur de la bataille contre les déboires judiciaires des dignitaires du régime actuel et de «patriotes» arrêtés à la suite des manifestations politiques de 2021 à 2024, en tant que conseil et membre du pool d'avocats commis pour défendre Ousmane Sonko et ses frères de parti. Il aura la responsabilité de diriger les services chargés d'enquêter (la police judiciaire) sur les allégations de crimes contre l'humanité et de torture supposés commis lors de ces événements tragiques qui ont coûté la vie à plusieurs dizaines de jeunes Sénégalais. Quid des attaques «présumées», contre le chef du gouvernement, par des «insulteurs», «une certaines presse et des chroniqueurs» qui resteraient «impunies» ?

L'agacement manifeste du PM Ousmane Sonko, une pression pesante

 Surtout que face à la pression populaire, celle des «Patriotes» et des victimes (et leurs familles) de ces «bavures», le Premier ministre, Ousmane Sonko, n'a jamais caché sa désapprobation de la gestion de ces affaires sensibles par les autorités étatiques, notamment les départements de la Justice et de l'Intérieur. En atteste, sa sortie acerbe lors du Conseil national de Pastef, le 10 juillet 2025, où Ousmane Sonko a déclaré que «le Sénégal souffre d'un profond problème d'autorité», pointant du doigt des dysfonctionnements dans la gouvernance publique.

«Le Sénégal n'a pas une crise politique classique. Ce dont souffre le pays, c'est d'un problème d'autorité. Si nous continuons comme ça, c'est clair que nous n'allons pas durer au pouvoir... Je suis allé le (président de la République Bassirou Diomaye Diakhar Faye, ndlr) voir, car il a le pouvoir d'arrêter cela s'il le souhaite. La vraie question est : pourquoi n'a-t-il pas encore pris de décision. Si j'étais à sa place, les choses ne se passeraient pas ainsi», a t-il affirmé.

Aussi avait-il exprimé son agacement face aux obstacles à son action gouvernementale : «Qu'on me laisse gouverner !», a-t-il dit. Non sans préciser : «Je ne démissionnerai pas, je n'irai nulle part.» «Si le président Diomaye estime que je ne peux plus lui être utile comme Premier ministre, dans ce cas, je lui remets ce qu'il m'a confié et je retourne à l'Assemblée nationale pour reprendre mon poste de député», a lancé Ousmane Sonko, le 10 juillet 2025, au King Fahd Palace, à Dakar devant un auditoire acquis à sa cause.

« Actuellement, nous voulons des travailleurs et non des insulteurs... On l'interdira a tout un chacun (y compris le) journaliste. Parce qu'il y a une impunite de trop dans les medias »

 Et ce n'est pas la première fois que le Premier ministre s'exprime ainsi, quand il s'agit d'évoquer les morts de manifestants, les crimes et actes de torture lors des évènements de 2021 à 2024 et même les détournements «supposés» de deniers publics par des dignitaires du régime précédent qui, selon lui, au lieu de «raser les murs», continuent à s'afficher comme si de rien n'était. Déjà, un an plus tôt, en meeting au Grand Théâtre national, le dimanche 10 juin 2024, M. Sonko avait promis des suites judiciaires pour les crimes et actes de torture commis lors des événements de 2021 à 2024. Mais il avait appelé les militants à la patience et la sérénité.

Mieux, parlant de la question du pardon, en référence à la loi d'amnistie, devant ses militants et sympathisants, le chef de Pastef, par ailleurs Premier ministre, s'est demandé : «Est-ce que trouver une personne qui exerce ses droits, la tuer par balle, est-ce-que cela fait partie du pardon. Est-ce que vous nous avez une fois entendus dire qu'on va pardonner cela ? Donc, je rassure tout le monde que tout ce qu'on doit faire, on le fera. Pas besoin de se précipiter. Parce qu'aujourd'hui, si nous laissons qu'on fasse ce qu'on a fait à Didier Badji et Fulbert Sambou, et nous dire qu'on efface tout, dans ce cas, nous nous considérerons aussi comme des criminels. Arrêter une personne parce qu'elle manifestait, au lieu de la faire passer là où indique la loi, mais tu l'amènes dans un Commissariat pour la torturer ; est-ce que cela fait partie du pardon ? On ne l'a jamais dit à personne. Aller recruter des nervis, les armer pour qu'ils poursuivent les gens, les frapper et les tuer, est-ce ce que cela fait partie du pardon ? Donc je veux que tout le monde soit patient et serein. Il y a une manière dont l'Etat fonctionne».

Et d'ajouter : « Qu'est-ce qu'on avait dit qu'on pouvait pardonner ? Moi, Ousmane Sonko, ce qu'on m'a fait en personne, je peux le pardonner et je le pardonne. Quelqu'un aussi qui a cette capacité de pardonner peut le faire», a assuré le leader de Pastef. Par contre, «Je veux être clair avec les Sénégalais. Nous, notre responsabilité, en tant que tenants du pouvoir dirigés par le président Diomaye Faye, est de ramener ce pays là où il était. Le pays ne connaissait pas cela. Des divisions, de la haine, dire du mal sur des personnes, parce que vous n'êtes pas du même bord politique. Je vous avais toujours dit que tout insulteur ne fait pas partie de Pastef ».

