Ile Maurice: La leçon à ne pas ignorer

30 Septembre 2025

De l'eau et de l'électricité à la paix sociale : l'équation oubliée

Antananarivo est en feu. Cette semaine, dans la plus grande ville de l'océan Indien, la jeunesse malgache s'est soulevée, lassée de vivre au rythme des coupures d'eau et d'électricité. Quand des quartiers entiers s'enfoncent, chaque jour, dans l'obscurité et la soif, tandis que d'autres - mieux connectés au pouvoir ou à la fortune - demeurent éclairés et alimentés, la colère explose. Il suffit d'un étincelle, d'une panne de plus, pour que la rue devienne le théâtre de tous les règlements de compte sociaux.

La capitale malgache, quadrillée par la police et la gendarmerie, a vécu des scènes dignes d'un manuel de crise : barricades de pneus enflammés, pillages de supermarchés, incendies de domiciles de proches du pouvoir, tirs - à confirmer - sur des manifestants. À l'origine, rien d'autre qu'une demande élémentaire : l'eau et l'électricité pour tous. Les forces de l'ordre ont répondu par la répression, le gouvernement par un couvre-feu. Trop tard : le message est parti.

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Thomas Piketty, dans ses travaux sur les inégalités, rappelle une évidence que les décideurs feignent souvent d'oublier : quand les biens essentiels - logement, énergie, eau - sont distribués de manière inéquitable, c'est la cohésion sociale qui se fissure. À Madagascar, un pays riche en ressources naturelles, mais appauvri par 60 ans de prédation politique, le problème est structurel. Les hyper élites, cette caste d'environ 10 000 personnes, qui captent rentes et privilèges, continuent de s'alimenter tandis que les périphéries s'assèchent.

Le résultat est là : trois morts, des dizaines de blessés, des commerces détruits, des ministres en fuite et un État obligé d'ériger des barrages sécuritaires pour masquer son impuissance. Ce n'est pas un épisode isolé, c'est la conséquence directe d'une fracture que personne ne s'emploie à réduire.

Maurice serait bien inspirée de méditer cet avertissement. Chez nous aussi, l'accès aux ressources se tend. Les signaux s'accumulent : alertes sur la disponibilité de l'eau potable, menaces de blackout électrique d'ici décembre, spéculations sur qui sera rationné et qui restera alimenté.

On sait déjà comment les rumeurs circulent : les uns seraient «connectés», les autres condamnés aux robinets secs et aux coupures tournantes. C'est ainsi que naît l'injustice perçue - celle qui mobilise les foules et que ni la police ni la communication gouvernementale ne savent désamorcer.

L'histoire malgache rappelle une constante : un peuple peut supporter longtemps la pauvreté silencieuse mais pas l'injustice criante. Madagascar n'est ni en guerre ni divisé par des haines ethniques profondes ; il est pourtant l'un des pays les plus pauvres du monde. Pourquoi ? Parce que la rente a remplacé le projet collectif. Parce que les réseaux de pouvoir se nourrissent de corruption - ce fameux «mametraha kely», le pot-de-vin devenu norme - pendant que la jeunesse voit ses espoirs s'évaporer.

Nos décideurs aiment comparer les statistiques, vanter la stabilité mauricienne face aux «grandes îles». Mais la stabilité n'est pas un héritage garanti ; elle se construit sur une promesse d'équité. Et quand l'État, par impréparation ou calcul, laisse planer l'idée que certains seront mieux servis que d'autres, il met le feu à sa propre légitimité. L'eau et l'électricité sont aujourd'hui des biens aussi explosifs que l'essence en 1975 ou le riz dans d'autres révoltes populaires.

Madagascar nous montre que l'absence de redistribution alimente la défiance et que la répression seule est un leurre. Bloquer un rondpoint ou quadriller une place n'empêche pas la colère de circuler - surtout à l'heure des réseaux sociaux. Ce sont justement ces plateformes qui ont nourri la mobilisation des jeunes Malgaches, agiles, connectés, plus rapides que la communication gouvernementale.

L'autre leçon est politique : un pouvoir, qui se retranche dans ses enclaves protégées, alimente la haine et l'idée qu'il gouverne pour quelques-uns. Le «destin commun» se brise lorsqu'il n'est plus qu'un slogan électoral. C'est ce que nous risquons si nous n'anticipons pas les tensions à venir autour de la gestion énergétique et hydraulique.

La prévention n'est pas qu'affaire de canalisations ou de centrales. Elle est affaire de justice. Un plan clair, transparent, qui explique comment seront réparties les ressources en cas de crise - sans privilèges cachés ni arrangements - vaut mieux que 1 000 communiqués tardifs après des affrontements.

Les autorités mauriciennes ont encore le temps d'apprendre : l'électricité et l'eau sont nos lignes rouges sociales. Les franchir, c'est ouvrir la porte à une colère qui, comme à Antananarivo, ne connaît plus de chef ni de canal. On croit pouvoir la contenir ; on se réveille avec des vitrines cassées et des alliances politiques consumées. Si Maurice veut rester stable, qu'elle écoute Antananarivo : une coupure inéquitable vaut un soulèvement.

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