Tunisie: Ghofrane Heraghi, itinéraire d'une militante culturelle

Gérante du projet CinemaTdour, un camion-cinéma itinérant qui sillonne toute la Tunisie depuis un an, Ghofrane Heraghi fait partie de la jeunesse issue de la révolution. Depuis quinze ans, elle multiplie les initiatives citoyennes et culturelles, un engagement à rebours de l'ambiance actuelle où le contexte pousse beaucoup de jeunes à partir ou à se mettre en retrait sur le plan politique.

Dans un café de la banlieue de Tunis, Ghofrane, joviale, virevolte entre amis et connaissances. Depuis qu'elle a franchi la porte, elle a salué au moins quatre personnes, d'une amie de longue date à un basketteur tunisien connu. Le sourire aux lèvres et les lunettes colorées vissées sur le nez, son énergie est communicative. Ghofrane n'est pas particulièrement célèbre ni très exposée sur les réseaux sociaux, mais dans le milieu culturel et associatif, son action parle pour elle.

Issue d'une famille de la classe moyenne - un père commerçant et une mère professeure universitaire -, elle grandit au nord de la Tunisie, dans la ville agricole du Kef. Le baccalauréat en poche, elle s'oriente à Tunis vers des études d'architecture : « surtout parce que je voulais profiter de la vie estudiantine et que l'école se trouve dans un endroit magnifique, le village de Sidi Bou Saïd », plaisante-t-elle à moitié.

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L'éveil citoyen

Plus sérieusement, elle confie qu'elle voulait éviter les disciplines scientifiques et s'orienter vers un secteur qui lui était complètement inconnu, avec une dimension artistique. Alors qu'elle savoure ses études, arrive le soulèvement révolutionnaire de 2011 et « l'éveil citoyen », comme elle le décrit. « Mes parents n'étaient pas engagés politiquement, mais je participais déjà à beaucoup d'oeuvres caritatives au Kef depuis mon enfance, via les Soeurs blanches par exemple [les soeurs missionnaires Notre-Dame d'Afrique, présentes au Maghreb depuis deux siècles, proposent des cours d'arabe ainsi que des actions de charité, NDLR]. Cela a forgé en partie mon engagement », explique Ghofrane qui, à 22 ans, décide de mettre ses études entre parenthèses pour participer à ce moment révolutionnaire.

Pendant deux ans, elle se mobilise avec d'autres habitants du Kef dans des manifestations politiques et s'engage pour les droits des femmes face à la montée de l'islamisme, avec la création de l'association Femme et Citoyenneté. Elle monte une cellule d'écoute pour les femmes victimes de violences et participe aux caravanes citoyennes incitant à voter lors des premières élections démocratiques de 2011.

Elle profite aussi de cette période pour réaliser son projet de fin d'études, toujours centré sur le Kef, en créant des parcours itinérants dans la médina avec des animations urbaines. Elle s'implique également auprès des jeunes, en fondant avec eux une radio communautaire culturelle ainsi qu'un magazine, Siccamag. « C'était une période très positive, très créative, on y croyait tous et les jeunes réclamaient ce type d'activités. Tout le monde faisait ça bénévolement, il y avait un réel élan », décrit-elle avec nostalgie.

Un festival de jazz qui dure depuis dix ans

Elle sollicite souvent des données sur le patrimoine ou sur des sujets d'actualité grâce au décret du droit à l'information promulgué en 2016 - l'instance en charge de cette formalité a été fermée en aout 2025 -, et n'hésite pas à monter des projets sans aucune subvention. « Pour moi, c'était une manière de montrer que l'on pouvait réaliser beaucoup de choses en dehors de la capitale, sans trop d'argent et avec l'appui d'une communauté fidèle. »

Grâce à son engagement, Ghofrane et ses collègues Ramzi et Jamel Jebali, acteurs culturels de Tajerouine (à 35 km), créent SiccaJazz, un festival musical au coeur du Kef consacré au jazz et aux musiques du monde. La première édition se tient en 2015, l'une des pires années de la période post-révolution, marquée par les attentats du Bardo et de Sousse.

La ville du Kef, proche de la frontière algérienne, est classée parmi les zones rouges, mais Ghofrane ne se décourage pas. « Nous avons réussi à maintenir le festival et à faire venir des artistes internationaux. J'avais carte blanche avec des dizaines de jeunes bénévoles qui, jusqu'à présent, reviennent encore travailler le temps du festival. L'idée était vraiment de mettre en pratique cette notion de décentralisation dont beaucoup parlaient après la révolution », explique Ghofrane, qui a célébré cette année les dix ans de SiccaJazz, un festival indépendant sans soutien financier de l'État.

Partir ou rester

Parallèlement, Ghofrane gagne sa vie dans le cinéma, en tant qu'assistante de production, et s'occupe de logistique pour divers projets culturels. Son réseau et sa polyvalence l'amènent en 2020 à rejoindre la Société Agora Djerba, où elle participe à la création d'un espace culturel inauguré le 14 juillet 2022. Depuis, ce lieu est devenu un véritable espace de vie pour la communauté de Djerba et des environs, avec notamment une salle de cinéma, une terrasse pour les live sessions, un café littéraire, l'Agora Play pour les enfants et un mur d'exposition.

En 2024, elle lance CinémaTdour, une salle de cinéma mobile de 100 places qui va à la rencontre du public dans les régions les plus enclavées de Tunisie, du sud au nord, mais aussi dans les quartiers populaires de la capitale comme Hay Halel. Certaines projections sont sponsorisées par des ONG afin de sensibiliser à la lutte contre le tabac, les drogues ou encore pour promouvoir le droit à la santé.

« Nous programmons des films grand public, mais aussi des oeuvres qui traitent de thématiques importantes : écologie, santé, droits citoyens », ajoute Ghofrane, qui ne perd jamais de vue son engagement social. Chaque étape est aussi l'occasion de fédérer artistes, rappeurs et personnalités désireuses de renouer avec la population.

Chaque arrivée du ciné-camion dans une localité devient un moment festif : l'occasion d'inviter des rappeurs connus, des personnalités et tout un réseau d'artistes désireux de retisser le lien avec les habitants, partiellement distendu après quinze années de désillusions politiques.

« Il y a le frisson à chaque projection, avec certains enfants qui découvrent le cinéma pour la première fois. Mais il y a aussi les débats après les films, qui montrent l'importance de ce que l'on fait, comme ce jeune qui a pris spontanément le micro pour parler des problèmes de cancer dans sa famille liés au tabagisme », raconte Ghofrane, qui justifie ainsi sa ténacité malgré les obstacles administratifs et logistiques rencontrés avec le camion. « Dans certaines localités, les autorités nous soutiennent et facilitent les choses. Dans d'autres, la municipalité veut carrément nous faire payer la location de l'espace, alors que nous proposons un événement gratuit et accessible à tous. C'est comme ça, il faut s'adapter à chaque fois. »

En 2025, un nouveau concept voit le jour CinémaTdour sous les étoiles, une version en plein air du projet, pensée pour animer et transformer l'espace public par le cinéma. Mère de deux enfants, Ghofrane se pose, comme beaucoup de sa génération, la question de partir ou de rester face aux difficultés économiques et politiques de la Tunisie. « Mais c'est difficile pour moi, voire impossible. Je ne vois pas la période actuelle comme une parenthèse, mais plutôt comme une étape dans un processus que nous construisons sur le long terme, avec ses hauts et ses bas », conclut-elle

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