Pour lui, «La politique, c'est un débat d'idées. Chacun a le droit de dire que je ne suis pas d'accord sur la politique agricole, je ne suis pas d'accord avec ce que vous avez fait sur les ressources naturelles, sur l'éducation et on peut en débattre. Mais sortir un bon jour et ouvrir l'Internet pour insulter les gens, il n'y aura aucune tolérance sur cela, en commençant par vous, les militants de Pastef. Donc, actuellement, nous voulons des travailleurs et non des insulteurs. C'est de la même manière qu'on l'interdira à tout un chacun qui se nomme journaliste. Parce qu'il y a une impunité de trop dans les médias. Je suis journaliste, c'est la liberté de la presse, donc je vais écrire ce que je veux. Cela est terminé dans ce pays», avait prévenu Ousmane Sonko.

« Qu'on ne compte pas sur moi pour exercer une pression sur les magistrats ; c'est de leur ressort »

Mais, dans la pratique, les choses ne semblent pas si faciles. Interpellé sur des lenteurs décriées sur les affaires précitées, le désormais ancien ministre de la Justice Garde des Sceaux, Ousmane Diagne, s'est toujours montré confiant ; non sans alerter sur les pièges de précipitations pouvant conduire à des vices de procédures qui résulteraient sur des non-lieux. «La justice ne se précipite pas, si nous voulons tirer tout au clair. La justice ne doit pas se faire dans la précipitation. Aucune justice ne se fait dans la précipitation. L'objectif doit être de permettre sa bonne marche», avait-il répondu, le mercredi 2 avril 2025, à l'Assemblée nationale, face aux multiples interpellations des députés de la majorité parlementaire, lors du vote du projet de loi interprétative de la loi d'amnistie.

Le ministre O. Diagne qui a expliqué ces retards dans les affaires de la reddition des comptes par le fait qu'il fallait installer le Pool financier judiciaire (PFJ) qui doit gérer la plupart des dossiers, lesquels nécessitent un examen minutieux, et la Haute Cour de justice (déjà mise en place en décembre dernier), a rendu hommage aux magistrats, «qui accomplissent un travail remarquable».

Ousmane Diagne a, en outre, souligné qu'il ne pouvait se permettre, par précipitation, de violer les procédures. Selon lui, la justice est en train de changer, rompant avec les pratiques habituellement observées par les Sénégalais. «Qu'on ne compte pas sur moi pour exercer une pression sur les magistrats. C'est de leur ressort. Je suis extrêmement satisfait de la manière dont la justice est rendue et dont les magistrats instruisent les dossiers», a-t-il conclu.

Les députés revenant à la charge lors de l'examen en plénière du projet de loi n°12-2025 portant création de l'Office national de Lutte contre la Fraude et la Corruption (OFNAC), le lundi 25 août 2025, le ministre de la Justice, Garde des Sceaux, Ousmane Diagne, a réaffirmé sa position. «La loi d'amnistie a été réformée par une loi rectificative avant que le Conseil constitutionnel n'apporte quelques correctifs sur cette loi. C'est dire donc, qu'en tout état de cause, la justice se devait d'attendre d'y voir clair avant d'initier ses poursuites. Et, de ce point de vue, on ne pouvait pas initier des poursuites tant qu'on n'avait pas une certaine visibilité».

« On ne peut pas se permettre de traiter des faits d'une telle gravite... Dans la précipitation »

Et Ousmane Diagne de réitérer ses mises en garde relativement aux événements survenus lors des violences politiques de 2021 à 2024 : « le fait même qu'on ait eu à privilégier les crimes contre l'humanité, c'est juste pour éviter de nous trouver dans une situation qui pourrait justifier une annulation des poursuites. Pour ceux qui connaissent le droit, qui l'exercent et qui sont attachés à la justice et à l'Etat de droit, les choses n'étaient pas aussi simples et il fallait faire très attention pour ne pas avoir à violer la loi, d'autant que celle-ci a eu en l'espace de quelques temps à changer». Pour lui, «les crimes contre l'humanité, de meurtres, d'assassinats, de tortures et autres mauvais traitements dégradants et tout ça a été pris en compte ». Ousmane Diagne juge que «les investigations doivent être menées avec le maximum de rigueur et de célérité.»

Le ministre de la Justice a dit rappeler aux parquetiers ce devoir de célérité. « J'ai l'habitude de dire à mes Procureurs : «on ne peut pas se permettre de traiter des faits d'une telle gravité, que ce soit dans le cadre de cette affaire que je viens de citer ou dans le cadre de la reddition des comptes et que, dans la précipitation, on puisse se permettre de commettre des erreurs constitutives de vices de forme et qui pourraient, à terme, conduire à une relax ou à une décision défavorable», a-t-il défendu. Alors, la nouvelle ministre de la Justice Garde des Sceaux et son collègue de l'Intérieur et de la Sécurité publique, responsable des services enquêteurs dans ces affaires, sont prévenus.

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